Bleu horizon

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher
Soldat en tenue bleu horizon pendant la Grande Guerre.

Le bleu horizon est un nom de couleur dont on se souvient surtout parce qu'il a été utilisé pour celle des uniformes bleu-gris des troupes métropolitaines françaises de 1915 à 1921.

Ce nom de couleur avait été utilisé auparavant dans le domaine de la mode, et l'a été depuis. Il a aussi servi d'emblême à des groupes politiques se réclamant de l'armée de la Grande Guerre.

Historique[modifier | modifier le code]

Premiers emplois[modifier | modifier le code]

L'expression « bleu horizon », attestée dans la mode féminine en 1884[1], fait ensuite partie des centaines des dénominations de couleur de la mode, sans se faire autrement remarquer.

L'expression « couleur d'horizon » se trouve dans des descriptions diverses à partir de 1895[2]. En 1899, le Journal des débats indique, à propos de canots à moteur destinés à l'administration du bagne de Cayenne qu'ils sont « peints en couleur d'horizon pour se dissimuler plus facilement[3] ».

Le Répertoire de Couleurs de la Société des chrysanthémistes publié en 1905, donne quatre tons d'un Bleu d'horizon, « couleur rappelant le bleu du ciel à l'horizon », synonyme de « Bleu de cobalt imitation »[4].

L'uniforme bleu horizon[modifier | modifier le code]

La couleur de l'uniforme de l'infanterie française se désigne comme « bleu horizon » en trois temps :

  1. Les premiers ordres de la fin 1914 désignent un nouveau drap d'uniforme comme « bleu clair »[5].
  2. Le 16 janvier 1915, un article de L'Illustration désigne la couleur de la tenue des soldats comme « couleur d'horizon »[6]. Le 26, Le Matin assimile cette couleur au bleu horizon[7]. En février, le journal Le Temps compare les tenues ancienne et nouvelle : « On voit le drap foncé des capotes anciennes voisiner avec l'azur clair de la nouvelle tenue « couleur d'horizon »[8] ». Au printemps 1915, l'expression se popularise[9]. Devenue insensiblement bleu horizon, elle est parfaitement courante en septembre. Elle ne sera jamais réglementée[10].
  3. L'expression devint si populaire qu'elle finit par se trouver dans les descriptions officielles de l'armée[11]. Cette confusion demeure une facilité de langage, les règlements continueront à dénommer le drap d'uniforme « drap bleu clair » jusqu'en 1921 et même au-delà[12].

Les essais d'avant-guerre[modifier | modifier le code]

Comment l'armée française en est-elle venue à vêtir ses soldats d'un drap de la couleur surnommée bleu horizon ? En 1914, l'armée française est équipée de capotes de couleur dite « gris de fer bleuté » et de pantalons et képis rouge garance[13]. Au début du XXe siècle, la guerre des Boers a attiré l'attention des états-majors des grandes nations sur la nécessité de réformer l'habillement militaire[14]. Une étude produite en 1892 avait estimé qu'il était plus difficile de tirer sur une cible gris-bleu que sur du rouge et bleu[15]. Entre 1903 et 1914, l'armée française a essayé plusieurs nouvelles tenues de couleurs peu voyantes[16] : en 1902 la tenue gris-bleu dite « Boërs », en 1906 la beige-bleu, en 1911 la tenue réséda.

Toutes ces tentatives de réformes ont échoué du fait de l'opposition de l'opinion publique[17]. Le commandement français choisit finalement le bleu-gris en novembre 1912 sur décision de principe d'Alexandre Millerand[18]. Le 26 mai 1914 le Conseil supérieur de la guerre vote l’adoption d'un drap dit « tricolore » obtenu par un mélange de fibres de laines bleues, blanches et rouges[19]. La loi du 18 juillet 1914 prévoit le remplacement des uniformes par d'autres, dont toutes les pièces seront intégralement confectionnés dans un nouveau drap de cette couleur[20].

«  Pourquoi la couleur bleue? Elle était déjà adoptée sur le principe, d’après une décision prise par le Ministre à la suite de la réunion du 26 mai 1914 du Conseil Supérieur de la Guerre. Le bleu avait été jugé la seul couleur pouvant être utilement choisie, attendu que toutes les autres nuances, et parmi elles les teintes neutres, avaient été mises en service dans les armées étrangères.  »

— Intendant-Général Defait (1921)[21]

Août 1914[modifier | modifier le code]

Le 2 août 1914, jour de la mobilisation générale, le ministère de la Guerre adopte le principe d'adoption d'un drap bleu unique pour la confection de l'ensemble des uniformes. Le 8 août, l'intendant-général Defait, directeur de l'Intendance du ministère de la Guerre, renonce à l'adoption du drap tricolore sur les conseils de M.Balsan drapier à Châteauroux[21]. Deux facteurs s’opposaient à l'adoption du drap tricolore : le manque d'alizarine, la teinture de garance synthétique fabriquée en Allemagne, entre autres, par la BASF[22], et la difficulté de mise en œuvre du drap tricolore par l'ensemble des fabricants français de drap dont la production uniforme était difficile à organiser en pleine guerre. Le , le ministère demande par téléphone à la société Balsan d’établir des échantillons de nouveaux draps[23] dans différents tons de bleus compris entre les teintes réglementaires "gris de fer bleuté" et "bleu de ciel"[21]. Maurice Allain, le directeur de la production de la manufacture propose notamment un drap reprenant les procédés de teintures des fibres de laine du drap « gris de fer bleuté » destiné aux capotes d'avant guerre[23]. Ainsi les drapiers ne perdront pas les fibres de laine déjà teintes pour cet usage et le savoir-faire des teinturiers sera maintenu [23]. Le matin du , le directeur administratif de la draperie de Châteauroux, Roger de La Selle apporte à Paris les échantillons au ministrère de la Guerre. Dans la journée, l'intendant-général Defait soumet les échantillons de drap à Adolphe Messimy dans son cabinet et sélectionne personnellement un drap gris de fer bleuté éclairé de fibres bleues claires et de fibres blanches[23]. Le lendemain, , ce drap est officiellement adopté pour l'ensemble des uniformes de l'armée française[24].

Le drap Bleu Horizon en 1914-18[modifier | modifier le code]

Les premières livraisons d'uniformes de cette couleur arrivent en corps de troupe fin [25]. Il faut encore environ un an avant que toute l'armée française en soit équipée. Cette période est appelée la crise de l'habillement[26].

Le bleu de l'uniforme est assez variable, d'autant plus que la couleur résiste mal à la lumière et aux intempéries :

« Nos capotes bien brossées ont leurs pans abaissés, et comme ils sont relevés d'habitude, on voit se dessiner, sur ces pans flottants, deux carrés où le drap est plus bleu. »

— Barbusse, Le feu[27].

Après la Grande Guerre[modifier | modifier le code]

Le bleu horizon devient rapidement le symbole du poilu de la Première Guerre mondiale. Après le conflit, il symbolise les anciens combattants et le nationalisme intransigeant de la Chambre bleu horizon composée, en 1919, de conservateurs soucieux de « faire payer l'Allemagne ».

Les troupes métropolitaines françaises adoptent le drap kaki, dit « kaki américain », par vote du Conseil supérieur de la guerre le 6 novembre 1921[28]. Le Conseil ayant cependant décidé d'écouler les énormes stocks existants de drap bleu horizon, l'habillement resta panaché pendant l'entre-deux-guerres. Certaines troupes de l’arrière étaient encore équipées d'uniformes en drap bleu horizon pendant la Bataille de France[29].

Au XXIe siècle, l'expression « bleu horizon » se retrouve, dans la mode et la littérature, avec son caractère descriptif d'avant la Grande Guerre, pour désigner des ensembles de tissus bleu-gris clair, ou des couleurs d'yeux.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Louis Descols, La Genèse du drap Bleu Horizon, Eguzon, Point d'Ancrage, , 40 p. (ISBN 2-911853-16-4)

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Frétillon, « Le strict nécessaire », La caricature,‎ , p. 274 col. 2 (lire en ligne).
  2. « Le halo délicat, sous les yeux au regard de lointain, est aussi couleur d'horizon automnal », Marie Krysinska, « Impressions d'automne », Le Figaro. Supplément littéraire du dimanche,‎ (lire en ligne).
  3. « Guerre et marine », Journal des débats politiques et littéraires,‎ (lire en ligne).
  4. Henri Dauthenay, Répertoire de couleurs pour aider à la détermination des couleurs des fleurs, des feuillages et des fruits : publié par la Société française des chrysanthémistes et René Oberthür ; avec la collaboration principale de Henri Dauthenay, et celle de MM. Julien Mouillefert, C. Harman Payne, Max Leichtlin, N. Severi et Miguel Cortès, vol. 2, Paris, Librairie horticole, (lire en ligne), p. 216.
  5. « Le Ministre de la Guerre, Alexandre Millerand, décide le 25 novembre 1914 l'utilisation exclusive du terme « drap bleu clair » », F. Vauvillier, Les uniformes de l'armée française de 1914 à 1945, Paris, Chez l'auteur, , planche no 2.
  6. « le nouveau manteau gris-bleu, dit « couleur d'horizon » », L'Illustration,‎ , cité par F. Vauvillier, L'acte de baptême du drap bleu clair alias bleu horizon, , chap. 21, p. 11.
  7. « l'ex-capitaine Meynier, qui au sortir de la maison centrale, vêtu d'un complet du plus beau bleu horizon et l'étoile des braves sur la poitrine, quêtait à domicile pour les blessés, avec mandat, disait-il, du général Joffre », « Contre les aigrefins », Le Matin,‎ (lire en ligne). Dans le numéro du 23, l'escroc est « vêtu de la nouvelle tenue ».
  8. Gaston Deschamps, « Tableaux de Paris », Le Temps,‎ (lire en ligne).
  9. « On pourrait croire que pendant la guerre la mode ne varierait pas. Jamais au contraire elle n'a changé si vite. (…) L'équipement bleu ciel de nos armées a eu l'approbation de tout l'univers, et il n'est point de femme qui ne se veuille vêtir de couleur d'horizon, qui rend invisible. Si on y réfléchit, cette façon de s'accomoder à la couleur des guerriers est très touchante et certainement fort ancienne. C'est un signe d'obéissance de de dévouement qui a dû être inventé dans les cavernes (…) », Y., « Croquis de Paris », Journal des débats,‎ (lire en ligne).
  10. F. Vauvillier, « La fantastique histoire du Bleu Horizon », Militaria,‎ , p. 34.
  11. Gouvernement français, Bulletin officiel du Ministère de la guerre, Paris, , 106 p. (lire en ligne)
  12. France. Ministère de la guerre, Bulletin officiel des Ministères de la guerre, des travaux publics et des transports, du ravitaillement général, de l'armement et des fabrications de guerre, Paris, , 39 p. (lire en ligne)
  13. Capitaine Clément-Grandcourt, « La question de l'uniforme de l'infanterie », Revue militaire générale,‎ , p. 791-801 (lire en ligne) : favorable à la tenue « bleu ciel tirant sur le gris » (p. 793) dite aussi « bleu de ciel pâle », (p. 794), mais en maintenant le pantalon garance (p. 796).
  14. Laurent Berrafato, « Le fantassin de la Grande Guerre 1914-1918 », Uniformes Magazine, Paris,‎ .
  15. Lavisse, Émile (1855-1915), Sac au dos, études comparées de la tenue de campagne des fantassins des armées française et étrangères, avec une préface du général Dumont, Paris, Hachette, , 163 p. (présentation en ligne)
  16. G. Dilleman, « De la tenue Detaille au Bleu Horizon », la Gazette des Uniformes,‎ , p. 8 col. 2.
  17. L. Delpérier, L'habillement et l'équipement du soldat français 1870-1914 : Thèse pour le doctorat de troisième cycle, Paris, Université Paris 1 Panthéon la Sorbonne, , 350 p.
  18. F. Vauvillier, Les uniformes de l'armée française 1914-1945, Paris, Chez l'auteur, , Planche 3
  19. « 1914 - L'infanterie », la Gazette des Uniformes,‎ , p. 3
  20. République française, Journal Officiel de la République Française, Loi et Décrets, Paris, Journaux Officiels, , 6448 p. (lire en ligne), p. Chapitre 150 bis: Substitution aux draps actuels d'un drap de couleur neutre.
  21. a, b et c Louis Descols, « Le rôle de la société Balsan dans la création du drap Bleu Horizon », L'Indre dans la Grande Guerre (actes du colloque),‎ , p. 111. (ISBN 978-2-953-165-05-0)
  22. Charles Moureu, La chimie et la guerre : science et avenir, Paris, Masson, , 393 p. (lire en ligne), p. 113sq..
  23. a, b, c et d Louis Descols, « Août 1914, La Naissance du Drap Bleu Horizon », Militaria Magazine, no 358,‎ , p. 66. 1ére partie
  24. (Descols 2014)
  25. Louis Descols, « Août 1914, La Naissance du Drap Bleu Horizon », Militaria Magazine, no 362,‎ , p. 20. 2e partie
  26. Christophe Fombaron, « Le nouvel uniforme bleu horizon »
  27. Henri Barbusse, Le Feu : journal d'une escouade, Paris, Flammarion, (lire en ligne), p. 320.
  28. F. Vauvillier, 1940 l'infanterie, corps de troupe - uniformes - équipements - insignes, Paris, Argout, , 15 p.
  29. « Ces vareuses de couleur bleu clair (bleu horizon) existant encore en stock sont distribuées aux unités du corps de bataille n'apparaissant pas sur la ligne de feu », écrit Olivier Bellec, 1940 — Le Soldat Français, Paris, Histoire & Collection, , 58 p. (ISBN 978-2-35250-165-7)