Cabale

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Une cabale est une forme de complot ourdi par un groupe de personnes unies autour d’un projet secret visant à conspirer pour le succès de leurs opinions et de leurs intérêts au sein d’un État ou d’une communauté donnée.

Origine du mot[modifier | modifier le code]

Charles II gouverna avec le ministère de la Cabale de 1669 à 1674.

Le mot cabale apparaît d’abord en Angleterre sous les règnes de Jacques Ier et de Charles Ier pour désigner une doctrine ésotérique ou un secret. Le terme anglais dérive lui-même du mot hébreu Kabbale, l'interprétation mystique et ésotérique de la Bible hébraïque.

Dès le XVIIe siècle, le mot se répand dans les milieux politiques : cabale des Importants en France, ministère de la Cabale en Angleterre.

Usage[modifier | modifier le code]

On a surtout employé cette expression en matière de théâtre, pour désigner un complot formé dans le but de faire tomber une œuvre ou un acteur. On l’a quelquefois aussi appliquée à une ligue dont le but est au contraire de faire applaudir à outrance.

C’est une cabale qui, sur un signe de Richelieu, se mit à attaquer le Cid de Corneille et qui débuta par l’écrit de Scudéry intitulé Observations critiques sur le Cid (1637). Appelée à donner son avis, l’Académie française censura bien la pièce, mais le cardinal n’en fut pourtant pas satisfait, parce que des éloges se mêlaient aux critiques du poète. L’impuissance de cette cabale d’un grand corps littéraire au service d’un ministre omnipotent ne fit que mieux ressortir le triomphe de Corneille :

En vain contre le Cid un ministre se ligue,
Tout Paris pour Chimène a les yeux de Rodrigue ;
L’Académie en corps a beau le censurer,
Le public révolté s’obstine à l’admirer.
La Phèdre de Racine, victime d’une cabale.

Une autre cabale très fameuse du XVIIe siècle est celle montée contre la Phèdre de Racine qui eut à sa tête la duchesse de Bouillon, le duc de Nevers et Antoinette Des Houlières. Ayant connu d’avance le sujet sur lequel travaillait Racine, ils poussèrent Pradon à le traiter de son côté. Pradon fit Phèdre et Hippolyte en trois mois et les deux pièces parurent à deux jours d’intervalle, les 1er et , l’une sur le théâtre de l’hôtel de Bourgogne, l’autre sur le théâtre de la rue Guénégaud. La duchesse de Bouillon loua pour les six premières représentations les loges des deux théâtres et laissa vides celles de l’hôtel de Bourgogne, pour faire croire à la chute de la Phèdre de Racine, tandis que toute la cabale remplissait la salle Guénégaud de ses applaudissements. D’abord trompé par cette manœuvre, le public ne tarda pas à traiter les deux pièces suivant leurs mérites et il ne resta plus à Pradon que la consolation d’accuser une cabale imaginaire de son insuccès final.

La cabale des dévots essaya de saboter certaines pièces de Molière considérées comme trop osées. La technique consistait à remplir la salle de spectateurs acquis à la cabale lors des premières représentations, qui font tout (bruits, sifflets, rires, etc) pour empêcher le public d’apprécier la pièce. Si la cabale fonctionne correctement, la pièce discréditée ne reste que très peu de temps à l’affiche, ce qui est la forme de censure voulue par les cabalistes.

Au XVIIIe siècle, il exista une cabale puissante chargée d’applaudir les œuvres de Voltaire, et quelquefois de siffler celles de ses adversaires ou de ses rivaux. Thiriot et le marquis de Villette en firent partie, mais elle eut pour chefs actifs les chevaliers de Mouhy et de La Morlière. Mouhy, « pauvre à faire pitié et laid à faire peur » recevait de Voltaire deux cents livres par an pour soutenir ses pièces au théâtre et lui rendre quelques autres services. La Morlière, qui finit, comme le précédent, par tomber dans le mépris, commença par en imposer avec son ton moitié d’homme du monde, moitié d’homme de lettres. On ne sait pas à combien montèrent les indemnités qu’il recevait, soit des amis de Voltaire, soit de Voltaire lui-même. Il avait son quartier général au café Procope et y recrutait sa troupe, composée de volontaires et de soudoyés. Il annonçait d’avance le succès ou la chute de la pièce qu’on allait jouer, et, pendant la représentation, il donnait le signal des applaudissements ou des murmures. Sa tyrannie finit par s’exercer sur tout ce qui paraissait au théâtre, il n’y avait pas d’acteur ou d’actrice qui, pour ses débuts, ne redoutât et ne cherchât à se concilier la cabale de La Morlière.

Sous le règne de Louis XVI, deux cabales fameuses partagèrent la cour et la ville, celle des Gluckistes et des Piccinistes. Bien que relatives à la musique, les écrivains qui y prirent part et les écrits publiés de part et d’autre rendirent la querelle aussi littéraire que musicale : du côté de Gluck étaient Suard, l’abbé Arnaud, le bailli du Roullet ; du côté de Piccini se rangeaient Marmontel, Jean-François de La Harpe, Ginguené, D'alembert. C’étaient là deux partis plutôt que deux cabales, car ils agissaient au grand jour, et le propre de la cabale est de se tramer dans l’ombre comme une conspiration, mais au-dessous des chefs qui s’attaquaient franchement et à visière découverte, il y avait des soldats qui employaient les manœuvres détournées et transformaient les partis en cabales.

Parmi les cabales qui s’élevèrent à diverses époques contre des acteurs dont la réputation a survécu, il y a encore celle qui, pendant dix-sept mois, prolongea les débuts de Lekain. La plupart des comédiens eux-mêmes la favorisèrent, et firent venir de Bordeaux Bellecourt dans le dessein de le lui opposer. Cette situation pénible finit par ce mot de Louis XV, qui venait de le voir dans Orosmane : « II m’a fait pleurer, je le reçois. » Les mémoires sur le théâtre sont pleins de détails sur les cabales qui soutenaient, soit Mademoiselle Clairon, soit Mademoiselle Dumesnil. Talma eut plusieurs fois à souffrir de la cabale : d’abord, dans ses commencements, lorsqu’il tenta la réforme du costume déjà essayée par Lekain, presque tout le parterre se tourna contre lui, répétant le mot de Louise Contat : « Voyez donc Talma, qu’il est ridicule ! Il a l’air d’une statue antique. » Puis, en 1795, lorsque ses succès hors de la Comédie-Française excitèrent les haines contre lui, il se vit accusé par une portion du public d’avoir persécuté durant la Terreur ses anciens camarades, et on voulut le contraindre à faire amende honorable. Il apaisa le tumulte en disant avec véhémence : « Citoyens, tous mes amis sont morts sur l’échafaud ! »

Sa tentative de réforme du costume valut à Talma une cabale.

Au temps de l’Empire, une cabale nombreuse, entraînée par la fougue, le faux brillant et les qualités extérieures de Pierre Lafon, essaya longtemps de l’opposer à Talma et même de le placer au-dessus de lui. Vers la même époque, deux autres cabales, l’une contre Catherine-Joséphine Duchesnois, l’autre contre Mademoiselle George, amenèrent au Théâtre-Français des scènes violentes. Mademoiselle Duchesnois venait de débuter avec éclat, mais d’un extérieur peu favorable et sans majesté, elle eut bien de la peine à lutter contre la beauté splendide de Mademoiselle George, qu’on lui opposa presque aussitôt après ses débuts, et que soutenait le critique Geoffroy, alors dans toute sa puissance. Le départ de cette dernière pour la Russie, en 1808, mit fin à cette rivalité et à ces cabales.

On peut appliquer la même réflexion aux manières d’agir des écoles romantique et classique, lors des grandes luttes qui, vers 1830, amenèrent des scènes de pugilat au théâtre et des démonstrations grotesques contre Racine au foyer. Ensuite, les cabales d’une certaine durée ne se trouvèrent que dans les théâtres de province, où les spectateurs étaient en grande partie les mêmes chaque jour. À Paris, où il n’y eut plus comme avant un public d’habitués, où le parterre changeait chaque soir, tandis que l’affiche restait immuable, ces sortes de conspirations ne purent guère s’ourdir. Quelquefois cependant les rivalités d’intérêt, les passions politiques ou religieuses, bien rarement les convictions littéraires, firent naître des cabales éphémères, dont les sifflets se turent au bout de quelques soirées. Quant aux applaudissements, ils ne partirent plus de la cabale, mais de l’institution particulière qu’on appelle la claque.

On a quelquefois donné le nom de cabales littéraires aux partis formés à l’Académie française, ou dans le monde de cette Académie, pour amener l’élection d’un candidat que le mérite de ses œuvres ne suffirait pas à faire réussir. C’est ainsi qu’ont, de tout temps, succombé les candidatures d’écrivains et de poètes distingués devant une cabale donnant la majorité aux hommes politiques. On trouve aussi parmi les gens de lettres des associations d’admiration mutuelle, de chapelles qui réservent exclusivement leurs louanges à certaines personnalités, à certaines œuvres et auquel convient mieux le nom de coteries.

Le mot est suffisamment à la mode en Europe pour que le dramaturge Friedrich von Schiller l’utilise dans le titre d’une de ses pièces, Cabale et Amour (ou Intrigue et Amour), en allemand Kabale und Liebe (1783).

En 1777, pendant la Révolution américaine, éclate en Amérique un complot supposé, la cabale de Conway. Une série de critiques remettent en cause les compétences militaires du général en chef George Washington, mais il existe peu de preuves solides qui permettent de conclure à l’existence d’un véritable complot visant à le discréditer.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Fernand Baldensperger, « Encore la ‘cabale de Phèdre’ : Leibniz du mauvais côté ? », Modern Language Notes, nov 1943, n° 58 (7), p. 523-26.
  • Mikhail Boulgakov, Monsieur de Molière. Suivi de La cabale des dévots, Paris, Laffont, 1972.
  • Georges Couton, « Britannicus, tragédie des cabales », Mélanges d’histoire littéraire (XVIe ‑ XVIIe siècle) : Offerts à Raymond Lebègue par ses collègues, ses élèves et ses amis, Paris, Nizet, 1969, p. 269-77.
  • Jean Dagens, « Hermétisme et cabale en France de Lefèvre d’Étapes à Bossuet », Revue de Littérature Comparée, 1961, n° 35, p. 5-16.
  • (en) Alvin Eustis, « A Nineteenth-Century Version of the ‘Cabale de Phèdre’ », Modern Language Notes, Nov 1952, n° 67 (7), p. 446-50.
  • (en) Don Fader, « The ‘Cabale du Dauphin,’ Campra, and Italian Comedy: The Courtly Politics of French Musical Patronage around 1700 », Music & Letters, Aug 2005, n° 86 (3), p. 380-413.
  • Herbert G. Folkes, « Le Duc de Saint-Simon et les cabales dévotes d’après une lettre inédite de 1729 », Revue d’Histoire Littéraire de la France, 1966, n° 66, p. 480-487.

Articles connexes[modifier | modifier le code]

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Sources[modifier | modifier le code]

  • Gustave Vapereau, Dictionnaire universel des littératures, Paris, Hachette, 1876, p. 352-3.