Victorine Meurent

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Portrait de Victorine Meurent par Édouard Manet, 1862 (42,9 × 43,7 cm) Musée des beaux-arts, Boston

Victorine Louise Meurent, parfois épelé Meurend, Meurant ou Meurand, ( - ) est une artiste peintre française restée célèbre pour avoir été le modèle le plus fréquemment utilisé par le peintre Édouard Manet.

Biographie[modifier | modifier le code]

Victorine Meurent peint plusieurs tableaux exposés au Salon de Paris, dont deux, Le Jour des Rameaux et Le Briquet ont récemment refait surface. Ces deux toiles ont ressurgi en 2004 après la publication de Mademoiselle V. Journal d'une insouciante le journal (imaginaire) de Victorine Meurent, suivi d'une biographie critique (Emmanuel Laurent, Éditions de La Différence, 2003). La première toile est aujourd'hui conservée dans les collections du musée de Colombes, Hauts-de-Seine, sa commune d'adoption où elle finira ses jours, la seconde, dont seule témoigne une photographie en couleur récente, est aujourd'hui dans une collection privée. L'image du modèle, dont il n'existe aucune photographie, reste aujourd'hui étroitement associée à l'œuvre de Manet, pour qui elle aura posé de 1862 à 1873. Entre ces deux dates, sans doute juste après le siège de Paris, fin 1870 ou début 1871, la jeune fille entreprend un mystérieux voyage en Amérique, consigné dans la seule lettre de sa main qui nous soit parvenue et conservée à la Pierpont Morgan Library à New York, voyage souvent mentionné par ses contemporains (Adolphe Tabarant en particulier). Pourtant une autre image d'elle reste aujourd'hui visible. Victorine a été également le modèle — et la protégée sans doute — d'un ami proche du jeune Édouard Manet, le peintre Alfred Stevens, le « peintre de la femme », c'est-à-dire des élégantes parisiennes, aussi célèbre en son temps que Manet était décrié. On la reconnaît aisément en particulier dans deux versions du Sphinx parisien du peintre belge installé à Paris, la première datée de 1867 et la seconde, peinte selon une note de la main de l'artiste à l'envers de la toile pendant le siège de Paris, en 1870. On peut la voir, également, au soir de sa vie, dans des toiles assez pathétiques de Norbert Gœneutte, un disciple posthume de Manet.

Alfred Stevens, de dix ans plus âgé que Manet, et son frère le marchand de tableau Arthur Stevens, sont comme Manet lui-même très proches de Charles Baudelaire qui séjournait chez eux quand il se morfondait dans la « pauvre Belgique ». Alfred Stevens fut sans doute le premier à comprendre le génie de Manet dont il enviait le « toupet » qu'il n'a jamais eu. Il eut la générosité de le pousser à présenter ses œuvres avec les siennes, dès 1863 à la galerie Martinet, boulevard des Italiens, où le jeune Manet, déjà dandy mais pas encore le martyr du Salon des refusés, a pu montrer quatorze de ses « charivaris de peinture », dont plusieurs posées par Victorine. Alfred Stevens aura pu rencontrer Victorine Meurent dans l'atelier-école de Thomas Couture, situé au 118 rue du faubourg Poissonnière (Victorine habitait alors avec ses parents au numéro 191 de la même rue) non loin du 18 rue Taitbout où Stevens jouissait d'un vaste atelier. C'est dans ce dernier endroit, peut-être, que Manet aura rencontré le jeune fille. De fait, c'est dans cette vaste pièce que Stevens mit généreusement à la disposition de son jeune disciple que ce dernier met en route Mademoiselle V. en costume d'espada, soit la première toile pour laquelle Victorine pose pour lui et où le peintre sait opportunément profiter des décors et costumes d'une troupe de théâtre madrilène de passage à Paris qui les avait entreposés là.

Quelques années auparavant, dès l'âge de seize ans, la jeune femme s'était inscrite comme modèle dans l'atelier-école du peintre Thomas Couture. Une autre hypothèse, légitime, voudrait que ce soit là que Manet l'ait rencontrée et non dans l'atelier de Stevens. Manet avait en effet été lui-même, cinq auparavant, l'élève indiscipliné de Couture et on peut penser qu'en dépit de son aversion pour la peinture du maître, revenant sur les traces de sa vie étudiante, il y cherchait un modèle. Les documents ne permettent pas de décider, entre l'atelier de Couture et celui de Stevens, lequel des deux a abrité l'exceptionnelle rencontre qui allait bouleverser la peinture moderne.

Le visage de Victorine Meurent, aisément reconnaissable, est celui qui revient le plus régulièrement dans l’œuvre de Manet. Elle est le modèle de quelques onze toiles majeures du peintre, subjugué par cette fleur du pavé parisien, à la flamboyante chevelure rousse et une complexion de flamande qui « attrapait » si bien la lumière. Son insolence native de fille du peuple ne devait pas non plus déplaire au peintre. Elle tient bientôt tous les rôles pour l'élégant Manet, ce dandy parlant avec l'accent des faubourgs mais gardant en toutes occasion son chapeau haut-de-forme bien vissé sur la tête, en grand bourgeois qu'il restait. Victorine est notamment son modèle pour ses nus restés célèbres. Victorine apparaît en effet dévêtue dans les deux tableaux les plus célèbres de Manet :Le Déjeuner sur l'herbe, où elle est dépeinte assise et entièrement dévêtue. On peut toutefois noter que pour cette grande toile, montrée au salon des Refusés et qui allait le rendre célèbre parmi les futurs impressionnistes, Manet, qui avait initialement utilisé sa femme légitime comme modèle pour le personnage central, la placide Suzanne Leenhoff, dont il passera sans vergogne le visage au savon noir pour lui substituer celui de Victorine. Ce n'est que pour Olympia que Victorine dévoilera son propre corps, un corps loin des canons de l'époque, qui lui préférait des déesses nues et évanescentes, inaccessibles mais dont on pouvait se repaître à longueur de cimaises au salon, et que la carnation « jaune » de Victorine et sa maigreur, offusquaient. Cette maigreur, toute relative et bien plus dans nos canons actuels, valait à la jeune femme, au pied de la Butte, le surnom de « crevette ».

Pourtant Manet n'a pas uniquement peint son modèle favori nu, loin de là. La Chanteuse des rues ou Mademoiselle V. en costume d'espada, peints avant Le Déjeuner sur l'herbe et Olympia, montrent la jeune fille très correctement vêtue, comme deux autres peintes après, La Jeune Fille en rose (également intitulée La Femme au perroquet) ou La Joueuse de guitare, peint en 1866-1867. Mais le scandale provoqué par les deux nus fut tel qu'on peut imaginer que l'élégant Manet, pour se faire pardonner, ait offert à la jeune femme, auquel le liait une indéniable complicité, de faire avec elle une toile symétriquement opposée à Olympia ? (des sentiments amoureux ont pu exister entre eux mais ne se laissent guère deviner à travers les portraits, comme c'est le cas dans ceux que Manet fit de Berthe Morisot par exemple, et que, dans le cas de Victorine, rien de prouve). Dix ans après sa si scandaleuse « tâche » (Olympia fut peinte en 1863, et était alors intitulée Le Chat noir, mais le peintre n'a osé la présenter au Salon que deux ans plus tard, en la rebaptisant plus sagement Olympia pour cette occasion, tant il craignait les foudres de la critique et du public, et certains visiteurs, de fait, au bout de quelques jours d'exposition, ont été ulcérés au point que la frapper à coups de cannes, poussant les organisateurs à l'accrocher très haut, en hirondelle), en 1873, Manet propose à Victorine, dès son retour d'Amérique, de poser pour Le Chemin de fer, dans un petit jardin perché au-dessus des voies de la gare Saint-Lazare, offrant à la jeune femme un nouveau rôle exactement inverse de la prostituée qu'elle incarnait avec tant d'insolence dans Olympia. Elle y apparaît vêtue jusqu'au cou d'un robe de serge bleue particulièrement chaste, portant sur ses genoux, au lieu d'un diabolique chat noir faisant le dos rond à ses pieds, un chiot endormi, aux côtés non plus d'une servante noire mais d'une petite fille blonde, le tout dans un décor ultra-moderne, en plein air (c'est la première fois, en France tout au moins, avant Claude Monet lui-même, qu'on montre des trains à vapeur dans une toile) et non plus dans la touffeur d'un cabinet ancien. Cette œuvre, dont la mise en scène s'inspire si fortement des estampes japonaises d'Hohusaï, avec sa grille en fer qui barre tout l'espace, semble tirer un trait sur le passé avec une certaine amertume. Victorine va en effet abandonner son métier de modèle, ou tâcher de le faire, pour s'installer de l'autre côté de la toile (en 1875, elle prend des cours à l'Académie Julian et avec le peintre Étienne Leroy) et tenter, avec succès, sa chance au Salon. Elle y sera reçue à plusieurs reprises, et en 1876 en particulier, avec son autoportrait aujourd'hui disparu et en 1879, avec Une bourgeoise de Nuremberg au XVIe siècle (toile également disparue), accrochée dans la même salle que Manet, la salle des M, qui montre quant à lui Dans la serre. Manet, dès cette époque, commençait à souffrir d’une maladie — la syphilis contractée vingt ans plus tôt en Amérique du Sud — qui l'emportera en 1883.

En 1907, l'année où Olympia entrait au Louvre (au musée du jeu de paume) et Le Déjeuner sur l'herbe au musée des art décoratifs, c'est à Colombes que Victorine s'installait, avec son amie Marie Dufour, dans un modeste pavillon où elle continua à peindre et à donner des leçons de guitare, oubliée de tous.

Œuvres où apparaît le modèle[modifier | modifier le code]

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