Djebel Irhoud

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Djebel Irhoud
Adrar Ighud
Crâne Irhoud 1
Crâne Irhoud 1
Localisation
Pays Drapeau du Maroc Maroc
Afrique du Nord-Ouest
Coordonnées 31° 51′ 18″ nord, 8° 52′ 21″ ouest

Géolocalisation sur la carte : Maroc

(Voir situation sur carte : Maroc)
Djebel Irhoud
Djebel Irhoud
Histoire
Époque - 300 000 ans

Djebel Irhoud (en arabe : جبل إيغود (žbəl iġud)), ou Adrar Ighud (en berbère : ⴰⴷⵔⴰⵔ ⵏ ⵉⵖⵓⴷ (Adrar Iɣud)), est un site préhistorique du Maroc, localisé à 55 km environ au sud-est de Safi. Le site était exploité par une mine de barytine qui a éventré la colline et mis au jour des couches sédimentaires anciennes.

On y a trouvé depuis 1960 des ossements fossiles d'Homo sapiens, dont la datation est restée longtemps imprécise en raison de la destruction de la stratigraphie par l'activité minière. En 2017, grâce à la découverte de nouveaux fossiles, l'équipe du paléoanthropologue français Jean-Jacques Hublin a publié une nouvelle datation, de 300 000 ans avant le présent, qui repousse de plus de 100 000 ans l'ancienneté précédemment attribuée à l'espèce Homo sapiens.

Historique[modifier | modifier le code]

En 1960, un ouvrier de la mine découvrit sur le site un crâne humain assez complet, noté Irhoud 1, qu'il remit au médecin-chef de la compagnie minière, lequel le transmit à son tour à un anthropologue de l'université de Rabat. Le paléoanthropologue français Émile Ennouchi intervint sur le site en 1961, et découvrit peu après un deuxième crâne moins complet, Irhoud 2. En 1968, on découvrit Irhoud 3, appartenant à un jeune enfant[1].

Le fossile Irhoud 3 a d'abord été daté d'environ 40 000 ans[1]. En raison de l'outillage de type moustérien trouvé avec les restes humains et de certains caractères anatomiques, à l'époque mal compris, les fossiles ont d'abord été attribués à l'espèce Homo neanderthalensis[2].

La première époque de fouilles a livré en tout 6 fossiles, Irhoud 1 à 6, correspondant à quatre individus, deux adultes et deux enfants[1]. Pendant de nombreuses années, aucun autre fossile n'a été trouvé sur le site. Une mission américaine lancée en 1989 n'a fait aucune découverte supplémentaire. En 1991, une nouvelle datation directe uranium-thorium fut proposée par Jean-Jacques Hublin, basée sur l'analyse d'Irhoud 3, qui aboutit à un âge d'environ 160 000 ans, équivalent à celui de l'Homme de Herto, trouvé en Éthiopie en 1997 et publié en 2003.

Jean-Jacques Hublin, devenu entretemps directeur du département paléoanthropologie à l'Institut Max-Planck d'anthropologie évolutionniste, à Leipzig en Allemagne, et Abdelouahed Ben-Ncer, de l'Institut National marocain d'Archéologie et du Patrimoine (INSAP), lancèrent une nouvelle campagne de fouilles en 2004. Ils purent exploiter une zone de dépôts sédimentaires encore non dégradée par l'activité minière, où ils découvrirent, de 2004 à 2016, 16 fossiles supplémentaires, Irhoud 7 à 22, représentant cinq individus, deux adultes, un adolescent et deux enfants[2]. L'ensemble de leurs découvertes et analyses furent publiées dans la revue américaine Nature en juin 2017.

Paléo-environnement[modifier | modifier le code]

Sous climat relativement sec, l'environnement de Djebel Irhoud était un milieu relativement ouvert, couvert d'arbustes de manière assez disséminée, comprenant une faune d'équidés, bovidés, gazelles, rhinocéros et divers prédateurs[3].

Industrie lithique[modifier | modifier le code]

Outils lithiques trouvés à Djebel Irhoud.

Les outils de pierre trouvés sur le site ont été réalisés selon une technique de type moustérien, longtemps attribuée aux seuls Néandertaliens.
On sait aujourd'hui que le Moustérien en Europe et ses équivalents en Afrique apparaissent vers 300 000 ans avant le présent en Europe comme en Afrique, et sont des cultures lithiques partagées par les différentes espèces humaines de cette époque.

Morphologie[modifier | modifier le code]

Les nouveaux fragments de la face trouvés depuis 2004 (demi-mandibule droite, maxillaire et malaire gauches, fragment de l'orbite gauche) ont été projetés virtuellement sur le crâne Irhoud 1, auquel ils correspondaient sur le plan morphologique, ce qui a permis d'attribuer le crâne Irhoud 1 à la même population[4]. C'est ce fossile mal daté qui a été pris comme référence pour l'ensemble du crâne : la face et le neurocrâne.

Une analyse de la face en morphométrie 3D montre qu'elle se situe à l'intérieur de la variabilité de l'homme moderne, malgré un torus sus-orbitaire plus développé[5]. En revanche, le neurocrâne d'Irhoud 1, qui sert de référence, a une forme plus archaïque, qui ne correspond pas à la forme globulaire d'un crâne d'homme moderne, tout en restant différente des formes néandertalienne, d'Homo heidelbergensis, et d'Homo rhodesiensis[5].

La morphologie de la face ressemble à celle du crâne de Florisbad, en Afrique du Sud, daté de de 259 000 ans, et attribué à l'ancienne espèce Homo helmei, considérée aujourd'hui comme une forme archaïque d'Homo sapiens[6].

Datation[modifier | modifier le code]

Deux méthodes de datation indépendantes ont été mises en œuvre qui convergent vers une datation moyenne de 300 000 ans avant le présent[7].

La méthode de datation par thermoluminescence a été appliquée à des vestiges lithiques trouvés dans les couches 6 et 7. Cette méthode exploite le fait que des électrons d'abord libérés par un feu sont ensuite réintégrés dans le minerai par absorption d'ions ambiants. Dans la couche 7, une gazelle découpée et travaillée pour récupérer la moelle des os était localisée près des restes d'un feu. Des silex, associés aux ossements, ont été jetés après leur utilisation et brûlés sous des foyers à proximité.

Les mesures de thermoluminescence ont livré les datations suivantes :

  • couche 7 : 315 000 ans, avec une marge d'erreur de plus ou moins 34 000 ans ;
  • couche 6 : 302 000 ans

La méthode de résonance de spin électronique a été appliquée à une dent fossile et a livré une datation de 286 000 ans.

Perspective[modifier | modifier le code]

Les plus anciens restes connus d'Homo sapiens étaient jusque là Omo 1 et Omo 2, deux crânes mis au jour en Éthiopie et datés de 195 000 ans, et l'Homme de Herto, également éthiopien et daté de 157 000 ans. Pour Jean-Jacques Hublin[8], les fossiles de Djebel Irhoud montrent qu'il existe un stade « Homo sapiens archaïque », déjà moderne au niveau de la face et encore archaïque au niveau de l'encéphale. Cette forme serait apparue à une époque antérieure de plus de 100 000 ans à Omo 1 et 2, et aurait été, selon lui, panafricaine[9]. On trouve en effet à travers toute l'Afrique de nombreux sites préhistoriques ayant livré une industrie lithique du Middle Stone Age (équivalent du type moustérien), datés entre 300 000 et 150 000 ans avant le présent, mais souvent sans fossiles humains associés. Le site de Djebel Irhoud est, à ce jour, le plus ancien d'entre eux.

Opinions divergentes[modifier | modifier le code]

Le préhistorien Marcel Otte, professeur de préhistoire, a émis un avis critique sur la manière dont les stades évolutifs précédant l'anatomie moderne est appréhendée à travers cette découverte. Pour Marcel Otte, « Les tendances à la modernisation sont planétaires et convergentes », elles ne se limitent pas aux populations africaines[10].

La paléoanthropologue Maria Martinon-Torres[11], de l'Université de Londres, ne reconnait pas l'attribution de ces fragments à Homo sapiens, soulignant l'absence d'un véritable menton et du contour frontal qui caractérise le taxon[12].

La paléoanthropologue Marta Mirazón Lhar[13], de l'Université de Cambridge, s'interroge sur une définition du taxon sapiens qui ne prend pas en compte l'encéphale représenté par la forme de la voute crânienne :

Is it the globular skull, with its implications for brain reorganization, that makes a fossil Homo sapiens ? If so, the Irhoud population represents our close cousins rather than members of our species

« Est-ce le crâne globulaire, avec ses implications pour la réorganisation du cerveau, qui fait d'un fossile un Homo sapiens ? Si oui, la population d'Irhoud représente nos cousins proches plutôt que des membres de notre espèce[14]. »

.

L'anthropologue Jeffrey H. Schwartz[15], de l'Université de Pittsburgh en Pennsylvanie, n'est pas convaincu par l'attribution taxonomique des critères au taxon sapiens : « Trop de fossiles d'apparence différente ont été regroupés sous l'espèce, ce qui complique les efforts pour interpréter de nouveaux fossiles et pour proposer des scénarios sur comment, quand et où notre espèce a émergé »[12].

Références[modifier | modifier le code]

  1. a, b et c « Le site de Djebel Irhoud au Maroc, l'obsession de Jean-Jacques Hublin »,
  2. a et b « Le premier des Homo sapiens il y a 300 000 ans ? », sur http://www.hominides.com/html,
  3. Fethi Amani et Denis Geraards, « Le gisement moustérien de Djebel Irhoud, Maroc : précisions sur la faune et la paléoécologie », Bulletin d'Archéologie marocaine, vol. 18,‎ , p. 11-18
  4. « DATA. Aux origines d'Homo sapiens et de la lignée humaine », Sciences et Avenir,‎ (lire en ligne)
  5. a et b (en) Jean-Jacques Hublin, Abdelouahed Ben-Ncer, Shara E. Bailey, Sarah E. Freidline, Simon Neubauer, Matthew M. Skinner, Inga Bergmann, Adeline Le Cabec, Stefano Benazzi, Katerina Harvati et Philipp Gunz, « New fossils from Jebel Irhoud, Morocco and the pan-African origin of Homo sapiens », Nature, vol. 546,‎ , p. 289-292 (DOI 10.1038/nature22336)
  6. « Homo sapiens : l’espèce orpheline (2/9) : Formes archaïques africaines », sur France Culture,
  7. (en) Daniel Richter, Rainer Grün, Renaud Joannes-Boyau, Teresa E. Steele, Fethi Amani, Mathieu Rué, Paul Fernandes, Jean-Paul Raynal, Denis Geraads, Abdelouahed Ben-Ncer, Jean-Jacques Hublin et Shannon P. McPherron, « The age of the hominin fossils from Jebel Irhoud, Morocco, and the origins of the Middle Stone Age », Nature, vol. 546,‎ , p. 293-296 (DOI 10.1038/nature22335)
  8. (en) Jean-Jacques Hublin, Abdelouahed Ben-Ncer, Shara E. Bailey, Sarah E. Freidline, Simon Neubauer, Matthew M. Skinner, Inga Bergmann, Adeline Le Cabec, Stefano Benazzi, Katerina Harvati et Philipp Gunz, « New fossils from Jebel Irhoud, Morocco and the pan-African origin of Homo sapiens », Nature, vol. 546, no 289,‎ , p. 289–292 (DOI 10.1038/nature22336)
  9. Hervé Morin, « La découverte qui bouleverse l’histoire d’« Homo sapiens » », Le Monde,‎ (lire en ligne)
  10. Otte Marcel, « Bémol à Irhoud », Archeologia, no 556,‎ juillet/août 2017
  11. (en) « Maria Matinon-Torres », sur UCL
  12. a et b (en) « Oldest Homo sapiens fossil claim rewrites our species' history », sur Nature,
  13. (en) « Marta Mirazon Lhar », sur LCHES
  14. (en) « Ancient Fossils from Morocco Mess Up Modern Human Origins », sur Scientific American,
  15. (en) « Jeffrey H. Schwartz », sur University of Pittsburg

Articles connexes[modifier | modifier le code]