Garance (pigment)

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
(Redirigé depuis Garance (couleur))
Aller à : navigation, rechercher
Page d'aide sur l'homonymie Pour les articles homonymes, voir Garance.
L'infanterie française portait du rouge garance jusqu'à la Première Guerre mondiale.

La couleur garance est celle d'une teinture et pigment rouge, extraite de la garance des teinturiers, une plante de la famille des rubiacées. « La nuance des laques de garance naturelle, c'est-à-dire non calcinée, varie depuis le rose pâle jusqu'au rouge-sang intense ; les unes sont plus pourprées que les autres, suivant le mode de fabrication et la qualité des racines de garance employées[1] ». L'alizarine, principale substance colorante de la plante, a été synthétisée industriellement à la fin du XIXe siècle. Produite en quantité, elle a fait fortement chuter les coûts et conduit à la disparition de la culture de la plante en France.

C'était la teinture des pantalons et képis d'uniformes de l'infanterie de l'armée française jusqu'au début de la Première Guerre mondiale. C'est surtout cette couleur, remplacée en 1914 par un bleu gris pâle moins visible, qu'on associe en France au mot garance.

Certains des manteaux rouges de l'armée britannique du XVIIe siècle au XIXe siècle ont été aussi teints à la garance ; seuls les officiers avaient des tenues écarlates teintes à la cochenille, bien plus coûteuse.

Composition[modifier | modifier le code]

Fils teints à la garance naturelle

La laque de garance véritable (Colour Index NR9), rouge carmin transparent très prisé à l'huile comme à l'aquarelle, est extrait des racines de la garance (Rubia tinctorium), cultivée en Europe depuis le XIIIe siècle. On en trouve dans la Vierge à l'enfant avec Saint Pierre et Saint Paul de Dirk Bouts en 1460[2].

Après avoir séché les racines de la Rubia tinctorium, on les broye au moulin pour obtenir une pâte ou une poudre appelée « garancine », qu'on transforme en une teinture et en pigment-laque par mordançage.

En 1752, l'impression avec une encre rouge de garance devint possible, grâce à l'invention d'un épaississant par Francis Dixon en Irlande. Cette couleur fut utilisée comme couleur primaire pour la quadrichromie mise au point en 1725 par Jacob Christoph Le Blon[3].

Nuances[modifier | modifier le code]

Comme tous les produits naturels, la teinture de garance n'a pas une composition constante. Outre l'alizarine, la racine de garance contient, en proportions variables, de la purpurine et une quantité d'autres matières colorantes. L'intensité de la teinte varie, et certaines cultures donnent des tons plus orangés, tandis que d'autres donnent des teintures tirant sur le carmin. Le procédé utilisé pour le mordançage à l'alun et une lessive basique, tirée le plus souvent des cendres de bois, affecte aussi la teinte (PRV2).

Au XIXe siècle, Michel-Eugène Chevreul a entrepris de comparer les couleurs entre elles et à celles du spectre lumineux repéré par rapport aux raies de Fraunhofer. Il indique « La couleur écarlate, la plus ordinaire, appartient au 3 rouge, et en étant le ton, on la définira 3 rouge 10. […] La couleur garance, la plus ordinaire de l'uniforme des troupes françaises, appartenant au 3 rouge, 11 ton, terni par 3÷10 de noir, on la définira […] 3 rouge 3÷10 11 ton. Il existe au ministère de la guerre des draps garance 23 ains, présentant le 13 ton du 3 rouge, et des draps à 19 ains, présentant le 13 ton du 3 rouge inclinant au 4[4] ». On peut calculer des équivalents approximatifs pour ces évaluations : 3 rouge 11 ton 3÷10, 3 rouge 13 ton 3÷10[5]. La garance étant, à l'époque de Chevreul, une des teintures principales, elle apparaît d'innombrables fois dans des passages concernant les assemblages et comparaisons de couleurs.

Histoire[modifier | modifier le code]

Connue des Grecs et des Romains dans l'Antiquité, la garance tire son nom français de sa couleur. Varantia signifiant rouge vrai ou vraie couleur a donné garance. Au XIIe siècle, on vendait à la foire de Saint-Denis, près de Paris, des racines de garance et des tissus teints avec elle. Au XIIe siècle, ces tissus, étaient vendus jusqu'en Italie sous le nom des villes d'origine, comme écarlate de Caen et d'Ypres en Flandre. Vers le milieu du XVIe siècle, les Flamands et les Hollandais devinrent les seuls producteurs, jusqu'à l'introduction de la plante dans plusieurs autres pays d'Europe, en Alsace et en Avignon au XVIIIe siècle, tandis que la teinture d'Orient acquérait la plus grande réputation. La racine de garance brute se vendait sous le nom d'alizari[6].

Remplacement[modifier | modifier le code]

En 1823, Kuhlmann isola le produit colorant dans la racine de la plante ; en 1835, Robiquet et Colin obtinrent ce produit à partir de la teinture et le nommèrent alizarine ; en 1868 Graebe et Liebermann en réussirent la synthèse. L'alizarine est répertoriée au Colour Index sous le numéro PR83. La production industrielle de l'alizarine provoqua l'effondrement de la culture de la garance (PRV2, p. 342). La teinture d'alizarine qui servait en France pour les uniformes d'infanterie était produite par les usines allemandes Badische Anilin und Soda Fabrik[7].

La laque d'alizarine est la version synthétique de la laque de garance. Peu permanente, elle est toutefois encore proposée par les fabricants de couleurs pour artistes[8].

Aujourd'hui, des substituts (imitations) sont produits à partir de pigments de synthèse (PR171, PR177, PR179, PR187, PR264), plus solides, et dénommés variablement laque de garance (rose, foncé, cramoisie), rouge/rose de garance, alizarine cramoisie/cramoisi d'alizarine ou encore garance d'alizarine.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Philip Ball (trad. Jacques Bonnet), Histoire vivante des couleurs : 5000 ans de peinture racontée par les pigments [« Bright Earth: The Invention of Colour »], Paris, Hazan,‎ , p. 318-322
  • Jean Petit, Jacques Roire et Henri Valot, Encyclopédie de la peinture : formuler, fabriquer, appliquer, t. 2, Puteaux, EREC,‎ , p. 341-344
  • Jacques Blockx, Compendium à l'usage des artistes peintres : Peinture à l'huile -- Matériaux -- Définition des couleurs fixes et conseils pratiques suivis d'une notice sur l'ambre dissous, Gand, L'auteur,‎ (lire en ligne), p. 50

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Blockx 1881, p. 50.
  2. Ball 2010, p. 145.
  3. Ball 2010, p. 302.
  4. Michel-Eugène Chevreul, « Moyen de nommer et de définir les couleurs », Mémoires de l'Académie des sciences de l'Institut de France, t. 33,‎ , p. 55 (lire en ligne).
  5. 3 rouge correspond à une longueur d'onde dominante de 631,6 nm, 10 ton à une luminosité L* = (21-10)/21 = 52,4%, soit une luminance relative Y = 0,205. C'est la couleur type de Chevreul, qu'il ternit en ajoutant 3/10 de gris. Ensuite on réduit la luminosité à 11 ton (L* = 47,6, Y=0,165) ou à 13 ton (L* = 38,1, Y=0,101). Conversion effectuée avec l'illuminant D55. Chevreul n'ayant pas connu l'effet Abney, particulièrement important pour ces teintes, en comparant le drap éclairé par le Soleil à la couleur pure obtenue par le prisme, le résultat doit être considéré comme imprécis.
  6. Adolphe Wurtz, Dictionnaire de chimie pure et appliquée, vol. 4,‎ (lire en ligne), p. 463
  7. Bernard Crochet et Gérard Piouffre, La Première Guerre mondiale : Verdun : L'essentiel de la première guerre mondiale, Novedit,‎ , 379 p. (ISBN 978-2-35033-823-1), p. 25 ;
    Claude Carlier, Guy Pedroncini, L'émergence des armes nouvelles, Economica,‎ 1997, 215 p., p. 205.
  8. Ball 2010, p. 318-322.