Pensée visuelle
La pensée visuelle (on parle aussi de pensée picturale ou pensée non verbale) est un mode de pensée et de processus cognitif qui reposerait essentiellement sur les processus de traitement de l'information visuelle (images mentales, éventuellement colorées, schémas et autres représentations visuelles) par le cerveau
Ce mode de pensée est à contraster avec un mode de pensée analogue au traitement du langage, dit pensée linguistique, pensée verbale ou encore pensée auditive plus communément utilisée pour comprendre, traiter et communiquer des informations.
Des recherches récentes laissent penser que la pensée visuelle, qui serait plus fréquente chez certaines personnes autistes[1] et qu'elle a une influence sur les modalités d'apprentissage (facilitant un type de mémorisation et de compréhension de concepts abstraits en engageant plusieurs modalités d'apprentissage.
Historique
[modifier | modifier le code]Dans la philosophie
[modifier | modifier le code]Dans les sciences (psychologie, neurosciences...)
[modifier | modifier le code]La psychologie a été l'un des premiers domaines scientifique à s'intéresser à la pensée visuelle, avec par exemple Alfred Binet et ses études des différences dans la prédominance de la pensée visuelle chez certains individus. Des études ont aussi porté sur la mémoire eidétique (capacité à se remémorer des images avec une grande précision), sur les outils mnémotechniques basées sur l'imagerie mentale, qui ont contribué à mieux comprendre la pensée visuelle. La psychologie cognitive moderne continue d'explorer les processus de perception visuelle, d'imagerie mentale et de résolution de problèmes visuospatiaux. Elle le fait via des tests, des études portant exclusivement ou indirectement sur la notion de pensée visuelle ; depuis ses aspects les plus communs et fréquents à des spécificités neurodéveloppementales sensorielles et perceptives observées par exemple dans le spectre autistique[1].
Des recherches ont commencé en 1984 aux Pays-Bas sous le nom de beelddenken (pensée visuelle ou par images) avec Maria J. Krabbe[2].
Le cas particulier de l'autisme
[modifier | modifier le code]Des études récentes suggèrent que la pensée visuelle, caractérisée par une prédominance des représentations mentales imagées, est plus fréquente chez certaines personnes autistes[3],[4]. Ces individus présentent des capacités inhabituelles chez les personnes neurotypiques, et parfois remarquables, à créer, mémoriser et manipuler des images mentales[5]. Cette capacité semble liée à un réseau cérébral différent de celui des personnes neurotypiques, comme le montre des études d'imagerie cérébrale fonctionnelle (par exemple basées sur l'IRM fonctionnelle ou la tomographie par émission de positons) qui ont mis en évidence des différences dans l'activation des régions impliquées dans le traitement visuo-spatial, notamment le cortex pariétal et occipital[6].
Cependant, au vu de l'importante hétérogénéité des profils sensoriels et cognitifs au sein du spectre autistique, le degré, et les étapes d'utilisation de l'image mentale (telles que la génération, le maintien, l'inspection et la manipulation de ces images), est encore à explorer de manière plus fine et plus systématique[7].
Les recherches actuelles explorent ces questions via plusieurs approches, dont :
- L'utilisation de l'IRMf pour cartographier les réseaux cérébraux impliqués dans l'imagerie mentale[6] ;
- L'analyse des performances dans des tâches cognitives spécifiques, comme les tests de mémoire visuo-spatiale (par exemple, le Pattern Span Test) ;
- L'étude des corrélations entre les capacités d'imagerie mentale et les comportements adaptatifs dans des contextes éducatifs et professionnels.
- Une thèse[7] récente a travaillé d'une part à caractériser les capacités de représentation mentale dans l’autisme, en évaluant quatre étapes fondamentales de l'imagerie mentale visuelle : la génération, le maintien, l'inspection et la manipulation d'images mentales, et via des tests de tâches comportementales spécifiques (rotation mentale ; mémoire visuo-spatiale), concluant que les personnes autistes présentent effectivement des capacités d'imagerie mentale préservées, voire supérieures à celles des personnes neurotypiques, probablement en lien avec leur fonctionnement perceptif atypique[7]. D'autre part, cette thèse a aussi validé la version française de l’Object Spatial Imagery Verbal Questionnaire (OSIVQ), un test visant à co-évaluer trois dimensions du style cognitif : visuel-objet, visuel-spatial et verbal[7]. Ce travail a validé un modèle tridimensionnel du style cognitif, concluant à de bonnes propriétés psychométriques pour la version française de l’OSIVQ (renforçant sa validité pour l’étude des styles cognitifs en population francophone)[7]. Et l’OSIVQ ainsi validé a confirmé la présence d’un style cognitif visuel propre aux personnes autistes, avec, selon une analyse en clusters, trois sous-profils cognitifs distincts, qui diffèrent en termes de préférences d'apprentissage, de capacités d’imagerie mentale et de vivacité des images mentales ; parmi ces profils, le style cognitif visuel était le plus fréquemment associé à l’autisme, renforçant l’hypothèse d’une prédominance de ce style chez cette population. Selon les conclusions de cette thèse, il existe bien un style d'apprentissage des personnes autistes, plus visuel que celui des individus typiques (« le temps passé sur les images pendant l'apprentissage corrèle positivement avec le style cognitif visuel, les participants passent globalement plus de temps sur les textes que sur les images, mais les personnes autistes passent moins de temps sur les textes que les individus typiques »[7].
Les données scientifiques acquises depuis les années 1990, confirment l’existence d’un style cognitif visuel propre à l’autisme, caractérisé par des capacités d'imagerie mentale et une préférence pour les apprentissages visuels. Ces travaux permettent de mieux comprendre ces particularités cognitives du spectre autistique et pourraient donc aider à « explorer l’impact de ce style cognitif sur les activités quotidiennes, les apprentissages, et les interactions sociales des personnes autistes »[7].
Autres cas particuliers
[modifier | modifier le code]Une pensée visuelle, ou tout au moins une imagerie mentale inhabituellement importante (volontaire, on involontaire) a aussi été constatée chez :
- des personnes souffrant de pathologies avec hallucinations visuelles (confusion dans ces cas entre les images mentales visuelles et la perception)[8] comme dans certains cas de schizophrénie explorés par Benson & Park (2013)[9] ; Brébion et al. (2008)[8] ; Oertel et al. (2009)[10] ;
- dans la maladie de Parkinson[11],[12], avec selon les résulats de Shine et al. (2015), dans ce cas, des hallucinations visuelles dues à « un engagement accru du DMN avec le système visuel primaire, et soulignent le rôle de l’engagement dysfonctionnel des réseaux attentionnels dans la physiopathologie des hallucinations »[13],[14] ;
- en cas de trouble de stress post-traumatique, où l'on revit mentalement des événements traumatiques passés sous la forme de cauchemar, mais aussi d'images mentales involontaires et intrusives (Brewin & Holmes, 2003; Stander et al., 2014)[1].
Selon Clara Bled et L Bouvet (2023), les personnes présentant une imagerie mentale visuelle involontaire très développée, présentent aussi une imagerie mentale visuelle volontaire supérieure, mais dans le cas du stress post-traumatique, il s'agit alors plutôt d'une caractéristique acquise, alors que l'origine est neurodéveloppementale dans le cas de l'autisme[1].
Littérature sur la pensée visuelle
[modifier | modifier le code]Il existe relativement peu de livres sur ce phénomène. Aux Pays-Bas, il y a le carnet amusant des enfants « suis-je bien un penseur visuel ? ». Et un extrait de bande dessinée Tom Pouce de Marten Toonder, dans laquelle Wammes fait figurer de façon plastique la différence entre un penseur visuel et un penseur linguistique. Le livre Le don de dyslexie de Ronald D. Davis et Eldon M. Braun décrit la relation entre la pensée visuelle et la dyslexie[pertinence contestée]. Le livre Penser en images de Temple Grandin est un ouvrage sur le sujet et est axée sur la réflexion des autistes par les images[15].
Voir aussi
[modifier | modifier le code]Articles connexes
[modifier | modifier le code]- Hyperphantasie
- Sciences cognitives | Cognition | Asymétrie cérébrale | Perception
- Trouble du spectre autistique, Syndrome d'Asperger | Autisme | Dyslexie | Hyperactivité
- Intelligence | Théorie des intelligences multiples | Intelligence émotionnelle
Ouvrages
[modifier | modifier le code]- Ronald Dell Davis et Eldon M. Braun (trad. Agathe Fournier de Launay), Le don de dyslexie, Paris, La Méridienne / Desclée de Brouwer, , 5e éd. (1re éd. 1995), 250 p. (ISBN 978-2-220-03656-4 et 2-220-03656-1).
- (en) Dr Temple Grandin, Thinking in pictures [« Penser en images »], Vintage Books, , 2e éd. (1re éd. 1996), xviii–270 (ISBN 978-0-307-27565-3, lire en ligne), chap. 1 (« Autism and Visual Thought »).
- (en) Nikola Tesla, « The problem of Increasing human energy », Century Illustrated Magazine, (consulté le ) — Un essai de Nikola Tesla traitant entre-autres de l’épanouissement de l’esprit humain.
Notes et références
[modifier | modifier le code]- Clara Bled et Lucie Bouvet, « Pensée visuelle et imagerie mentale dans l'autisme : revue de la littérature (PDF, 27 pages) », HAL Archives Ouvertes, (lire en ligne, consulté le )
- ↑ (nl) Stichting Beelddenken Nederland, « Maria J. Krabbe », sur www.stichtingbeelddenken.nl, Gouda (consulté le ).
- ↑ Bled, C., Guillon, Q., Mottron, L., Soulières, I., & Bouvet, L. (2022). Évaluation des capacités d'imagerie mentale visuelle dans l'autisme. In 16ème Université d'automne de l'ARAPI.
- ↑ M.-J. Caron, « Cognitive mechanisms, specificity and neural underpinnings of visuospatial peaks in autism », Brain, vol. 129, no 7, , p. 1789–1802 (ISSN 0006-8950 et 1460-2156, DOI 10.1093/brain/awl072, lire en ligne, consulté le )
- ↑ B. Jemel, D. Mimeault, D. Saint-Amour et A. Hosein, « VEP contrast sensitivity responses reveal reduced functional segregation of mid and high filters of visual channels in Autism », Journal of Vision, vol. 10, no 6, , p. 13–13 (ISSN 1534-7362, DOI 10.1167/10.6.13, lire en ligne, consulté le )
- « Autisme et imagerie cérébrale – Académie nationale de médecine » (consulté le )
- Bled Clara, « Thèse de doctorat en psychologie : Imagerie mentale et style cognitif dans le spectre de l'autisme (Université Toulouse-Jean Jaurès ; École doctorale CLESCO : Comportement, Langage, Éducation, Socialisation, Cognition) », sur dante.univ-tlse2.fr, (consulté le )
- (en) Gildas Brébion, Ruth I. Ohlsen, Lyn S. Pilowsky et Anthony S. David, « Visual hallucinations in schizophrenia: Confusion between imagination and perception. », Neuropsychology, vol. 22, no 3, , p. 383–389 (ISSN 1931-1559 et 0894-4105, DOI 10.1037/0894-4105.22.3.383, lire en ligne, consulté le )
- ↑ Taylor L. Benson et Sohee Park, « Exceptional visuospatial imagery in schizophrenia; implications for madness and creativity », Frontiers in Human Neuroscience, vol. 7, (ISSN 1662-5161, PMID 24273503, PMCID PMC3822289, DOI 10.3389/fnhum.2013.00756, lire en ligne, consulté le )
- ↑ (en) Viola Oertel, Anna Rotarska-Jagiela, Vincent van de Ven et Corinna Haenschel, « Mental imagery vividness as a trait marker across the schizophrenia spectrum », Psychiatry Research, vol. 167, nos 1-2, , p. 1–11 (DOI 10.1016/j.psychres.2007.12.008, lire en ligne, consulté le )
- ↑ Nico J. Diederich, Christopher G. Goetz et Glenn T. Stebbins, « Repeated visual hallucinations in Parkinson's disease as disturbed external/internal perceptions: Focused review and a new integrative model », Movement Disorders, vol. 20, no 2, , p. 130–140 (ISSN 0885-3185 et 1531-8257, DOI 10.1002/mds.20308, lire en ligne, consulté le )
- ↑ James M. Shine, Glenda M. Halliday, Sharon L. Naismith et Simon J.G. Lewis, « Visual misperceptions and hallucinations in Parkinson's disease: Dysfunction of attentional control networks? », Movement Disorders, vol. 26, no 12, , p. 2154–2159 (ISSN 0885-3185 et 1531-8257, DOI 10.1002/mds.23896, lire en ligne, consulté le )
- ↑ (en) James M Shine, Alana J Muller, Claire O’Callaghan et Michael Hornberger, « Abnormal connectivity between the default mode and the visual system underlies the manifestation of visual hallucinations in Parkinson’s disease: a task-based fMRI study », npj Parkinson's Disease, vol. 1, no 1, (ISSN 2373-8057, PMID 28725679, PMCID PMC5516559, DOI 10.1038/npjparkd.2015.3, lire en ligne, consulté le )
- ↑ James M. Shine, Rebecca Keogh, Claire O'Callaghan et Alana J. Muller, « Imagine that: elevated sensory strength of mental imagery in individuals with Parkinson's disease and visual hallucinations », Proceedings of the Royal Society B: Biological Sciences, vol. 282, no 1798, , p. 20142047 (ISSN 0962-8452 et 1471-2954, DOI 10.1098/rspb.2014.2047, lire en ligne, consulté le )
- ↑ Dr Temple Grandin (trad. de l'anglais par Virginie Schaefer, préf. d'Oliver Sacks), Penser en images et autres témoignages sur l’autisme [« Thinking in pictures and other reports from my life with autism »], Paris, Éditions Odile Jacob, , 1re éd., 261 p., 22 cm (ISBN 2-7381-0487-8 et 978-2-7381-0487-8, OCLC 37621631, BNF 36169259, présentation en ligne).
