Politiquement correct

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Le politiquement correct (anglicisme de politically correct ou political correctness, souvent noté PC en anglais) désigne, principalement pour la dénoncer, une attitude véhiculée par les politiques et les médias, qui consiste à adoucir excessivement ou changer des formulations qui pourraient heurter un public catégoriel, en particulier en matière d'ethnies, de cultures, de religions, de sexes, d'infirmités, de classes sociales ou de préférences sexuelles.

Les locutions et mots considérés comme offensants ou péjoratifs sont remplacés par d'autres considérés comme neutres et non offensants. Le langage politiquement correct utilise abondamment l'euphémisme, les périphrases, les circonlocutions, voire les créations de mots et locutions nouvelles.

Histoire[modifier | modifier le code]

L’expression « politiquement correct » a son origine lointaine dans les milieux marxistes français. Le philosophe Michel Foucault écrit : « une pensée politique ne peut être politiquement correcte que si elle est scientifiquement rigoureuse »[1]. Utilisée ultérieurement par les milieux conservateurs américains[2], diffusée sur les campus américains au cours des années 1980, l'expression visait à moquer, et à combattre, les discours employés à gauche sur la défense des minorités[3]. L'expression s'est répandue en français au début des années 1990[réf. nécessaire]. Elle se rapproche, dans le langage courant, des expressions « bien-pensance » ou « conformisme » - et bien que cette corrélation soit justement remise en cause par les défenseurs du « politiquement correct ».

Aux États-Unis[modifier | modifier le code]

Aux États-Unis l'expression Political Correctness a une longue histoire. Au XIXe siècle et longtemps au cours du XXe siècle elle s'appliquait plutôt à désigner la justesse dans des contextes juridiques ou politiques. Les mots « correct » et « correctness » y avaient l'acception de « correction grammaticale » ou de « correct selon les règles du droit », que ce soit le droit civil ou le droit constitutionnel. Ce n'est que tardivement, dans la décennie 1980, qu'il acquit une nouvelle acception, qu'on peut exprimer comme linguistiquement conforme[réf. nécessaire] au regard des mœurs et des opinions courantes.

Dans les pays francophones[modifier | modifier le code]

En français, l'expression s'est diffusée assez récemment, à la fin des années 1980, ce qui explique que la seule acception retenue est la plus récente[réf. nécessaire]. Il s'agit d'ailleurs d'un anglicisme, les deux termes n'ayant pas, en français, la même extension qu'en anglais.

Le développement de son usage s'est fait surtout durant la décennie 1990, mais son manque de motivation linguistique fait qu'elle n'a jamais eu la même extension d'usage que dans les pays anglophones.

Il semble qu'elle fut en usage à la toute fin de la décennie 1970 et au début de la décennie 1980 dans des groupes libéraux (dans l'acception américaine du terme) ou de gauche, pour tourner en dérision certains excès observés dans leurs propres groupes, mais son utilisation pour qualifier spécifiquement des groupes censés vouloir exercer une certaine police des mœurs et épurer le langage d'expressions et de termes jugés choquants ou dévalorisants fut dès le départ un usage propre à certains conservateurs, en général proches des administrations républicaines de l'époque (administrations Reagan et Bush père), bien que plusieurs aient été plutôt proches du parti démocrate[réf. nécessaire].

Aspects politiques[modifier | modifier le code]

Aux États-Unis, la critique du politiquement correct se trouve dans le discours politique conservateur[réf. nécessaire]. En France la critique est plus diffuse[réf. nécessaire] bien qu'elle vise également des vecteurs politiques et médiatiques : les expressions euphémisantes employées par les hommes politiques et les journalistes des principaux journaux.

Ces expressions euphémisantes visent l'identification des minorités et indirectement la façon de les représenter[réf. nécessaire].

Aspects linguistiques[modifier | modifier le code]

Problème du sens[modifier | modifier le code]

Le mot politically connaît plusieurs acceptions. Le premier est policy, qui signifie politique au sens de doctrine (à la fois « pratique concertée d'un État », comme dans « politique publique » ou « politique de la terre brûlée »), mais aussi règles sociales (comme dans « police des mœurs »), ainsi que règles formelles ou légales applicables à l'usage d'un certain objet (cf. la partie « policy » des modes d'emploi en anglais). La seconde acception est politics qui équivaut au sens restreint de « politique » du français contemporain (« qui concerne les affaires publiques et le gouvernement »).

Inversement, les mots « correct », « correctness » ont, dans leur usage courant, un sens plus restreint et se traduiraient mieux par « exact », « exactitude ».

D'un point de vue linguistique, on peut dire qu'en français les expressions « politiquement correct » et « correction politique » n'ont pas beaucoup de sens en raison de la restriction d'usage du terme « politique » et de l'affaiblissement des termes « police », « policé » : ceux-ci ne sont plus que rarement employés comme synonyme de « civilité » ; ils figurent surtout dans des expressions figées telles que « police des mœurs », « mœurs policées », « langage policé ». En français contemporain le terme « politiquement » n'est associé qu'à la politique comme instrument de gouvernement.

Cette différence fait que la compréhension de l'expression est très différente pour un anglophone ou un francophone : pour le premier elle désigne généralement une manière de s'exprimer socialement admissible, alors qu'en français elle a plutôt le sens de « discours politique normatif et élusif », qu'on appelle aussi « langue de bois ».

Usages[modifier | modifier le code]

Lors de son acclimatation au français, l'expression visait à pointer les mêmes objets que dans son usage aux États-Unis, c'est-à-dire une certaine « police du langage » et un abus de périphrases euphémisantes. Hors l'Amérique du Nord, on ne constatait toutefois pas une telle police du langage et l'usage de périphrases, d'euphémismes et de litotes n'était l'apanage d'aucun groupe aisément identifiable[réf. nécessaire].

En domaine francophone hors d'Amérique du Nord, l'expression a pris avec le temps une autre acception, devenant pratiquement synonyme de « langue de bois » : discours à base de circonlocutions, de périphrases, d'euphémismes et d'expressions figées.

Dans la catégorie du « politiquement correct » l'usage est devenu quasiment obligatoire de termes tels que « handicapé » ; « non-voyant » ; « RMiste », « Africain », "migrant", etc., au lieu de termes français qui n'avaient rien de particulièrement stigmatisant comme « infirme » ou « invalide » ; « aveugle » ; « nécessiteux » ou « pauvre », « noir », « immigré », etc. À noter que le terme « nègre », (du latin niger : « noir », qui a donné Niger, et Nigéria), avait été imposé en son temps comme terme jugé neutre et respectueux par opposition au terme « sauvage ». Aujourd'hui connoté très négativement, il est cependant accepté dans l'expression « art nègre ».

D'autres termes comme « homosexuel », « lesbienne », « SDF », « IVG », « trisomique », « sans-papier », « métis » ont remplacé des expressions devenues stigmatisantes comme « pédéraste », « gouine », « vagabond », « clochard », « avortement », « mongolien », « immigré clandestin », « mulâtre ».

Critiques du politiquement correct[modifier | modifier le code]

Pour le sociologue Raymond Boudon, « contre l’idée reçue qui tend à imputer le politiquement correct à la tyrannie de la majorité, il résulte en réalité plutôt de la tyrannie des minorités. On le vérifie à ce que, sur bien des sujets, le politiquement correct heurte en réalité l’opinion. Car il est le fait davantage de minorités actives et de groupes d’influence que de l’opinion elle-même. »[4]

Pour cet auteur, le phénomène peut s'expliquer par l'effet Olson qui désigne un mécanisme par lequel une minorité organisée et décidée peut imposer ses vues à un groupe plus large mais désorganisé et au sein duquel chacun fait le calcul implicite que les autres parmi son groupe s'occuperont de résister pour lui[4].

Pour Jean-Claude Michéa, le politiquement correct témoigne de la « juridification croissante des relations sociales », s'élevant au détriment de la common decency défendue par George Orwell, c'est-à-dire les vertus élémentaires de la vie en société[5]. Pour Jean Dutourd, il s'agit de tenir pour « bienfaisante, incontestable, irréfutable, et pour tout dire obligatoire, une certaine philosophie politique qui, extérieurement, a l'air d'être le fruit de la morale, de la tolérance, de l'humanitarisme, du progressisme, de l'égalité, de l'esprit démocratique, alors qu'elle n'est en réalité que l'expression la plus autoritaire du conformisme international, lequel, sous couleur d'idéalisme, peut se livrer à un pragmatisme effréné qui ne recule pas à l'occasion devant le crime. »[6]

Pour ses détracteurs, le politiquement correct met ainsi en place un carcan intellectuel que toute expression d'une opinion doit accepter, imposant en fin de compte d'adopter un ensemble d'idées. Pour l'historien américain Jacques Barzun, « le politiquement correct ne proclame pas la tolérance ; il ne fait qu'organiser la haine. »[7].

Dans les années 2000, le journaliste Éric Zemmour développe l'idée que le refus d'utiliser un langage politiquement correct est criminalisé et condamne la « logique inquisitoriale » qui serait celle des associations anti-racistes[8].

Défense du politiquement correct[modifier | modifier le code]

Pour ses défenseurs, comme le philosophe Jacques Derrida, le politiquement correct est, à l'inverse, un cadre qui fait valoir une éthique et des principes. La critique systématique du politiquement correct serait dangereuse car elle annihilerait toute pensée critique par sa seule force d'intimidation : « Dès que quelqu'un s'élève pour dénoncer un discours ou une pratique, on l'accuse de vouloir rétablir un dogmatisme ou une "correction politique". Cet autre conformisme me semble tout aussi grave. Il peut devenir une technique facile pour faire taire tous ceux qui parlent au nom d'une cause juste. »[9].

Applications de l'expression[modifier | modifier le code]

Au XXIe siècle, l'expression est devenue d'usage beaucoup plus courant[réf. nécessaire], mais avec des différences selon les pays. Pour prendre les quatre principaux pays francophones :

  • en Belgique et en France, l'absence[réf. nécessaire] à la fois de groupes politiques et idéologiques d'orientation libérale ou conservatrice qui soient organisés et importants, et d'organisations ou de groupes de pression tendant à promouvoir la « correction politique » qui aient une base sociale, politique ou universitaire forte, fait que dans ces deux pays son usage comme instrument politique de dénigrement de groupes adverses reste assez marginal et d'une faible efficacité[réf. nécessaire] ; son usage le plus courant y est plutôt une mise en cause de certaines élites et la dénonciation d'une tendance, réelle ou supposée, des administrations à jargonner, à abuser d'un langage hermétique et creux[réf. nécessaire] ;
  • au Canada, la proximité culturelle avec les États-Unis, une structure des groupes politiques voisine, font que l'usage et la fonction de l'expression correspond beaucoup à l'emploi qu'on en fait aux États-Unis, tenant compte, pour le Québec, des différences d'acception tenant à la langue évoquées supra ;
  • la Suisse enfin est dans une situation intermédiaire : si l'on y trouve des groupes politiques d'orientation libérale ou conservatrice plus structurés qu'en France et en Belgique, on n'y voit pas, en revanche, de tendance à la « correction politique », ce qui fait que l'usage de dénigrement politique y est plus répandu, mais que ce discours n'a pas de cible clairement identifiable.

L'expression au Québec[modifier | modifier le code]

Dans cette province, l'usage préfère l'expression « rectitude politique », qui est plus « linguistiquement correcte », puisqu'il s'agit d'une équivalence et non d'une simple transposition mot-à-mot[réf. nécessaire].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Quinzaine littéraire, n° 46, 1er-15 mars 1968, date marquante, car début des incidents à l'Université de Nanterre
  2. «Politiquement correct», deuxième acte. L'offensive conservatrice relance la polémique sur les campus américains. sur liberation.fr du 19 avril 1995
  3. Vous avez dit... politiquement correct? sur lexpress.fr du 12 janvier 2001
  4. a et b Que signifie donner le pouvoir au peuple ? , Raymond Boudon, conférence du 29 sept 2010
  5. compte-rendu de conférence avec JC Michéa, revue du Mauss, 16/02/2008
  6. L'esprit de contradiction, fondement de la vertu, Jean Dutourd, discours académique, 5 déc. 1996
  7. Jacques Barzun : "Political correctness does not legislate tolerance; it only organizes hatred"
  8. Zemmour refuse de "se coucher devant le politiquement correct", humanite.fr, 11 janvier 2011
  9. Jacques Derrida, Élisabeth Roudinesco, De quoi demain... : dialogue, Fayard-Galilée, 2001.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Georges Lebouc : Parlez-vous le politiquement correct ?, Bruxelles, Racine, 2007.
  • Philippe Mangeot, « Bonnes conduites ? Petite histoire du “politiquement correct” », Vacarme no 1, hiver 1997 [lire en ligne]
  • Frédéric Mathieu, Jamais sans ma Novlangue ! Le décodeur de poche, Paris, The Book Edition, 2014, 482 p. (ISBN 979-10-92895-11-7) Lire en ligne

Articles connexes[modifier | modifier le code]