Politiquement correct

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Le politiquement correct (anglicisme de politically correct ou political correctness, souvent noté PC en anglais) désigne, principalement pour la dénoncer, une attitude véhiculée par les politiques et les médias, qui consiste à adoucir excessivement ou changer des formulations qui pourraient heurter un public catégoriel, en particulier en matière d'ethnies, de cultures, de religions, de sexes, d'infirmités, de classes sociales ou de préférences sexuelles.

Les locutions et mots considérés comme offensants ou péjoratifs sont remplacés par d'autres considérés comme neutres et non offensants. Le langage politiquement correct utilise abondamment l'euphémisme, les périphrases, les circonlocutions, voire les créations de mots et locutions nouvelles.

Cette expression est apparue vers la fin du XXe siècle pour qualifier la rectitude politique, c'est-à-dire la façon acceptable de s’exprimer actuellement. Le qualificatif est utilisé soit pour promouvoir cette rectitude politique, soit pour la tourner en dérision (même si la dérision, apparaissant rebelle, est elle-même politiquement correcte).

Si la promotion de pratiques qualifiées aujourd'hui de politiquement correctes (pratiques qui relèvent en fait d’une forme de contrôle social sur les expressions du langage) est certainement ancienne, la nouveauté du concept est de désigner explicitement ce contrôle, de le revendiquer comme légitime, et même d'intégrer en son sein une pseudo-contestation ; toute contestation réelle étant immédiatement écartée.

Histoire[modifier | modifier le code]

L’expression « politiquement correct » a son origine lointaine dans les milieux marxistes français. Le philosophe Michel Foucault écrit : « une pensée politique ne peut être politiquement correcte que si elle est scientifiquement rigoureuse »[1]. Utilisée ultérieurement par les milieux conservateurs américains[2], diffusée sur les campus américains au cours des années 1980, l'expression visait à moquer, et à combattre, les discours employés à gauche sur la défense des minorités[3]. L'expression s'est répandue en français au début des années 1990[réf. nécessaire]. Elle se rapproche, dans le langage courant, des expressions « bien-pensance » ou « conformisme » - et bien que cette corrélation soit justement remise en cause par les défenseurs du « politiquement correct ».

Aux États-Unis[modifier | modifier le code]

Aux États-Unis l'expression Political Correctness a une longue histoire. Au XIXe siècle et longtemps au cours du XXe siècle elle s'appliquait plutôt à désigner la justesse dans des contextes juridiques ou politiques. Les mots « correct » et « correctness » y avaient l'acception de « correction grammaticale » ou de « correct selon les règles du droit », que ce soit le droit civil ou le droit constitutionnel. Ce n'est que tardivement, dans la décennie 1980, qu'il acquit une nouvelle acception, qu'on peut exprimer comme linguistiquement conforme[réf. nécessaire] au regard des mœurs et des opinions courantes.

De nos jours, cela désigne un discours ou des comportements perçus comme recherchant à réduire les possibilités d’offense ou d'outrage contre un groupe de personnes ou une communauté. Il est généralement considéré dans le monde anglo-saxon comme propre à la culture anglo-saxonne[réf. nécessaire].

La réserve, l'understatement, le puritanisme, sont dans la nature des Anglo-Saxons[réf. nécessaire]. Lorsqu'en 1933, chassé par Hitler, un groupe d'intellectuels juifs justement affairés à mettre au point le Marxisme Culturel[réf. nécessaire] s'installèrent aux États-Unis, ils transposèrent au marxisme la correctness puritaine[réf. nécessaire].

D'abord utilisé au sein de la gauche américaine pour se moquer des idées trop rigides ou doctrinaires dans leur propre camp, le terme est repris par les conservateurs[4], pour dénoncer une idée qui conduirait à la censure et l'atteinte à la liberté d'expression. Le politiquement correct inspirerait l'évolution du multiculturalisme, de l’identité politique, de la sociologie, il servirait la cause des mouvements progressistes tels que le féminisme.

Cependant, des commentateurs de la gauche américaine soutiennent que l'expression « politiquement correct » a été forgée par les conservateurs américains vers 1980 pour discréditer le progressisme[réf. souhaitée]. Selon ces commentateurs il n’y a jamais eu de « mouvement du politiquement correct » aux États-Unis, et le terme serait utilisé pour détourner l’attention du débat de fond sur la discrimination et les inégalités de traitement basés sur la race, la catégorie sociale, le genre ou les préférences sexuelles[5].

Dans les pays francophones[modifier | modifier le code]

Le corollaire français du politiquement correct est une forme de langue de bois que Robert Beauvais nommait l’hexagonal, conçue pour ne déplaire à personne et escamoter toute difficulté par le recours à l’euphémisme. L’hexagonal est donc à distinguer de la langue de bois de combat qui fait l’inverse : les agresseurs américains et leurs laquais, la gangrène syndicale, et autres locutions de routine à l’usage des militants de tous bords. Robert Beauvais déplore l’existence de cette variante ampoulée du français dans lequel le sens d’une phrase se dissout en formulations convenues qui le masquent.

En français, l'expression s'est diffusée assez récemment, à la fin des années 1980, ce qui explique que la seule acception retenue est la plus récente[réf. nécessaire]. Il s'agit d'ailleurs d'un anglicisme, les deux termes n'ayant pas, en français, la même extension qu'en anglais.

Le développement de son usage s'est fait surtout durant la décennie 1990, mais son manque de motivation linguistique fait qu'elle n'a jamais eu la même extension d'usage que dans les pays anglophones.

Il semble qu'elle fut en usage à la toute fin de la décennie 1970 et au début de la décennie 1980 dans des groupes libéraux (dans l'acception américaine du terme) ou de gauche, pour tourner en dérision certains excès observés dans leurs propres groupes, mais son utilisation pour qualifier spécifiquement des groupes censés vouloir exercer une certaine police des mœurs et épurer le langage d'expressions et de termes jugés choquants ou dévalorisants fut dès le départ un usage propre à certains conservateurs, en général proches des administrations républicaines de l'époque (administrations Reagan et Bush père), bien que plusieurs aient été plutôt proches du parti démocrate[réf. nécessaire].

Si le mot est de création récente, un phénomène similaire avait cependant été dénoncée quelques années auparavant par Robert Beauvais dans son ouvrage L'Hexagonal tel qu'on le parle (1970) qui s'en prenait à un jargon politique et médiatique utilisant quantité d'euphémismes ou d'expressions compliquées pour masquer la crudité des choses[6].

Conception anglo-saxonne[modifier | modifier le code]

Utilisation[modifier | modifier le code]

Le principe du PC est que le choix des mots peut encourager, favoriser ou même établir certains rapports sociaux, et que les résultats obtenus bénéficient à la société. Cette observation à l’égard du politiquement correct concerne certains mouvements politiques, notamment le mouvement pour les droits des homosexuels, les féministes, le multiculturalisme et le mouvement des droits civiques. Par exemple, des expressions comme « lineworker » au lieu de « lineman » (« monteur à la chaîne », en anglais, l’ancienne expression contenait le mot « homme »), « chairperson » ou « chair » à la place de « chairman » (la « personne du fauteuil », ou le « fauteuil », à la place de « l'homme du fauteuil », c’est-à-dire le président), ou l’usage systématique de l’expression « Native Americans » plutôt que d’« Indiens » (« Américains natifs ») sont des références pour caractériser les partisans du politiquement correct comme excessivement pointilleux ou même coercitives. Le PC s’applique même aux objets inanimés, ce qui est encore un autre aspect du débat.

Le terme PC, de la manière dont il est utilisé le plus souvent, implique qu’une proportion importante des gens font un choix politique conscient des mots qu’ils utilisent dans leurs paroles et leurs écrits, avec l’intention de répandre cette pratique le plus largement possible, et ainsi, de changer les rapports sociaux ; implicitement, il est entendu que le politiquement correct que ces personnes sont la gauche, ou une partie importante de la gauche ; que ce choix politique des mots est un phénomène unique, qu’on appelle le « politiquement correct » ; et enfin, que l’utilisation de ces mots choisis s’est développé d’une manière à porter atteinte à la liberté d'expression.

Ce à quoi ceux qui pratiquent de tels choix répondent que l’expression politiquement correct fait partie des attaques contre la justice sociale ou le progressisme politique[7], et que le fait d’exprimer une opinion, ou de débattre publiquement de l’usage de la langue ne peuvent en eux-mêmes constituer de l’intolérance ou de la censure.

Ceux qui utilisent le terme « politiquement correct » pour désigner une mode expriment souvent des craintes sur la possible dilution du discours et l’impossibilité de décrire et de relier entre eux les problèmes sociaux. La critique politiquement correct du langage inhibe l’expression libre, particulièrement celle d’opinions qui risquent de blesser tel ou tel groupe. Ils ajoutent également que le discours politiquement correct protège exagérément des groupes minoritaires, notamment lorsqu’il est utilisé pour éviter de reconnaître toute imperfection ou écart de conduite d’un des membres du groupe.

L’expression est tirée du vocabulaire marxiste-léniniste, où elle qualifie la ligne du parti après la révolution russe de 1917, puis elle est utilisée de manière plaisante dans la gauche américaine au début des années 1980. Dans ce contexte, elle est appliquée à tout engagement excessif pour l’une des causes de gauche, spécialement marxistes et féministes, ainsi qu’à tous ceux qui, concernés par ces causes, se consacrent davantage au discours ou au vocabulaire qu’à l’action.

L’expression redevient populaire au début des années 1990 comme élément de la tentative des conservateurs d’influencer les méthodes d’enseignement et les programmes des universités[8]. Dans cette tentative, la notion de politiquement correct est présentée comme un mouvement de gauche, venu des cercles gauchistes universitaires comme une tentative de créer une nouvelle doctrine sur l’orthodoxie sociale incluant une modification du vocabulaire que certains trouvent offensant.

L’utilisation de l’expression décline à la fin des années 1990, et ne se retrouve plus que dans les comédies, avec une signification incertaine. Elle est toutefois reprise depuis quelques années par des groupuscules ou des écrivains multiculturalistes qui rejettent (ou ignorent) ses origines et ses connotations controversées. Elle est aussi reprise par la gauche pour moquer les clichés conservateurs, comme les « valeurs familiales », le « conservatisme compatissant » ou « Dieu et la patrie ».

Quelques effets significatifs dans les expressions usuelles sont l'expression « salad bowl » remplaçant parfois « melting pot », la règle du « no hyphen » (African American est correct, African-American serait considéré comme insultant) et l'acceptation grandissante en dépit de la grammaire classique de « they » avec un singulier pour désigner : « he or she » de façon à ne pas privilégier l'un ou l'autre genre.

Usages antérieurs[modifier | modifier le code]

L’expression «politiquement correct » est utilisée bien avant le XXe siècle, ce qui conduit les défenseurs du concept à penser que la sensibilité polotique de certaines expressions n’est pas nouvelle. La plus ancienne utilisation citée est celle de la décision de la Cour suprême dans l’affaire Chisholm vs. Georgia (1793), où il est clairement avancé que l’emploi de certains termes n’est pas correct, dans le contexte politique des États-Unis de cette époque.

Le premier usage au XXe siècle se retrouve au chapitre 1 de l’autobiographie du sénateur Robert La Follette junior, parue en 1912[Où ?]. À propos de son éducation à l’université du Wisconsin, il dit :

« À cette époque, nous n’avions pas d’idées politiques ou économiques correctes, domaines où il n’y avait alors que peu d’enseignements dignes de ce nom, mais ce que nous avons pu tirer de ces enseignements, et particulièrement de celui de John Bascom, est une attitude correcte vis-à-vis des affaires publiques. Et quand tout est dit, cette attitude est plus importante que tous les avis définitifs qu’un homme peut avoir. »

Là encore, l’expression politiquement correct fait expressément référence, dans l’opinion de l’auteur, à des opinions politiquement incorrectes, ce qui est différent de l’usage actuel.

On peut citer encore un autre usage littéral dans le roman de Morton, Dans les pas de Saint-Paul (paru en 1936) :

« Utiliser de tels mots aurait été traiter son auditoire d’esclaves et de voleurs. Mais les Galates est une expression politiquement correcte, qui englobe tous ceux qui se trouvent sous la domination de Rome, des aristocrates d’Antioche à la petite esclave d’Iconium. »

Justifications linguistiques[modifier | modifier le code]

L’un des principaux arguments avancés pour l’utilisation du langage politiquement correct est d’empêcher l’exclusion ou les insultes discriminantes, basées sur des différences physiques ou des handicaps. Un autre repose sur l’hypothèse Sapir-Whorf, qui énonce que les structures grammaticales d’une langue façonnent les idées des orateurs et les actions de tout un chacun. Le but est donc de faire prendre conscience à chacun de ces biais inconscients, pour leur permettre de faire un choix volontaire de leurs mots, sachant ce que les autres personnes trouvent offensants.

Un exemple courant est l’usage de l’expression « mentalement déficient » de préférence à « fou ».

Malgré tout, les critiques avancent que les nouveaux termes sont maladroits ou laids, souvent de simples euphémismes substitués à des termes rigoureux concernant la race, le sexe, les préférences sexuelles, le handicap, la religion ou la tendance politique. Les défenseurs avancent que la modification de la langue et du vocabulaire se justifie par ces quatre points :

  1. Les droits, possibilités ou libertés de certains sont limités à cause de la catégorisation comme membres d’un groupe frappé d’un stéréotype infamant ;
  2. Cette catégorisation est largement non-dite, inconsciente, et facilitée par le vocabulaire abondant ;
  3. En rendant ce vocabulaire problématique, on fait prendre conscience aux gens de la façon dont ils décrivent autrui ;
  4. Lorsque la catégorisation est volontaire, le mérite personnel d’une personne, plus que son appartenance à un groupe, est plus apparent.

En linguistique, l’hypothèse Sapir-Whorf, dans une formulation stricte, avance que la langue d’une personne limite ses possibilités de pensée et de formulation. Par exemple, un vocabulaire sexiste entraîne des pensées sexistes. La plupart des linguistes penchent pour une version plus modérée, selon laquelle la façon dont nous voyons le monde est influencée par le niveau de langage que nous utilisons. La situation se complique du fait que certains groupes refusent le changement de vocabulaire que d’autres cherchent à imposer. Ainsi, les sourds n’ont jamais considéré le terme comme insultant en lui-même. Le mot « malentendant », qui s’est substitué à « sourd », et qui permet d’inclure dans le groupe ainsi créé les personnes victimes d’une diminution de l’audition à la suite d’un accident, ou du vieillissement, est ainsi plus adapté pour cet usage. Il est cependant considéré comme discriminant par les sourds.

Aspects politiques[modifier | modifier le code]

Aux États-Unis, la critique du politiquement correct se trouve dans le discours politique conservateur[réf. nécessaire]. En France la critique est plus diffuse[réf. nécessaire] bien qu'elle vise également des vecteurs politiques et médiatiques : les expressions euphémisantes employées par les hommes politiques et les journalistes des principaux journaux.

Ces expressions euphémisantes visent l'identification des minorités et indirectement la façon de les représenter[réf. nécessaire].

Aspects linguistiques[modifier | modifier le code]

Problème du sens[modifier | modifier le code]

Le mot politically connaît plusieurs acceptions. Le premier est policy, qui signifie politique au sens de doctrine (à la fois « pratique concertée d'un État », comme dans « politique publique » ou « politique de la terre brûlée »), mais aussi règles sociales (comme dans « police des mœurs »), ainsi que règles formelles ou légales applicables à l'usage d'un certain objet (cf. la partie « policy » des modes d'emploi en anglais). La seconde acception est politics qui équivaut au sens restreint de « politique » du français contemporain (« qui concerne les affaires publiques et le gouvernement »).

Inversement, les mots « correct », « correctness » ont, dans leur usage courant, un sens plus restreint et se traduiraient mieux par « exact », « exactitude ».

D'un point de vue linguistique, on peut dire qu'en français les expressions « politiquement correct » et « correction politique » n'ont pas beaucoup de sens en raison de la restriction d'usage du terme « politique » et de l'affaiblissement des termes « police », « policé » : ceux-ci ne sont plus que rarement employés comme synonyme de « civilité » ; ils figurent surtout dans des expressions figées telles que « police des mœurs », « mœurs policées », « langage policé ». En français contemporain le terme « politiquement » n'est associé qu'à la politique comme instrument de gouvernement.

Cette différence fait que la compréhension de l'expression est très différente pour un anglophone ou un francophone : pour le premier elle désigne généralement une manière de s'exprimer socialement admissible, alors qu'en français elle a plutôt le sens de « discours politique normatif et élusif », qu'on appelle aussi « langue de bois ».

Usages[modifier | modifier le code]

Lors de son acclimatation au français, l'expression visait à pointer les mêmes objets que dans son usage aux États-Unis, c'est-à-dire une certaine « police du langage » et un abus de périphrases euphémisantes. Hors l'Amérique du Nord, on ne constatait toutefois pas une telle police du langage et l'usage de périphrases, d'euphémismes et de litotes n'était l'apanage d'aucun groupe aisément identifiable[réf. nécessaire].

En domaine francophone hors d'Amérique du Nord, l'expression a pris avec le temps une autre acception, devenant pratiquement synonyme de « langue de bois » : discours à base de circonlocutions, de périphrases, d'euphémismes et d'expressions figées.

Dans la catégorie du « politiquement correct » l'usage est devenu quasiment obligatoire de termes tels que « handicapé » ; « non-voyant » ; « RMiste », « Africain », "migrant", etc., au lieu de termes français qui n'avaient rien de particulièrement stigmatisant comme « infirme » ou « invalide » ; « aveugle » ; « nécessiteux » ou « pauvre », « noir », « immigré », etc. À noter que le terme « nègre », (du latin niger : « noir », qui a donné Niger, et Nigéria), avait été imposé en son temps comme terme jugé neutre et respectueux par opposition au terme « sauvage ». Aujourd'hui connoté très négativement, il est cependant accepté dans l'expression « art nègre ».

Une "augmentation" des prix devient par exemple un "réajustement", bien qu’une diminution reste qualifiée de diminution. Le bas de gamme se voit remplacé par l’entrée de gamme. Le bombardement nucléaire d’une ville se voit qualifié de vitrification, les licenciements de "mesures d’ajustement des effectifs", etc.

D'autres termes comme « homosexuel », « lesbienne », « SDF », « IVG », « trisomique », « sans-papier », « métis » ont remplacé des expressions devenues stigmatisantes comme « pédéraste », « gouine », « vagabond », « clochard », « avortement », « mongolien », « immigré clandestin », « mulâtre ».

Critiques du politiquement correct[modifier | modifier le code]

Pour le sociologue Raymond Boudon, « contre l’idée reçue qui tend à imputer le politiquement correct à la tyrannie de la majorité, il résulte en réalité plutôt de la tyrannie des minorités. On le vérifie à ce que, sur bien des sujets, le politiquement correct heurte en réalité l’opinion. Car il est le fait davantage de minorités actives et de groupes d’influence que de l’opinion elle-même. »[9]

Pour cet auteur, le phénomène peut s'expliquer par l'effet Olson qui désigne un mécanisme par lequel une minorité organisée et décidée peut imposer ses vues à un groupe plus large mais désorganisé et au sein duquel chacun fait le calcul implicite que les autres parmi son groupe s'occuperont de résister pour lui[9].

Pour Jean-Claude Michéa, le politiquement correct témoigne de la « juridification croissante des relations sociales », s'élevant au détriment de la common decency défendue par George Orwell, c'est-à-dire les vertus élémentaires de la vie en société[10]. Pour Jean Dutourd, il s'agit de tenir pour « bienfaisante, incontestable, irréfutable, et pour tout dire obligatoire, une certaine philosophie politique qui, extérieurement, a l'air d'être le fruit de la morale, de la tolérance, de l'humanitarisme, du progressisme, de l'égalité, de l'esprit démocratique, alors qu'elle n'est en réalité que l'expression la plus autoritaire du conformisme international, lequel, sous couleur d'idéalisme, peut se livrer à un pragmatisme effréné qui ne recule pas à l'occasion devant le crime. »[11]

Pour ses détracteurs, le politiquement correct met ainsi en place un carcan intellectuel que toute expression d'une opinion doit accepter, imposant en fin de compte d'adopter un ensemble d'idées. Pour l'historien américain Jacques Barzun, « le politiquement correct ne proclame pas la tolérance ; il ne fait qu'organiser la haine. »[12].

Dans les années 2000, le journaliste Éric Zemmour développe l'idée que le refus d'utiliser un langage politiquement correct est criminalisé et condamne la « logique inquisitoriale » qui serait celle des associations anti-racistes[13].

Défense du politiquement correct[modifier | modifier le code]

Pour ses défenseurs, comme le philosophe Jacques Derrida, le politiquement correct est, à l'inverse, un cadre qui fait valoir une éthique et des principes. La critique systématique du politiquement correct serait dangereuse car elle annihilerait toute pensée critique par sa seule force d'intimidation : « Dès que quelqu'un s'élève pour dénoncer un discours ou une pratique, on l'accuse de vouloir rétablir un dogmatisme ou une "correction politique". Cet autre conformisme me semble tout aussi grave. Il peut devenir une technique facile pour faire taire tous ceux qui parlent au nom d'une cause juste. »[14].

Selon le journaliste Jean Birnbaum, qui s'appuie sur l'ouvrage De quoi Demain coécrit par Jacques Derrida, l'accusation d'être "bien-pensant", "politiquement correct", est devenue presque automatique pour disqualifier « toute pensée critique », « au prétexte de combatte les abus d'une certaine gauche intellectuelle ». Par ailleurs, toujours selon Jean Birnbaum, « les champions du « politiquement incorrect » sont les rois du prime time ». « Leur posture, qui se prétend rebelle, jouit d'une domination sans partage »[15].

Critiques du politiquement incorrect[modifier | modifier le code]

Selon le sociologue Philippe Corcuff, certains auteurs prétendant parler de façon politiquement incorrecte s'exonèrent par là même d'argumentation : « il suffit de dire que l’on va à l’encontre du supposé "politiquement correct" (par exemple, l’antiracisme) et de prétendus « tabous » (par exemple, l’égalité entre les femmes et les hommes) diffusés par "les médias dominants", sans vraiment d’arguments, de connaissances établies et/ou de faits solidement constatés, pour avoir raison »[16].

Applications de l'expression[modifier | modifier le code]

Au XXIe siècle, l'expression est devenue d'usage beaucoup plus courant[réf. nécessaire], mais avec des différences selon les pays. Pour prendre les quatre principaux pays francophones :

  • en Belgique et en France, l'absence[réf. nécessaire] à la fois de groupes politiques et idéologiques d'orientation libérale ou conservatrice qui soient organisés et importants, et d'organisations ou de groupes de pression tendant à promouvoir la « correction politique » qui aient une base sociale, politique ou universitaire forte, fait que dans ces deux pays son usage comme instrument politique de dénigrement de groupes adverses reste assez marginal et d'une faible efficacité[réf. nécessaire] ; son usage le plus courant y est plutôt une mise en cause de certaines élites et la dénonciation d'une tendance, réelle ou supposée, des administrations à jargonner, à abuser d'un langage hermétique et creux[réf. nécessaire] ;
  • au Canada, la proximité culturelle avec les États-Unis, une structure des groupes politiques voisine, font que l'usage et la fonction de l'expression correspond beaucoup à l'emploi qu'on en fait aux États-Unis, tenant compte, pour le Québec, des différences d'acception tenant à la langue évoquées supra ;
  • la Suisse enfin est dans une situation intermédiaire : si l'on y trouve des groupes politiques d'orientation libérale ou conservatrice plus structurés qu'en France et en Belgique, on n'y voit pas, en revanche, de tendance à la « correction politique », ce qui fait que l'usage de dénigrement politique y est plus répandu, mais que ce discours n'a pas de cible clairement identifiable.

L'expression au Québec[modifier | modifier le code]

Dans cette province, l'usage préfère l'expression « rectitude politique », qui est plus « linguistiquement correcte », puisqu'il s'agit d'une équivalence et non d'une simple transposition mot-à-mot[réf. nécessaire].

Usage satirique[modifier | modifier le code]

Les modifications de la langue vers le politiquement correct ont une histoire dans la satire et la comédie. Un des thèmes majeurs de la bande dessinée Dilbert est le vocabulaire abscons de son encadrement, afin de masquer son manque de morale et son incompétence. Un exemple parmi les plus précoces et les plus connus est le livre Politically Correct Bedtime Stories, de James Finn Garner, dans lequel les contes de fée sont réécrits d’un point de vue PC exagéré. Les rôles du bon et du méchant sont inversés, dans le but de montrer que le PC ignore ou inverse la moralité. La satire du politiquement correct est largement déclinée dans les médias américains aujourd’hui.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Quinzaine littéraire, no 46, 1er-15 mars 1968, date marquante, car début des incidents à l'Université de Nanterre
  2. «Politiquement correct», deuxième acte. L'offensive conservatrice relance la polémique sur les campus américains. sur liberation.fr du 19 avril 1995
  3. Vous avez dit... politiquement correct? sur lexpress.fr du 12 janvier 2001
  4. Hentoff 1992, Schlesinger 1998, Brandt 1992
  5. Messer-Davidow 1993 et 1994 ; Lauter 1995 ; Scatamburlo 1998
  6. http://jardin.secret.pagesperso-orange.fr/EcritsLitteraires/Nouvelles/hexagonal.htm
  7. Messer-Davidow 1993, 1994
  8. D'Souza 1991 ; Berman 1992 : Schultz 1993 ; Messer Davidow 1993, 1994 ; Scatamburlo 1998
  9. a et b Que signifie donner le pouvoir au peuple ? , Raymond Boudon, conférence du 29 septembre 2010
  10. compte-rendu de conférence avec JC Michéa, revue du Mauss, 16/02/2008
  11. L'esprit de contradiction, fondement de la vertu, Jean Dutourd, discours académique, 5 déc. 1996
  12. Jacques Barzun : "Political correctness does not legislate tolerance; it only organizes hatred"
  13. Zemmour refuse de "se coucher devant le politiquement correct", humanite.fr, 11 janvier 2011
  14. Jacques Derrida, Élisabeth Roudinesco, De quoi demain... : dialogue, Fayard-Galilée, 2001.
  15. « "Taubira, la banane et les dérives du politiquement incorrect" sur lemonde.fr Le Monde des Livres du 10.10.2013 à 10h56 • Mis à jour le 12.10.2013 à 15h54 », sur lemonde.fr,‎ (consulté en 31.012015)
  16. « Le confusionnisme néoconservateur brouille l'espace idéologique »,‎ (consulté le 20 février 2015)

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Citations[modifier | modifier le code]

  • Si tous les imprimeurs s’interdisaient d’imprimer tout ce qui pourrait offenser quelqu’un, il y aurait très peu de livres. Benjamin Franklin

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Contexte francophone[modifier | modifier le code]

Contexte anglophone[modifier | modifier le code]

  • Aufderheide, Patricia. (ed.). 1992. Beyond P.C.: Toward a Politics of Understanding. Saint Paul, Minnesota: Graywolf Press.
  • Paul Berman, (ed.). 1992. Debating P.C.: The Controversy Over Political Correctness on College Campuses. New York, New York: Dell Publishing.
  • Switzer, Jacqueline Vaughn. Disabled Rights: American Disability Policy and the Fight for Equality. Washington DC: Georgetown University Press, 2003.
  • Wilson, John. 1995. The Myth of Political Correctness: The Conservative Attack on High Education. Durham, North Carolina: Duke University Press.
Défenseurs du politiquement correc
  • Dinesh D'Souza, Illiberal Education: The Politics of Race and Sex on Campus New York: Macmillan, Inc./The Free Press, 1991, (ISBN 0684863847)
  • Henry Beard and Christopher Cerf, The Official Politically Correct Dictionary and Handbook, Villard Books, 1992, paperback 176 pages, (ISBN 0586217266)
  • Daniel Brandt, "An Incorrect Political Memoir", 1992
  • Nat Hentoff, Free Speech for Me - But Not for Thee, HarperCollins, 1992, (ISBN 006019006X)
  • Diane Ravitch, The Language Police: How Pressure Groups Restrict What Students Learn, Knopf, 2003, hardcover, 255 pages, (ISBN 0-375-41482-7)
  • Nigel Rees, The Politically Correct Phrasebook: what they say you can and cannot say in the 1990s, Bloomsbury, 1993, 192 pages, (ISBN 0747514267)
  • Arthur Schlesinger Jr., The Disuniting of America: Reflections on a Multicultural Society, W.W. Norton, 1998 revised edition, (ISBN 0393318540)
  • The Politically Correct Scrapbook by John and Laura Midgley illustrated by Beverley Rodgers (ISBN 0955207800) - a collection of examples of political correctness etc. Available from the Campaign Against Political Correctness [1] and from Amazon [2] etc.
Sceptiques à l’égard du politiquement correct
  • Ellen Messer-Davidow. 1993. "Manufacturing the Attack on Liberalized Higher Education." Social Text, Fall, pp. 40–80.
  • Ellen Messer-Davidow. 1994. "Who (Ac)Counts and How." MMLA (The Journal of the Midwest Modern Language Association), vol. 27, no. 1, Spring, pp. 26–41.
  • Scatamburlo, Valerie L. 1998. Soldiers of Misfortune: The New Right's Culture War and the Politics of Political Correctness. Counterpoints series, Vol. 25. New York: Peter Lang.
  • Debra L. Schultz. 1993. To Reclaim a Legacy of Diversity: Analyzing the "Political Correctness" Debates in Higher Education. New York: National Council for Research on Women.
  • P. Lauter. 1995. "'Political correctness' and the attack on American colleges." In M. Bérubé & C. Nelson, Higher education under fire: Politics, economics, and the crisis in the humanities. New York, NY: Routledge.

Articles connexes[modifier | modifier le code]

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