Faux Soir

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Le Faux Soir
Image illustrative de l'article Faux Soir

Pays Drapeau de la Belgique Belgique
Langue Français
Genre Presse nationale
Date de fondation
Ville d’édition Bruxelles

Le faux Soir est un faux numéro du journal Le Soir publié le par le Front de l'Indépendance, une organisation de la résistance belge. Utilisant contre l'occupant nazi l'arme de l'humour et de la dérision, le faux Soir fut, outre un acte de résistance qui coûta la vie à certains de ses acteurs, une illustration de l'esprit de dérision belge et de la zwanze bruxelloise.

Contexte[modifier | modifier le code]

Le Soir volé[modifier | modifier le code]

Pendant la Seconde Guerre mondiale, Le Soir avait cessé de paraître le quelques jours après l’invasion allemande, mais fut relancé par des journalistes collaborateurs comme Horace Van Offel et Raymond De Becker avec l’aval de l’occupant allemand. L'auteur le plus notoire à publier dans ce qui sera connu comme le Soir volé est sans doute Hergé, avec L'Étoile mystérieuse. Malgré son aspect propagandiste, Le Soir volé avait un tirage confortable de 300 000 exemplaires (à comparer à un peu plus de 90 000 actuellement).

Le Front de l'Indépendance[modifier | modifier le code]

Le Front de l'Indépendance, ou « F.I. », est un mouvement de résistance belge fondé en mars 1941 par le docteur Albert Marteaux (communiste), l'abbé André Roland et Fernand Demany, dont le but était de réunir les Belges résistants de toutes opinions et tendances. À la fin de la guerre, le comité national du F.I. réunirait des représentants d'un grand nombre d'organisations résistantes telles que l'armée belge des partisans, les milices patriotiques, Wallonie indépendante, le Rassemblement national de la jeunesse, ainsi que les principaux partis et syndicats du pays.

Grâce à ces diverses organisations, le F.I. met en place des opérations de sabotage, des chaînes d'évasion, un service de faux documents, et diffuse deux-cent-cinquante publications clandestines différentes.

Le faux Soir[modifier | modifier le code]

Le projet[modifier | modifier le code]

L'idée du faux Soir vient à Marc Aubrion le alors qu'il rédige un article en prévision du 11 novembre 1943. Dès le lendemain, il expose son idée à René Noël, chef de la section presse du F.I. Brabant et Hainaut : éditer et distribuer un faux Soir le 11 novembre 1943, c'est-à-dire à l'occasion du 25e anniversaire de la défaite allemande de la première Guerre mondiale.

Noël est enthousiaste, et avec Aubrion, il met rapidement en place les éléments qui vont permettre de réaliser ce tour de force en 21 jours. Tout d'abord, la date de publication est fixée au . En effet, le 10 novembre, veille du 11, est un mercredi, jour où le Soir est publié sur quatre pages. La difficulté d'imprimer un seul feuillet paraît suffisante et la parution du faux Soir est donc avancée d'un jour.

Les difficultés ne manquent pas en effet. Tout d'abord, Aubrion et Noël se rendent rapidement compte du fait que le projet va bien au-delà de leur estimation initiale de quelques centaines de journaux. On décide de limiter la distribution à cent exemplaires par vendeur de journaux ou kiosque, en ajoutant au paquet de journaux un bandeau expliquant le faible nombre par une panne des rotatives du Soir. Pourtant, même cette distribution limitée suppose, si on veut couvrir raisonnablement Bruxelles, d'utiliser cinquante kiosques, et donc l'impression de 5 000 exemplaires.

À la difficulté d'imprimer le journal, ce qui suppose notamment l'acquisition du papier grand format quasi introuvable à imprimer sur une rotative qui sont toutes surveillées, s'ajoute donc celle de le distribuer au nez et à la barbe de l'occupant en court-circuitant la distribution normale du Soir volé.

La mise en place[modifier | modifier le code]

Rapidement, le premier projet, qui était de faire de ce faux Soir une feuille de contre-propagande, devient une blague. Ce faux Soir devra être un sommet de zwanze qui devra faire rire Bruxelles, la Belgique et l'Europe résistante. Tandis que les articles et le journal se rédigent, les problèmes matériels se résolvent à une vitesse qui ne peut s'expliquer que par l'enthousiasme que le projet soulève.

Grâce à Théo Mullier, un membre du F.I. qui travaille au Soir, les résistants auront accès au flan avec l'en-tête du journal et à la liste des libraires desservis directement par le Soir (avec heure de passage de la livraison et nombre de quotidiens remis).

Pierre Ballancourt, un linotypiste qui compose des journaux et tracts du F.I., met Aubrion en contact avec son ancien employeur, Ferdinand Wellens, un imprimeur qui pourrait mettre des rotatives à leur disposition. La chance veut que Wellens soit lui-même un résistant, qui imprime déjà pour le F.I. Il mettra à la disposition du projet non seulement le papier nécessaire et ses ateliers pour les linotypistes, mais aussi, après réflexion, ses rotatives, le tout au prix coûtant de 1 franc par exemplaire imprimé.

Dès lors, les 5 000 exemplaires ne sont plus un rêve, et en fait, on décide d'imprimer 50 000 exemplaires : 5 000 seront distribués dans le circuit normal, les autres par les circuits clandestins à 10 francs pièce afin de financer le F.I.

Le plus délicat est d'assurer la distribution. L'une des raisons du choix du Soir est le fait que le journal est distribué dans l'après-midi, vers 16 heures. Souvent, les employés et ouvriers qui sortent du travail font la file devant les kiosques au moment où le livreur du Soir apporte la livraison, situation idéale pour écouler rapidement le faux Soir. La connaissance des heures de distribution permettra de déposer les 100 exemplaires à peu près au bon moment. Pour permettre la vente des 100 exemplaires, divers scénarios sont mis en place pour retarder la distribution du Soir volé.

On demande aux Anglais de survoler Bruxelles dans l'après-midi du 9, ce qui provoquerait une alerte qui retarderait l'impression du Soir volé. Cela aurait l'avantage de souligner le support que le F.I. reçoit des Anglais. Ceux-ci cependant ne répondent pas. On envisage alors le sabotage des camionnettes du Soir afin de désorganiser la distribution.

La réalisation[modifier | modifier le code]

Plaque commémorative apposée au n° 35 de la rue de Ruysbroeck, où se trouvait le siège de l'imprimerie de Wellens

Le 27 octobre 1943, l'ensemble des éléments du journal ont été rassemblés : le flan du titre, les articles, les photos, jusqu'à la bande dessinée, les annonces et la nécrologie, qui ont été rédigés par des participants enthousiastes.

Le week-end du 30 octobre au 1er novembre 1943, le journal se crée dans les ateliers de Wellens. Le linotypiste de Wellens s'appelle Julien Oorlinckx et il travaille tout le week-end.

La semaine qui suit, on organise le sabotage des camionnettes du Soir : vers 15 h 30, quelques jeunes partisans jetteront des produits incendiaires dans les camionnettes garées devant les bâtiments du Soir. Théo Mullier s'arrangera pour désorganiser la lutte contre le feu, l'ensemble devrait retarder suffisamment la distribution du Soir volé.

Les 6 et 7 novembre, le journal est imprimé sur les rotatives de Wellens. Les exemplaires sont soigneusement rognés afin d'en retirer les dentelures qui, telles des empreintes digitales, permettraient d'identifier la rotative. L'impression se poursuit pendant la nuit de dimanche au lundi et est terminée vers 3 h du matin le lundi 8 novembre.

La dernière ligne droite et la distribution[modifier | modifier le code]

Le 8 novembre, les 5 000 exemplaires destinés à la distribution directe sont répartis dans trois points de distribution de la capitale: trois cafés d'où partiront des dizaines de volontaires qui iront en temps et heure déposer leur cent exemplaires dans les kiosques.

Les nouvelles ne sont pourtant pas bonnes : Londres, décidément, ne répond pas, et on n'est pas arrivé à contacter les partisans qui devaient organiser le sabotage des camionnettes. On improvise alors un sabotage avec quelques jeunes qui devaient participer à la distribution.

Le 9 novembre, vers 15 h 30, quelques jeunes tentent de mettre le feu aux camionnettes. Pourtant, un passant donne l'alerte : le sabotage est déjoué. À 16 heures, la distribution du faux Soir commence. Les paquets de 100 journaux, entourés d'une bande expliquant le petit nombre d'exemplaires, sont déposés dans les kiosques où les Bruxellois attendent leur journal. Rapidement les exemplaires s'écoulent sans incidents. Les clients s'éloignent, certains commencent à lire et s'arrêtent soudain, interdits. Après un coup d'œil autour d'eux, ils plient le journal et s'éloignent, incrédules et pressés de lire la suite. Dans certains trams, à la grande joie mais aussi la grande inquiétude des passagers, des lecteurs hilares lisent des extraits à haute voix. Tout le monde se précipite pour acquérir son numéro, tandis que le véritable livreur du Soir se présente au kiosque, à la grande incrédulité du vendeur. Certains vendeurs, apeurés, arrêtent de vendre le faux Soir. D'autres proposent à leurs acheteurs de choisir entre le vrai et le faux.

Les suites[modifier | modifier le code]

Le lendemain, 10 novembre, la R.A.F. exécuta, avec un jour de retard, le raid demandé sur Bruxelles.

Dans les jours qui suivront, le faux Soir fera la joie de la Belgique. Les 45 000 exemplaires vendus par le F.I. se vendront comme des petits pains. Certains exemplaires se négocieront jusque 1 500 ou 2 000 francs.

10 000 exemplaires seront distribués dans toute l'Europe grâce au docteur Marteau, délégué du F.I. à Londres. Le journal est reproduit en facsimilé et fait rire toute l'Europe.

Chez l'occupant et les collaborateurs, la réaction est tout autre. La Gestapo est chargée de l'enquête et finit par identifier la rotative. Le 25 février 1944, l'imprimeur Ferdinand Wellens, le complice au sein du Soir volé, Théo Mullier, le linotypiste Julien Oorlinckx et le rotativiste Henri Vandevelde sont tous arrêtés. Wellens et Mullier ne reviendront pas du camp dans lequel ils sont envoyés. Aubrion est arrêté quelque temps plus tard. Il est condamné à mort mais sa peine sera commuée en quinze ans d'emprisonnement. En tout une quinzaine de personnes seront arrêtées et condamnées à des peines allant de quatre mois (pour distribution) à cinq ans.

L'exploit valut au F.I., outre la reconnaissance du peuple belge, celle de Londres sous la forme d'un budget de 347 000 francs, à l'heure où l'argent de Londres était rare.

Si le faux Soir fut un gigantesque éclat de rire, une illustration de la zwanze bruxelloise, il fut surtout un acte de bravoure et de résistance qui valut la mort ou la prison à ses auteurs. Et pourtant, ce n’est jamais sans un sourire que l’on évoque ce gag qui fit rire la Belgique entière le 9 novembre 1943.

L'affaire du faux Soir inspira directement l'opération du Faux Nouvelliste menée par la Résistance Française à Lyon le 31 décembre 1943

Extraits du faux Soir[modifier | modifier le code]

Même si le faux Soir fut un acte de résistance, il fut aussi une formidable blague.

Première page[modifier | modifier le code]

La surprise de la une tient dans le fait qu'il y a deux photos, alors que le Soir volé n'avait d'ordinaire qu'une photo. La première, dans le coin supérieur gauche, présente des bombardiers en piqué sous le titre « en pleine action ». Un rapide examen révèle l'incroyable: les cocardes des bombardiers sont des étoiles. En bas à droite, une seconde photo montre le Führer les bras sur la poitrine et les yeux aux ciel sous le texte "Das habe ich...".

Le mystère des deux photos est élucidé dans une note qui explique:

« Notre metteur en page a commis une erreur. Les deux photo séparées ne devaient en faire qu'une. M. Hitler, entendant vrombir au-dessus de lui les forteresses volantes, est manifestement pris d'épouvante. Notre reporter l'a saisi au moment précis où il reprend pour son compte les paroles du Kaiser, "Das habe ich nicht gewollt" (Je n'ai pas voulu cela) ».

Pour le surplus, les titres de cette première page, de même que le reste du journal, ont l'air anodin à première vue. « Stratégie efficace » par exemple, où l'auteur s'ingénie à imiter la prose tarabiscotée de Maurice-George Olivier, journaliste collabo qui répercute auprès du bon peuple les communiqués de la propaganda:

« On ne dissimule pas à Berlin, où le calme apparent voile une certaine anxiété non dénuée de quelque vague espoir que les opérations de l'Est sont entrées — ou vont entrer prochainement selon l'angle où l'on envisage la situation — dans une phase nouvelle qui ne se différenciera guère de la précédente en dépit de certains changements.(...) On peut dire, sans crainte d'être démenti même par la propagande de Moscou, que la campagne d'hiver fait suite à la campagne d'été, grâce à la campagne d'automne. (...) Si bien que le déroulement de ces trois campagnes dans l'ordre montre que l'état-major allemand n'a perdu à aucun moment le contrôle sur la succession des saisons, élément dont l'importance ne saurait être sous-estimée. On sait aussi que le Haut Commandement allemand accompagne ses rares commentaires de réserves verbales d'autant plus nombreuses que ses réserves militaires sont plus réduites.
(...) A la tactique des flots, à la retraite en hérisson, à la résistance en porc-épic a succédé la défense élastique. Le succès de celle-ci ne doit plus être mis en relief ; outre qu'elle apporte le plus éclatant démenti à l'affirmation mensongère que le Reich manque de caoutchouc, elle démontre aux moins clairvoyants combien peu intellectuellement évoluée demeure la conception que Staline et ses généraux se font de la guerre moderne. A la défense élastique, ils n'ont réussi à opposer jusqu'ici que l'attaque sans trêve et sans répit. Il faut avouer que cette manière de conduire la guerre, si elle entraine des avantages substantiels, est d'une monotonie désespérante pour tout critique militaire digne de ce nom. On comprend difficilement (...) que l'état-major des soviets persiste à s'accrocher aux troupes allemandes qui décrochent. Cette obstination aveugle pourrait avoir des conséquences que seuls les bons observateurs commencent à apercevoir. »

Autre article notable en première page, le communiqué allemand :

« Sur le front de l'Est, en dépit des changements notables, la situation reste inchangée. Dans le triangle en forme de trapèze Krementchoug-Odessa-Dniepopetrovsk-Mélitopol, les tentatives de percée de l'ennemi ont été partout couronnées de succès sauf aux endroits du front où, nos soldats se rendant en masse, ont, par cette habile manœuvre, entravé les progrès des soviets. Dans le cadre d'une défense élastique colossale, toutes les villes ont été évacuées nuitamment et sur la pointe des pieds. (...)
Dans les autres secteurs du front, l'armée allemande continue à enregistrer de considérable triomphes défensifs. En huit jours, les Soviets ont perdu deux fois plus d'hommes et de matériel qu'ils n'en avaient engagé dans les opérations. (...)
Dans la nuit du 8 au 9 novembre, un avion de combat allemand de type "Représailles" a réussi à apercevoir les côtes de l'Angleterre, tandis qu'un nombre considérable de bombardiers lourds anglo-américains ont exécuté des attaques massives sur les villes allemandes, galvanisant une fois de plus notre industrie de guerre et le moral de nos populations. »

Enfin, sous le titre de la Semaine internationale ; sous le sous-titre Du décrochage à la victoire défensive, le faux Soir enfonce le clou en affirmant que:

« Ce qui intéresse le haut commandement allemand, ce n'est ni le Kremlin, ni les isbas bolcheviques, ni le centre inaccessible de Piccadily Circus...., la Wehrmacht a remporté au cours des douze derniers mois la victoire défensive la plus éclatante que l'histoire ait jamais enregistré. »

Deuxième page[modifier | modifier le code]

A posteriori, un des titres de cette seconde page frappe le lecteur moderne: "Les sanglots longs". Sous ce titre prémonitoire, qui semble préfigurer le débarquement du 6 juin 1944, un collaborateur du Soir volé est pastiché: « je marche du pas lourds des collaborateurs craintifs, qui rimaillent chaque jour à raison de dix pfennigs l'alexandrin. »

Les petites annonces ne sont pas en reste, de même que la nécrologie ou les publicités, chaque paragraphe est une farce qui se réfère à l'un ou l'autre collabo connu, au gouvernement en exil qui prépare son retour, à la libération du pays.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Source[modifier | modifier le code]

Le faux Soir, de Marie Istas, Éditions J.M. Collet, ISBN 287367024X

Film[modifier | modifier le code]

Le réalisateur Gaston Schoukens consacra à cette épopée un film en 1955, « Un soir de joie ». Le film est charmant et drôle, et reproduit bien toute l’ambiance d’un Bruxelles disparu. « Un soir de joie » a été édité en DVD par la RTBF.