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Molière

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Molière
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Molière dans le rôle de César dans La Mort de Pompée[n 1], portrait attribué à Nicolas Mignard (1658)[1],[n 2]. Collection Comédie-Française de Paris.

Nom de naissance Jean-Baptiste Poquelin
Alias
Molière
Naissance Baptisé le
Rue Saint-Honoré, Paris
Drapeau du Royaume de France Royaume de France
Décès (à 51 ans)
Rue de Richelieu, Paris
Drapeau du Royaume de France Royaume de France
Activité principale
Auteur
Langue d’écriture français
Mouvement classicisme
Genres
Signature de Molière

Jean-Baptiste Poquelin, dit Molière, baptisé le en l'église Saint-Eustache à Paris, et mort dans la même ville le , est un comédien et dramaturge français, considéré de son vivant comme le meilleur acteur et auteur comique du royaume, et depuis sa mort comme l'un des génies de la littérature universelle.

Issu d'une famille de marchands parisiens (son père tient une boutique de tapissier qui vend mobilier, tissus et tapisseries à la haute bourgeoisie et à la riche aristocratie et il détient depuis 1631 la charge de « tapissier valet de chambre du Roi »), Jean-Baptiste Poquelin se consacre au théâtre à l'âge de 21 ans. En juin 1643, il fonde l'Illustre Théâtre avec Madeleine Béjart, de trois ans son aînée. Il prend alors le pseudonyme de « Molière ». Après la faillite de la troupe, il quitte Paris avec les Béjart et parcourt les provinces de l'ouest puis du sud de la France de 1646 à 1658 en écrivant ses premières pièces : L'Étourdi (1653) et Le Dépit amoureux (1656).

De retour à Paris en 1658, il met en scène ses premières comédies. La représentation des Précieuses ridicules (1659) au Petit-Bourbon est un triomphe. Après L'École des maris (1661), L'École des femmes (1662) remporte un immense succès qui lui vaudra une querelle durable, à laquelle Molière opposera une réponse en forme de comédie : La Critique de l'École des femmes (1663). La cabale s'intensifie avec Le Tartuffe (1664) et Le Festin de pierre (Dom Juan) (1665). Mais Molière a la faveur de Louis XIV et sa troupe devient officiellement la Troupe du Roy en juin 1665. Figurent parmi les grandes pièces qu'il produira au cours des années qui suivent : Le Misanthrope (1666), Amphitryon (1668), L'Avare (1668), Le Bourgeois gentilhomme (1670), Les Fourberies de Scapin (1671), Les Femmes savantes (1672) et Le Malade imaginaire (1673). Pris d’un violent malaise au cours de la quatrième représentation de cette pièce, il réussit non sans difficulté à tenir son rôle jusqu'au bout mais meurt quelques heures plus tard.

Comédien extrêmement apprécié de ses contemporains et interprète du rôle principal de la plupart de ses pièces, Molière est de loin le plus grand créateur de formes de l’histoire du théâtre français. Il a exploité les diverses ressources du comique — verbal, gestuel et visuel, de caractère ou de situation — et a pratiqué divers genres de comédie, allant de la farce à la comédie d'intrigue. Il peint les mœurs de son temps sans épargner personne ⎯valets et servantes, filous, paysans, faux dévots, bourgeois, pédants, marquis, auteurs et critiques dramatiques⎯ pour le plus grand plaisir de son public. Il a créé des personnages individualisés, à la psychologie complexe, qui sont rapidement devenus des archétypes.

Son œuvre, composée d'une trentaine de comédies en vers ou en prose, accompagnées ou non d'entrées de ballet et de musique, constitue depuis trois siècles un des piliers de l'enseignement littéraire en France. Elle continue de remporter un vif succès au théâtre, non seulement à la Comédie-Française, surnommée « la Maison de Molière », mais aussi à l'étranger. Sa vie a inspiré de grands réalisateurs et ses pièces ont suscité nombre d'adaptations au cinéma ou à la télévision.

Signe de la place emblématique qu'occupe cette œuvre, le français est couramment désigné comme « la langue de Molière », de même que l'anglais est « la langue de Shakespeare ».

Sommaire

Biographie

La jeunesse de Molière

Famille

Maisons 94 et 96 Rue St. Honoré construites sur l'emplacement où naquit Molière, photographie d'Eugène Atget en 1907.
Plaque apposée en 1922 : « Cette maison a été construite sur l'emplacement de celle où est né Molière le 15 janvier 1622, à l'angle de la rue St Honoré et de la rue Sauval ».

Le , Jean Poquelin[n 3], fils de Jean Poquelin (1595-1669) et de Marie Cressé (1601-1632), né sans doute dans les premiers jours de l'année, est tenu sur les fonts baptismaux de l'église Saint-Eustache à Paris par son grand-père Jean Poquelin († 1626) et Denise Lecacheux, son arrière-grand-mère maternelle.

Les Poquelin de Paris, nombreux à l'époque, sont tous originaires de Beauvais et du Beauvaisis[3],[4].

Les parents du futur Molière habitent, dans le quartier des Halles, une maison située à l'angle de la rue des Vieilles-Étuves (actuelle rue Sauval) et de la rue Saint-Honoré[n 4], où son père, Jean, marchand tapissier, avait installé son fonds de commerce deux ans plus tôt, avant d’épouser Marie Cressé[5]. Ses deux grands-pères tiennent également commerce de meubles et de tapisseries, à quelques pas de là, dans la rue de la Lingerie[n 5].

Les Poquelin et les Cressé sont des bourgeois cossus, comme en témoignent les inventaires après décès. Le grand-père Cressé possède une maison de campagne à Saint-Ouen.

Les fenêtres de la maison où le jeune Poquelin a grandi et qui a été démolie en 1802, donnaient sur la placette dite Carrefour de la Croix-du-Trahoir, qui était, depuis le haut moyen-âge, l'un des principaux lieux patibulaires de la capitale[n 6].

En 1631, Jean Poquelin père rachète à son frère cadet un office de « tapissier ordinaire de la maison du roi »[n 7]. La même année, il perd sa femme, sans doute épuisée par six grossesses successives, et se remarie avec Catherine Fleurette, qui meurt à son tour, en 1636, après lui avoir donné trois autres enfants. L'année suivante, il obtient la survivance de sa charge pour son fils aîné, qui a quinze ans.

Études

Sur les études du futur Molière, il n’existe aucun document fiable. Les témoignages sont tardifs et contradictoires.

Les auteurs de la préface des Œuvres de Monsieur de Molière (1682) écrivent que le jeune Poquelin avait fait ses humanités et sa philosophie au prestigieux collège jésuite de Clermont (l'actuel lycée Louis-le-Grand)[n 8],[7]. En 1705, Grimarest reprend dans sa Vie de M. de Molière[8] la thèse des études au collège de Clermont, en précisant que le jeune Poquelin avait eu pour condisciples non pas le prince de Conti, mais François Bernier et Chapelle[n 9], lequel avait pour précepteur occasionnel le philosophe Pierre Gassendi, redécouvreur d'Épicure et du matérialisme antique. Gassendi, ajoute-t-il, « ayant remarqué dans Molière toute la docilité et toute la pénétration nécessaires pour prendre les connaissances de la philosophie », l'aurait admis à ses leçons avec Chapelle, Bernier et Cyrano de Bergerac[n 10].

La présence de Jean-Baptiste Poquelin au collège de Clermont est toutefois sujette à caution. François Rey, pour qui les éléments les plus flatteurs de la préface de 1682 « relèvent plus de l'hagiographie que de la biographie », ajoute que « ni l'un ni l'autre des deux jésuites, René Rapin et Dominique Bouhours, qui ont fait l'éloge de Molière après sa mort, n'a suggéré qu'il aurait eu la même formation qu'eux. Le premier, en particulier, qui était son exact contemporain et se disait son ami[9], avait été pendant plusieurs années professeur au collège de Clermont [10]». Quant à Roger Duchêne, il en vient à douter même que Molière ait fréquenté le collège et fait des études régulières : « Molière autodidacte? interroge-t-il. […] Pourquoi non ? Il s'est mis à écrire tardivement. […] Son théâtre est le fruit d'une lente maturation, non de l'application respectueuse de règles apprises au collège par l'étude des modèles classiques[11]. »

L'hypothèse d'une absence totale d'études est cependant peu vraisemblable : en effet, si Molière a pu laisser croire plus tard dans son entourage qu'il avait fait du droit, c'est parce que personne ne doutait qu'il eût au moins terminé ses études secondaires. On sait que Racine arrêta lui aussi ses études après ses deux années de philosophie.

À sa sortie du collège, Molière serait devenu avocat[n 11]. Selon la préface de 1682 citée plus haut : « Au sortir des écoles de droit, il choisit la profession de comédien ». Grimarest, toutefois, est moins affirmatif[n 12]. Quoi qu'il en soit, Molière ne s’est jamais paré du titre d'avocat et son nom ne figure ni dans les registres de l'Université d'Orléans ni dans ceux du barreau de Paris[12].

En 1642, selon Grimarest, Molière aurait exercé la charge de tapissier ordinaire du roi et suivi la cour de Louis XIII à Narbonne[13]. Il avait été pourvu de la survivance de cette charge de son père alors qu'il n'avait pas tout à fait 16 ans, en décembre 1637, mais aucun document ne prouve qu'il l'exerçait effectivement à cette époque[14].

Des débuts difficiles

Première carrière parisienne : l'Illustre Théâtre

Article détaillé : Illustre Théâtre.
Signatures de l'acte de société constituant l'Illustre Théâtre, le 30 juin 1643. Comédiens : Denis Beys, Germain Clérin, Jean-Baptiste Poquelin, Joseph Béjart, Nicolas Bonnenfant, Georges Pinel, Madeleine Malingre, Madeleine Béjart, Catherine des Urlis, Geneviève Béjart. Témoins : André Maréchal, Marie Hervé et Françoise Lesguillon.
Intérieur d'un jeu de paume par Abraham Bosse. L'aménagement de jeux de paume en théâtre était fréquent à l'époque[15].

Le 30 juin 1643, par-devant notaire, Jean-Baptiste Poquelin s’associe avec neuf amis, dont les trois aînés de la fratrie Béjart (Joseph, Madeleine et Geneviève), pour constituer une troupe de comédiens sous le titre de l'Illustre Théâtre[16]. Ce sera la troisième troupe permanente à Paris, avec celle des grands comédiens de l’Hôtel de Bourgogne et celle des petits comédiens du Marais, auxquels Pierre Corneille, à l'apogée de sa gloire, donne toutes ses pièces depuis 1629. Le jeune Poquelin n'a pas encore vingt-cinq ans, âge de la majorité civile. Dès le mois de janvier, il a renoncé à la survivance de la charge de son père, lequel l’a émancipé et lui a en outre versé un acompte de 630 livres sur l’héritage de sa mère.

En septembre 1643, les nouveaux comédiens louent la salle du Jeu de paume des Métayers[17] sur la rive gauche de la Seine, au faubourg Saint-Germain. Tandis qu'on aménage la salle en lieu de spectacle moderne, ils se rendent à Rouen, afin de s'y produire pendant la foire de Saint-Romain, qui se tient du 23 octobre au 12 novembre. Rouen est la ville où résident alors Pierre Corneille et son frère cadet Thomas, mais aucun document ne permet d'affirmer, comme l'ont fait les modernes épigones de Pierre Louÿs, que Molière a mis à profit ce séjour pour nouer des relations avec l'auteur du Cid et du Menteur.

La première représentation parisienne a lieu le 1er janvier 1644. Pendant les huit premiers mois de représentations, le succès de la nouvelle troupe sera d'autant plus grand que le jeu de paume du Marais a brûlé dès le 15 janvier et que les petits comédiens ont dû partir jouer en province pendant les travaux de reconstruction.

En octobre 1644, le théâtre du Marais, entièrement reconstruit et doté d'une magnifique salle équipée de « machines » nouvelles, attire de nouveau le public, et il semble que la salle des Métayers commence alors à se vider. Cela pourrait expliquer la décision, prise en décembre, de déménager sur la rive droite au Jeu de paume de la Croix-Noire[18] (actuel 32, quai des Célestins), plus près des autres théâtres. Molière est seul à signer le désistement du bail, preuve qu'il en est bien devenu le chef[19]. Malheureusement, ce déménagement vient accroître les dettes de la troupe — les investissements initiaux de location et d'aménagement du local, puis d'aménagement d'un nouveau local, ont été coûteux et les engagements financiers pèsent lourd par rapport aux recettes — et, à partir de 1645, les créanciers entament des poursuites.

Au début du mois d'août, Molière est emprisonné pour dettes au Châtelet[20], mais peut se tirer d’affaire grâce à l'aide de son père. À l’automne, il quitte Paris en direction de Nantes avec les rescapés de la troupe, qui se fondent bientôt dans la troupe du duc d'Épernon, dirigée par Charles Dufresne[n 13].

Nom de scène « Moliere »

Molière en 1645[n 14].

C'est au cours du premier semestre de 1644 que Jean-Baptiste Poquelin prend pour la première fois ce qui deviendra son nom de scène puis d'auteur. Le 28 juin, il signe « De Moliere » (sans accent)[n 15] un document notarié dans lequel il est désigné sous le nom de « Jean-Baptiste Pocquelin, dict Molliere »[22]. Selon Grimarest, « ce fut alors [qu'il] prit le nom qu'il a toujours porté depuis. Mais lorsqu'on lui a demandé ce qui l'avait engagé à prendre celui-là plutôt qu'un autre, jamais il n'en a voulu dire la raison, même à ses meilleurs amis.[23] »

Quelques auteurs du XIXe siècle ont vu dans le choix de ce pseudonyme un hommage au musicien et danseur Louis de Mollier (1615?-1688), qui a publié en 1640 des Chansons pour danser[n 16].

Une autre hypothèse a été avancée dès la même époque. Le toponyme Molière, très fréquent en France, était également un patronyme assez courant, qui a été illustré au début du XVIIe siècle par le poète et romancier François de Molière d'Essertines, mort assassiné en 1624. « Un vrai diable incarné », selon le père François Garasse, ce jeune Bourguignon, ami de Théophile de Viau, de Saint-Amant, de Michel de Marolles et d'Adrien de Monluc, a publié, sous le titre La Polyxène de Molière, un roman-fleuve dans le goût de L'Astrée, dont la dernière réédition vient de paraître, en cette année 1644 où Jean-Baptiste Poquelin adopte son nom de scène. « Son nom, écrit François Rey, est encore si familier aux lecteurs et spectateurs du début des années 1640, que deux auteurs qui ne l'ont pas connu personnellement, le jeune Saint-Évremond et son parent le comte d'Ételan, se réclament de lui dans leur Comédie des Académistes[24] », où ils font faire son éloge par le poète Tristan L'Hermite. On a observé depuis longtemps que Magdelon, la jeune précieuse que Madeleine Béjart incarnera en 1659 dans Les Précieuses ridicules, a choisi le nom de Polixène pour se faire valoir dans le monde.

Il était par ailleurs courant que des acteurs choisissent des noms de scène se référant à des fiefs imaginaires, tous champêtres : le sieur de Bellerose, le sieur de Montdory, le sieur de Floridor, le sieur de Montfleury[25]. Or, des dizaines de lieux-dits ou de villages français se nomment Meulière ou Molière, et désignent, dans le nord des sites sur lesquels se trouvaient des carrières de pierres à meule, dans le sud des terres marécageuses et incultes. Il n'est donc pas impensable que Molière ait suivi l'exemple de ses pairs en choisissant à son tour un fief campagnard imaginaire, ce qui expliquerait qu'il ait commencé par signer « De Molière » et ait été régulièrement désigné comme « le sieur de Molière »[n 17].

La carrière provinciale (1646-1656)

Article détaillé : Troupe de Molière.
Carte de France où sont identifiés les divers lieux où a séjourné la troupe de Molière
Les séjours en province de la troupe de Molière entre 1645 et 1658[26].
Illustration de François Boucher pour L’Étourdi ou les contretemps.

À l'automne 1645, Molière quitte Paris. Il passera les treize années suivantes à parcourir les provinces. À cette époque, la plupart des comédiens itinérants, soit de douze à quinze troupes[27], mènent une vie précaire. Dans bien des villes, l’Église pèse en faveur de l’interdiction des représentations théâtrales, malgré la politique de réhabilitation menée à Paris par Richelieu, puis Mazarin. Quelques troupes cependant jouissent d’un statut privilégié, lorsqu’un grand seigneur amateur de fêtes et de spectacles les prend sous sa protection.

Au cours de l'année 1646, les rescapés de l'Illustre Théâtre (Molière et la famille Béjart) se joignent à la troupe de duc d'Épernon, gouverneur de Guyenne[28]. Elle est conduite depuis quatorze ans par Charles Dufresne qui en cède progressivement la direction à Molière. Cette troupe arrive dans le Languedoc en 1647 à l'invitation du comte d’Aubijoux, gouverneur de Montpellier et « grand seigneur éclairé », qui lui assure une « gratificatication annuelle considérable[29] », invitant la troupe à se produire à Pézenas, Béziers, Montpellier.

Pendant plusieurs années, la troupe ne quitte le Languedoc que pour de brefs séjours dans la région de Lyon et occasionnellement à Nantes[n 18] ; en 1649, la troupe joue à Toulouse, Montpellier et Narbonne[27].

En 1650, Molière prend la direction de la troupe[27]. Il recrute à Lyon, en 1653, la comédienne Marquise-Thérèse de Gorla, qui vient d'épouser le comédien Du Parc. C'est également à Lyon et au cours de la même année qu'est « créée la première pièce conservée de Molière, L'Étourdi[29] ». Au mois de septembre, Molière et ses camarades sont appelés jouer au château de La Grange des Prés, à Pézenas, résidence d'Armand de Bourbon, prince de Conti. Les comédiens peuvent donner des représentations en privé chez ces grands seigneurs et en public pendant les fêtes des États du Languedoc, avec de substantielles gratifications, ce qui leur permet de vivre confortablement. C’est une troupe polyvalente, capable de monter des spectacles avec des parties parlées, de la musique et de la danse, et aussi d’improviser, de jouer des textes conformes aux attentes des princes ou du grand public. Molière faisait alors des farces, dont on a seulement les titres : Le Docteur amoureux, Les Trois Docteurs rivaux, Le Maître d'école, Gros-René écolier, Gorgibus dans le sac, Le Fagoteux, La Jalousie de Barbouillé, Le Médecin volant. Des deux dernières on a des rédactions plus au moins authentiques[30].

Le musicien et poète d’Assoucy, qui passe plusieurs mois avec les comédiens en 1655, décrit une troupe accueillante où l’on fait bonne chère et qui jouit d’une large prospérité[n 19]. En 1655, Molière écrit sa première grande comédie : L’Étourdi ou les contretemps, pièce en cinq actes et en vers. Selon Duchêne, « Il a déjà dû prendre, sinon la direction, du moins une place privilégiée dans la troupe dont il est désormais un des acteurs vedettes, et l’écrivain. »[31] Nouvelle pièce à Béziers à la fin de 1656 : Le Dépit amoureux.

Horizon Paris (1657-1658)

En 1656, le climat change. Le comte d’Aubijoux meurt. Le prince de Conti, malade du même mal qui a emporté Aubijoux, se convertit à une vie de chrétien authentique[32] et devient très hostile au théâtre, accusé par les rigoristes « d'empoisonner les âmes » : à la fin de l'année 1656, il fait refuser par les députés des États du Languedoc de prolonger les subventions accordées aux comédiens durant la tenue des États, et fait savoir à la troupe — qui se faisait appeler depuis deux ans « Troupe de son Altesse le Prince de Conti » — qu'elle doit cesser de « porter son nom »[29]. À la fin de l'année 1657 ou au début de 1658, les comédiens, qui sont considérés désormais comme la meilleure « troupe de campagne » de France, décident de tenter une nouvelle fois de s'implanter à Paris[33].

Mais, pour cela, Molière avait besoin pour sa troupe d'un protecteur haut placé, ainsi que d'un théâtre. Il décide donc de s'installer provisoirement à Rouen, pour pouvoir faire des allers et retours à la capitale afin d'y rencontrer « les personnes de considération ». Rouen était alors constamment visitée par des troupes de comédiens qui y faisaient des séjours de plusieurs semaines[n 20]. En juillet 1658, Madeleine Béjart loue à Paris la salle du théâtre du Marais[34], alors fermée, sans doute pour négocier en force avec la troupe du Marais alors en difficulté[n 21]. Entretemps, les négociations entreprises par Molière pour trouver à la troupe une salle et un nouveau protecteur prestigieux ont réussi.

Le début de la gloire

Le théâtre du Petit-Bourbon

Portrait de Molière par Pierre Mignard
Molière par Pierre Mignard (1658)[35]. « Il avait la taille plus grande que petite, le port noble, la jambe belle. Il marchait gravement, avait l'air très sérieux, le nez gros, la bouche grande, les lèvres épaisses, le teint brun, les sourcils noirs et forts, et les divers mouvements qu'il leur donnait lui rendaient la physionomie extrêmement comique. À l'égard de son caractère, il était doux, complaisant, généreux; il aimait fort à haranguer (Mademoiselle Poisson, comédienne de la troupe).[36] »
Portrait de Molière en 1658[37].

Étant à la fois, acteur, auteur, metteur en scène et directeur de troupe, Molière est « un véritable creuset du théâtre, où […] se fondent les différentes activités théâtrales[38]. »
Portrait de Molière attribué à Pierre Mignard[39].

En 1658, Philippe d'Orléans, dit Monsieur, frère unique du roi et deuxième personnage de l'État, a dix-huit ans. Il faut lui donner un train de vie à la hauteur de son statut[40]. On lui achète le château de Saint-Cloud. Comme il doit aussi avoir une troupe de théâtre, ce sera celle de Molière[n 22]. On offre à la troupe la gratuité du théâtre du Petit-Bourbon, une salle vaste et bien équipée, en alternance avec la troupe italienne de Scaramouche. Les Italiens jouent les « jours ordinaires de comédie », la troupe de Molière les « jours extraordinaires », soit les lundis, mercredis, jeudis et samedis. Durant l'été 1659, les Italiens retournent dans leur pays, d'où ils ne reviendront qu'en janvier 1662 : désormais, Molière et ses compagnons peuvent jouer les jours ordinaires, comme les autres troupes.

À son arrivée à Paris, la troupe est composée de Molière, de Charles Dufresne, de quatre membre de la famille Béjart (Madeleine, Joseph, Geneviève et Louis), du couple Edme et Catherine de Brie, de Marquise du Parc et son mari René, dit Gros-René, soit dix acteurs. Au cours du relâche de Pâques 1659, Dufresne prend sa retraite, laissant à Molière l'entière direction de la troupe. Entrent deux acteurs comiques, le célèbre « enfariné »[n 23] Jodelet et son frère L’Espy, ainsi que Philibert Gassot, sieur Du Croisy, et Charles Varlet, sieur de La Grange. Ce dernier a laissé un registre personnel, conservé à la Comédie-Française, dans lequel il note les pièces jouées, la recette et ce qu’il juge important de la vie de la troupe. Ce document permet de suivre dans le détail le répertoire joué par Molière à partir de 1659[41].

Pendant dix mois, la troupe fait alterner des pièces anciennes — tragédies de Corneille surtout, ainsi que de Rotrou et de Tristan l'Hermite, comédies de Scarron — avec les deux premières comédies de Molière, L'Étourdi et Le Dépit amoureux, qui sont des nouveautés pour le public parisien. Selon La Grange, les recettes rapportées par ces deux pièces auraient été excellentes entre novembre et le relâche de Pâques. Mais à la reprise, et malgré l'arrivée de Jodelet, les recettes ne sont plus si brillantes.

Le 18 novembre 1659, Molière crée sa première pièce parisienne, Les Précieuses ridicules, dans laquelle il joue Mascarille. Cette petite comédie en un acte et en prose, destinée au départ à être jouée après une tragédie et qui fait la satire du snobisme et des jargons de l’époque, remporte un vif succès et crée un effet de mode. Selon un contemporain de Molière, « le succès fut tel qu'on venait à Paris de vingt lieues à la ronde afin d'en avoir le divertissement[42]. » Le sujet est copié et repris. Molière fait imprimer sa pièce à la hâte, parce qu’on tente de la lui voler. Il y ajoute une préface plutôt provocante. C’est la première fois qu’il publie, il a désormais le statut d’auteur[43].

Plusieurs personnages de marque, tels des ministres et même le prince de Condé, de retour d'exil, invitent Molière à venir jouer sa pièce chez eux. De retour de la frontière espagnole, où il est allé épouser l'Infante Marie-Thérèse d'Espagne, Louis XIV voit Les Précieuses le 29 juillet 1660, et deux jours plus tard, la nouvelle pièce de Molière, Sganarelle ou le Cocu imaginaire, petite comédie en vingt-trois scènes et en vers reposant sur une suite de quiproquos. Les recettes de celle-ci n’atteignent pas les sommets de la précédente, toute la Cour étant à Saint-Jean-de-Luz pour le mariage du roi, au moment de la création de la pièce, mais il la jouera 123 fois dans son théâtre, plus souvent qu’aucune de ses autres pièces, tandis que les Précieuses, jouées 55 fois, ne seront plus représentées par sa troupe après 1661[44].

La troupe de Monsieur a le vent en poupe, essentiellement grâce aux comédies de Molière, car les tragédies qu'elle donne n'ont pas grand succès. Thomas Corneille lui reprochera dès lors de mal jouer la tragédie, et ce sera l'attitude constante des ennemis de Molière : il est incapable de jouer correctement la tragédie, il ne réussit que dans des genres inférieurs, auprès de la partie des spectateurs la moins valable. En 1660, ses comédies constituent pour la première fois plus de la moitié des pièces jouées (110 sur 183)[45]. La troupe reçoit maintenant souvent des gratifications de la part du roi[n 24], ce qui compense le fait que la pension de 300 livres promise par Monsieur n'a jamais été versée, ainsi que La Grange l'écrit au début de son Registre.

Le 6 avril 1660, le frère cadet de Molière, Jean III Poquelin, meurt. La charge de tapissier et valet de chambre du roi revient de nouveau à l'aîné. Il la gardera jusqu'à sa mort. Elle impliquait qu'il se trouve chaque matin au lever du roi, un trimestre par an. Dans son acte d'inhumation, il sera dit « Jean-Baptiste Poquelin de Molière, tapissier, valet de chambre du roi », sans autre qualification : à cette époque, la charge était prestigieuse, alors que le métier de comédien ne l'était pas.

Le 11 octobre 1660, Antoine de Ratabon, surintendant général des bâtiments du roi donne l'ordre d'entamer les travaux de démolition du Petit-Bourbon, pour faire place à la future colonnade du Louvre. La troupe se trouve soudain privée de théâtre, mais Molière n’est pas en disgrâce. Le 21, le roi l’invite pour jouer l’Étourdi et les Précieuses. Le 26, il rejoue les mêmes pièces chez le cardinal Mazarin, malade, en présence du roi, qui lui attribue une nouvelle salle appartenant à la couronne, et donc gratuite elle aussi, celle du Palais-Royal.

Le théâtre du Palais-Royal

Le Palais-Royal vers 1679.
Le théâtre est à droite de l’entrée du palais. Molière s’installe en face dans un appartement au second étage de la troisième maison de la rue Saint-Thomas-du-Louvre. On aperçoit les deux premières maisons de la rue à gauche de la gravure.

Le théâtre, construit par le cardinal Richelieu vingt ans plus tôt, est délabré ; la salle doit être refaite. Philippe d'Orléans convainc son frère de la restaurer et de l'attribuer à la troupe de Molière. Elle rouvre le 20 janvier 1661. Le 4 février, la troupe crée une nouvelle pièce de Molière, la tragi-comédie de Dom Garcie de Navarre, dans laquelle il joue le rôle principal. Mais cette pièce n'aura que sept représentations[46], et cet échec ramène définitivement l'auteur Molière sur le terrain de la comédie. Dans sa Vie de M. de Molière, Grimarest, qui enseignait lui-même la déclamation, s'étend sur une particularité du jeu de Molière qui pourrait expliquer son échec dans les genres sérieux : « Dans les commencements qu'il monta sur le théâtre, il reconnut qu'il avait une volubilité de langue dont il n'était pas le maître et qui rendait son jeu désagréable. Et des efforts qu'il se faisait pour se retenir dans la prononciation, il s'en forma un hoquet qui lui demeura jusques à la fin[47]. » Son débit parlé n'était donc pas fluide[n 1]. Ses expériences dans le genre sérieux lui ont été le plus souvent néfastes.

Fin avril 1661, après le relâche de Pâques, on entame la nouvelle saison avec des reprises. Molière continue de mêler comédies et tragédies. La troupe compte maintenant sept acteurs et cinq actrices : Molière, les trois Béjart, les couples De Brie, Du Parc et Du Croisy, plus L'Espy et La Grange. Molière demande deux parts au lieu d’une dans le partage, jusque-là égalitaire, de la recette. La troupe accepte, mais précise que s’il se marie avec une actrice, le ménage n’aura que deux parts[49].

Le vray portrait de Mr de Molière en habit de Sganarelle, estampe de Claude Simonin (avant 1721)[50].

Le 24 juin 1661, une nouvelle comédie en trois actes, L'École des maris (6e pièce de Molière, qui joue Sganarelle) remporte un succès tel que le surintendant Fouquet lui commande une pièce pour la fête qu’il organise pour le roi dans son château de Vaux-le-Vicomte. C’est la première fois que Molière crée une pièce pour la Cour. Connaissant le goût de Louis XIV pour les ballets, il crée un nouveau genre, la comédie-ballet, intégrant comédie, musique et danse : les entrées de ballet ont le même sujet que la pièce et sont placées au début et dans les entractes de la comédie[51]. Le 17 août 1661, Les Fâcheux sont un succès. Le roi ayant observé qu’un fâcheux auquel Molière n’avait pas pensé méritait sa place dans la galerie, Molière modifie rapidement le contenu de sa pièce pour y ajouter la scène du chasseur importun (II, 6)[52].

Le 4 septembre, Les Fâcheux sont donnés sur la scène du Palais-Royal avec « ballets, violons, musique » et en faisant « jouer des machines ». Les recettes montent en flèche. Fin décembre, le roi vient voir la pièce dans son adaptation parisienne. La saison est une des meilleures de la troupe. Les recettes viennent essentiellement des représentations publiques (90 % des bénéfices). Le roi n’a rien donné cette année-là. La troupe peut vivre de son seul public parisien : « Son succès, Molière le doit beaucoup à ceux qui viennent le voir jouer au Palais-Royal, un peu aux personnalités qui l’ont invité, nullement à Louis XIV. C’est sur sa réussite à Paris que s’est greffée l’invitation de Fouquet à Vaux-le-Vicomte et, par contrecoup, un début d’intérêt du roi »[53].

Sa carrière est dès lors bien lancée. Mais l'écrivain restera toujours un acteur : « Il écrivit pour lui-même une trentaine de rôles, souvent très différents les uns des autres, Sganarelle et Alceste, Jourdain et Scapin, Arnolphe et Sosie, différences qui supposent précisément une extraordinaire plasticité d'acteur[54]. » Au total, il a tenu « vingt-quatre rôles importants dans ses pièces : quinze sont des rôles de bourgeois, sept des rôles de valet, Sganarelle allant de l'un à l'autre type[55]. »

Contrairement à la diction emphatique alors très appréciée dans la tragédie, Molière était partisan d'une diction « naturelle », « modulée en fonction du sens du texte » et ce souci du naturel se révèle aussi dans son style, qui cherche « à prêter à chacun sa langue »[56].

Mariage et paternité

Portrait d'Armande Béjart
Dernière page du contrat de mariage entre Molière et Armande Béjard.

Le a lieu la signature du contrat de mariage entre « Jean-Baptiste Pocquelin de Moliere » et « Armande Gresinde Claire Elizabeth Bejart »[n 25]. Il a quarante ans, elle en a une vingtaine. Le contrat est signé par quelques témoins seulement : Jean Poquelin, père du marié, André Boudet, son beau-frère (il a épousé Madeleine, sœur de Molière), Marie Hervé, qui stipule pour sa « fille », Madeleine Béjart, sa « sœur », et Louis Béjart, son « frère ».

La cérémonie religieuse a lieu un mois plus tard, le 20 février, en l'église Saint-Germain-l’Auxerrois à Paris[n 26], en présence des mêmes témoins « et d'autres », dans lesquels Auguste Jal croit pouvoir reconnaître les camarades de scène de Molière.

Sur le contrat de mariage, Armande est dite fille de Marie Hervé, donc sœur de Madeleine Béjart, mais pour bien des contemporains, elle est sa fille. Pendant la querelle de L’École des femmes, Montfleury, comédien de la troupe de l'Hôtel de Bourgogne, accuse Molière dans une requête au roi « d’avoir épousé la fille et d’avoir autrefois couché avec la mère » écrit Jean Racine à un correspondant, ajoutant : « Mais Montfleury n’est pas écouté à la cour »[58]. Grimarest écrit qu’Armande est une fille que Madeleine avait eue d'un mariage caché contracté avec le duc de Modène avant de connaître Molière[59]. Mais il vise peut-être à laver Molière de l’accusation d’inceste lancée par Le Boulanger de Chalussay dans sa comédie satirique[réf. nécessaire]. L’acte de baptême d’Armande, qui aurait pu mettre fin aux rumeurs, n’a pas été retrouvé.

Pourquoi Molière et Madeleine ont-ils choisi une union qui risquait fort de faire scandale ? s'interroge Roger Duchêne : « Il y fallait une raison très forte, certainement pas l’amour. Sauf dans les comédies et les romans, il ne suffisait jamais, au XVIIe siècle, pour justifier un mariage. Molière n’avait pas besoin du notaire ni de l’Église pour coucher avec Madeleine et sans doute avec d’autres femmes. Il n’en avait pas davantage besoin pour coucher avec Armande (…) Le mariage de Molière est un mariage bourgeois. Un mariage dans lequel ont primé envers et contre tout, fût-ce le scandale, des considérations de famille et d’argent.[60] » Selon lui, Madeleine aurait fait pression sur Molière pour qu’il épouse Armande, afin que les biens des Béjart, comme ceux du grand-père Poquelin passent à leurs héritiers. Ce serait un mariage de raison.

Molière et Armande auront un premier fils : Louis, dont le roi acceptera d’être le parrain, apportant ainsi sa caution à Molière, baptisé le 24 février 1664 et mort à huit mois et demi ; une fille, Esprit-Madeleine, baptisée le 4 août 1665, morte en 1723 sans descendance ; Marie, morte peu après sa naissance à la fin de l'année 1668 et un autre fils, Pierre, baptisé le 1er octobre 1672 et mort le mois suivant.

Le temps des polémiques

En mai 1662, les comédiens de Monsieur sont invités à jouer devant la Cour au château de Saint-Germain. Ils donnent huit représentations en moins d’une semaine. Ils y font ensuite un séjour de sept semaines pendant l'été. Pour Molière, c’est la consécration. De mai à septembre, ses camarades et lui auront joué vingt-quatre fois devant le roi. Les gratifications royales représentent le tiers du bénéfice de la troupe pour la saison 1663-1664.

La querelle de L'École des femmes

Gravure de l’édition de 1734 de L'École des femmes dessinée par François Boucher.
Détail du frontispice de l'édition originale de L'École des femmes par François Chauveau, représentant Molière dans le rôle d'Arnolphe. Montfleury dit de ce portrait :« Plus je le vois et plus je le trouve bien fait. / Ma foi, je ris encore quand je vois ce portrait[61],[62]. »

Le 26 décembre 1662, la troupe crée L'École des femmes, quatrième grande comédie de Molière, dans laquelle il bouscule les idées reçues sur la condition de la femme et le mariage. Le succès, éclatant, consacre Molière comme grand auteur. Quelques littérateurs en quête de notoriété (Jean Donneau de Visé et son ami Charles Robinet) pointent dans la pièce ce qu'ils feignent de considérer comme des indices d’immoralité (la fameuse scène du « le…» (acte II, scène 5) et d’impiété (la prétendue parodie de sermon dans les recommandations d’Arnolphe à Agnès, et des commandements divins dans les « Maximes du mariage ou les devoirs de la femme mariée, avec son exercice journalier » (acte III, scène 3). Ces accusations seront reprises par le prince de Conti dans son Traité de la comédie et des spectacles selon la tradition de l'Église (1666) et par Bossuet dans ses Maximes et réflexions sur la comédie (1694). À cela s'ajoutent des comédies jouées par la troupe concurrente de l’Hôtel de Bourgogne, qui mettent en cause la moralité de Molière et l’attaquent sur sa vie privée. La querelle de L’École des femmes va durer plus d’un an et faire quelque bruit dans les salons parisiens.

Molière réplique en juin 1663 au Palais-Royal par La Critique de l'École des femmes et en octobre à Versailles en créant devant la cour L'Impromptu de Versailles, qui se présente comme « une comédie des comédiens », où se mêlent théâtre et réalité, dans l’improvisation et la parodie. La scène se passe à Versailles. C’est une répétition. Les acteurs de la troupe sont là avec leur propre nom et Molière leur donne ses instructions pour la nouvelle pièce qu’ils doivent jouer devant le roi et précise, à l'adresse de ses ennemis, les bornes à ne pas dépasser :

« Qu’ils disent tous les maux du monde de mes pièces, j’en suis d’accord. Je leur abandonne de bon cœur mes ouvrages, ma figure, mes gestes, mes paroles, mon ton de voix et ma façon de réciter […] Mais ils doivent me faire la grâce de me laisser le reste […] Voilà toute la réponse qu’ils auront de moi[63]. »

Bref, qu’on ne l’attaque pas sur sa vie privée. En juin, le roi accorde des gratifications aux gens de lettres ; Molière fait partie des bénéficiaires. Il écrit et publie son Remerciement au Roi[64]. Sa gratification sera renouvelée tous les ans jusqu’à sa mort.

L’interdiction du Tartuffe

Coquelin aîné dans le rôle de Tartuffe. « Ah ! pour être dévot, je n'en suis pas moins homme »[65].

Le 29 janvier 1664, dans le salon de la reine-mère Anne d'Autriche au Louvre, Molière présente devant la famille royale une comédie-ballet, Le Mariage forcé, dans laquelle il reprend son personnage de Sganarelle et où Louis XIV danse, costumé en Égyptien.

Du 30 avril au 14 mai, la troupe est à Versailles pour les fêtes des Plaisirs de l'Île enchantée, qui sont en quelque sorte l’inauguration des jardins de Versailles. C’est un véritable « festival Molière ». Sa troupe, qui est encore la Troupe de Monsieur, contribue beaucoup aux réjouissances des trois premières journées de fête. Le clou de la deuxième journée consiste en « une comédie galante, mêlée de musique et d’entrées de ballet » de Molière avec la collaboration de Lully pour la musique et de Beauchamp pour les ballets : La Princesse d'Élide[66].

Après le retour à Paris d'une partie de la Cour, dans la nuit du 9 mai, Louis XIV décide de poursuivre les réjouissances durant quatre jours jusqu'à son départ pour Fontainebleau, prévu le 14, et demande notamment à Molière d'assurer les divertissements des soirées des 11, 12 et 13 mai. Le premier soir, la troupe donne Les Fâcheux, le lendemain, une nouvelle pièce de Molière (la 13e) intitulée, semble-t-il, Le Tartuffe ou l'Hypocrite, et le 13, Le Mariage forcé[n 27].

Le Tartuffe « marque une nouvelle date dans la mise en place de l'esthétique moliéresque » non seulement par la virulence de la satire qu'il dirige contre les faux dévots dont l'influence était alors croissante mais aussi parce dans cette pièce Molière « perfectionne l'intégration de la structure de la farce dans la grande comédie »[67].

Cette première version en trois actes du Tartuffe est chaudement applaudie par le roi et ses invités. Le lendemain pourtant, ou le surlendemain, Louis XIV se laisse convaincre par Hardouin de Péréfixe, son ancien précepteur, nommé depuis peu archevêque de Paris, de défendre à Molière de représenter sa pièce en public — ce qui ne l'empêchera pas de la revoir quatre mois plus tard, en privé, avec une partie de la Cour, au château de Villers-Cotterêts, résidence de son frère Philippe d'Orléans.

On comprend donc que cette satire de la dévotion ait scandalisé les milieux dévots, et que Louis XIV, qui venait de confier à son ancien précepteur le soin de mener une guerre totale contre « la secte janséniste », se soit laissé convaincre qu’il devait apparaître comme le défenseur de l’Église et donc interdire ce Tartuffe qui plaçait la religion sous un jour comique sinon ridicule. Quelques semaines plus tard, le curé Pierre Roullé, farouche adversaire du jansénisme, publie un opuscule intitulé Le Roy glorieux au monde, ou Louis XIV, le plus glorieux de tous les Roys du monde, dans lequel il traite Molière de « démon vêtu de chair et habillé en homme »[68].

Molière reçu par Louis XIV par Jean Hégésippe Vetter.

Dans un premier Placet présenté au Roi, à l'été 1664, Molière cite les outrances de ce pamphlet comme contraires au jugement favorable qu'avait d'abord donné le roi et invoque pour sa défense le but moral de la comédie :

« Le devoir de la comédie étant de corriger les hommes en les divertissant, j'ai cru que, dans l'emploi où je me trouve, je n'avais rien de mieux à faire que d'attaquer par des peintures ridicules les vices de mon siècle; et comme l'hypocrisie sans doute en est un des plus en usage, des plus incommodes et des plus dangereux, j'avais eu, Sire, la pensée que je ne rendrais pas un petit service à tous les honnêtes gens de votre royaume, si je faisais une comédie qui décriât les hypocrites et mît en vue comme il faut toutes les grimaces étudiées de ces gens de bien à outrance, toutes les friponneries couvertes de ces faux-monnayeurs en dévotion, qui veulent attraper les hommes avec un zèle contrefait et une charité sophistique[69]. »

Esquisse pour le tableau Le Déjeuner de Molière de Jean Auguste Dominique Ingres (1837).
Louis XIV et Molière, par Jean-Léon Gérôme (1863). Cette « fiction picturale » dans l'esprit romantique et sans aucun fondement historique veut illustrer la faveur réelle dont le comédien jouissait auprès du roi.

Louis XIV ayant confirmé l'interdiction de représenter la pièce en public, Molière entreprend de la remanier pour la rendre conforme à son argumentation. On sait, par une lettre du duc d’Enghien, qu'au début de l'automne 1665 il est en train d’ajouter un quatrième acte aux trois actes joués à Versailles l'année précédente.

À la fin de juillet 1667, Molière profite d’un passage du roi chez son frère et sa belle-sœur à Saint-Cloud pour obtenir l’autorisation de représenter une nouvelle version en cinq actes[70]. La pièce s’appelle désormais L’Imposteur et Tartuffe y est renommé Panulphe. Créé le 5 août au Palais-Royal devant une salle comble, le spectacle est immédiatement interdit sur ordre du premier président du parlement Guillaume de Lamoignon (chargé de la police en l’absence du roi, qui mène campagne en Flandres), interdiction redoublée par l’archevêque de Paris, qui fait défense, sous peine d’excommunication, de représenter, lire ou entendre la pièce incriminée. Dans un Second placet[71], que La Grange et La Thorillière sont chargés d'aller présent au roi, qui fait alors le siège Lille, Molière tente en vain d'obtenir l'appui de Louis XIV.

Pour que la pièce soit définitivement autorisée, sous le titre Le Tartuffe ou l'Imposteur, il faudra attendre encore un an et demi et la fin de la guerre contre les jansénistes, qui donne à Louis XIV les coudées franches en matière de politique religieuse. Cette autorisation intervient au moment exact de la conclusion définitive de la Paix de l’Église, aboutissement de longues négociations entre d’un côté les représentants du roi et le nonce du pape et de l’autre les représentants des Messieurs de Port-Royal et des évêques jansénistes. La coïncidence est frappante : l’accord étant conclu en septembre 1668, c’est le 1er janvier 1669 qu’une médaille commémorant la Paix de l’Église fut frappée. Et c’est le 3 février, deux jours avant la première du Tartuffe, que le nonce du pape remit à Louis XIV deux « brefs » dans lesquels Clément IX se déclarait entièrement satisfait de la « soumission » et de « l’obéissance » des quatre évêques jansénistes[72].

Le Tartuffe définitif fut ainsi créé le 5 février 1669. C’est le triomphe de Molière, sa pièce le plus longtemps jouée (72 représentations jusqu’à la fin de l’année) et son record de recettes[n 28].

Triomphe et mise en cause du Festin de pierre (Dom Juan)

Article détaillé : Le Festin de pierre (Dom Juan).
L'annonce du Festin de pierre dans la Muze historique du 14 février 1665.

Le dimanche gras 15 février 1665, la troupe de Monsieur crée Le Festin de pierre ou l'Athée foudroyé, qui constitue la troisième adaptation française de la légende de Don Juan. C'est un triomphe : la recette dépasse même celles de L'École des femmes, et les suivantes s'accroîtront encore durant les deux premières semaines du Carême.

Donné quinze fois jusqu'au 20 mars, le spectacle n'est pas repris après le relâche de Pâques. Le texte de Molière, pour lequel le libraire Louis Billaine a obtenu dès le 11 mars un privilège d'impression dont il ne fera pas usage, ne sera édité qu'en 1682, neuf ans après la mort de son auteur et ne sera rejoué pour la première fois qu'un siècle et demi plus tard, le 17 novembre 1841.

Tandis que la troupe reprend ses représentations et crée sans grand succès La Coquette ou le Favori, une tragi-comédie de Marie-Catherine Desjardins, dans laquelle Molière ne joue pas[n 29], le libraire Nicolas Pépingué, qui publie presque exclusivement des pièces de théâtre et en particulier celles qui ont été créées à l'Hôtel de Bourgogne, met en vente des Observations sur une comédie de Molière intitulée Le Festin de pierre[73], un libelle de quarante-neuf pages, dans lequel un certain « sieur de Rochemont », dont on ignore aujourd'hui encore la véritable identité, s'en prend avec une extrême violence et une piété outrée, à Molière et à ses deux dernières pièces : Le Tartuffe et Le Festin de pierre[74]. Le succès est immédiat et presque aussi important que celui de la comédie qu'il entreprend de dénoncer. Les contrefaçons de ce libelle se multiplient et entraînent même un procès entre libraires.

Deux partisans de Molière prennent sa défense dans deux opuscules publiés de manière anonyme par Gabriel Quinet, l'un des libraires accusés de contrefaçon. Le premier de ces auteurs n'a jamais été identifié, mais le second est assurément Jean Donneau de Visé, qui était jusque-là un détracteur de Molière[75]. Ils reçoivent le soutien de Charles Robinet, autre ancien détracteur de Molière et principal rédacteur de la Gazette dite de Renaudot.

Ce qu'on pourrait appeler la « querelle du Festin de pierre » prend fin le 14 juin 1665 dans le cadre d'une grande fête donnée par Louis XIV à Versailles et où la Troupe de Monsieur a été appelée à jouer Le Favori de Mlle Desjardins. Ce jour-là, écrira plus tard La Grange dans son Registre, en se trompant de date et de lieu : « le Roi dit au sieur de Molière qu’il voulait que la troupe dorénavant lui appartînt, et la demanda à Monsieur. Sa Majesté donna en même temps six mille livres de pension à la troupe, qui prit congé de Monsieur, lui demanda la continuation de sa protection et prit ce titre : La Troupe du Roi au Palais-Royal.[76] »

Désormais les trois troupes françaises de Paris sont directement sous l'autorité royale.

L'apogée de sa carrière

Portrait de Molière en 1668 dans le rôle d'Harpagon d'après un dessin d'Élisabeth-Sophie Chéron[77].

Contrairement à une idée reçue depuis le XXe siècle, on ne voit pas que Molière ait eu à souffrir des polémiques occasionnées par ses trois pièces les plus audacieuses. Comédies-ballets créées à la Cour et comédies unies créées à la Ville alternent avec un succès qui ne se dément pas jusqu'à la mort brutale de Molière en février 1673. Et les critiques qui ont cru que Le Misanthrope (créé en juin 1666) manifestait le désarroi de Molière face aux difficultés rencontrées par Le Tartuffe n'ont sans doute pas pris en compte le témoignage de Boileau, selon lequel Le Misanthrope aurait été entrepris dès le commencement de 1664, c'est-à-dire parallèlement au Tartuffe[n 30] ; de la même manière Le Misanthrope ne témoigne pas de l'amertume causée par de prétendues infidélités d'Armande, ignorées des contemporains immédiats et dont il ne fut pour la première fois question que dans un violent pamphlet largement postérieur à la mort de Molière, La Fameuse Comédienne ou Histoire de la Guérin[n 31].

Certes, Molière dut patienter cinq ans avant que son Tartuffe reçoive enfin l'autorisation d'être représenté en public et il lui fallut transformer sa pièce pour en gommer le côté trop manifeste de satire de la dévotion et la faire passer comme une dénonciation de l'hypocrisie ; mais le remaniement n'était que superficiel et il ne s'agissait nullement d'une forme d'autocensure. L'Église et les dévots ne furent d'ailleurs pas dupes et continuèrent de juger la pièce dangereuse. Si Molière n'a jamais voulu renoncer à cette pièce, quoique interdite, c'est qu'il se savait soutenu par les personnages les plus puissants de la Cour, à commencer par le Roi lui-même, et qu'il était certain qu'une comédie qui ridiculisait les dévots attirerait la foule dans son théâtre[n 32].

Parallèlement, Molière put donner l'impression de s'orienter vers des sujets en apparence inoffensifs : c'est du moins ainsi que l'interprétèrent les critiques du XXe siècle qui prêtèrent à Molière une conception de « l'engagement » propre à leur siècle[n 33]. En fait, Molière passa d'une satire à une autre, en apparence plus inoffensive et moins dangereuse : celle de la médecine et des médecins — dont plusieurs chercheurs ont montré les liens avec la satire anti-religieuse[78].

La maladie ou les maladies de Molière ?

Portrait de Molière peint par Charles Antoine Coypel vers 1730[79].

Du 29 décembre 1665 au 21 janvier 1666, le théâtre ferme. Le gazetier Robinet écrit dans une lettre du 28 février : « Molière qu’on a cru mort se porte bien[80]. » Le 16 avril 1667, le même Robinet écrit : « Le bruit a couru que Molière / Se trouvait à l’extrémité / Et proche d’entrer dans la bière[81]. » Le théâtre reste fermé sept semaines au lieu de trois pour le relâche de Pâques. Ensuite, jusqu'à la mort de Molière, il ne sera plus jamais question de maladie, au point que les contemporains seront frappés par la brutalité de ce décès, à l'instar du correspondant parisien de la Gazette d'Amsterdam, qui s'écriera en février 1673 : « Il est mort, mais si subitement qu’il n’a presque pas eu le loisir d’être malade[n 34]. »

C'est en fait depuis le XIXe siècle que médecins et biographes ont cherché à interpréter la mort de Molière et ont estimé que, depuis la fin de 1665 ou le début de 1666, il devait être malade des poumons. En l'absence de tout témoignage sur ses maladies — à une époque où la moindre fièvre coûtait des semaines de lit —, on doit s'en tenir à ce qui est dit dans le registre de La Grange et dans la notice biographique de 1682, où Molière n’apparaît nullement comme un malade chronique de la poitrine ou affecté de ce que nous appellerions une tuberculose. C’est un homme solide, sujet à des « fluxions sur la poitrine », que l'on désignerait aujourd’hui comme un gros rhume suivi d'une bronchite ; en ce mois de février 1673, la bronchite dut dégénérer en pneumonie ou en pleurésie[82]. Enfin, on observe que seules les interruptions du début de 1666 et de la fin de l'hiver 1667 sont directement imputables aux maladies de Molière. Pour le reste, toutes les interruptions interprétées depuis le XIXe siècle comme dues à la santé de Molière peuvent avoir toutes sortes de causes : indisposition passagère d’un acteur important (ainsi Armande Béjart qui jouait Psyché et qu'on crut mourante en septembre 1671), graves obligations familiales inopinées (ainsi la mort du second fils de Molière et d'Armande le 11 octobre 1672[83]), fêtes religieuses, séjour à la Cour, décision collective de la troupe… Sans oublier les périodes troublées, comme cette fermeture de six semaines qui intervint au lendemain de l'interdiction du second Tartuffe (L'Imposteur), le 5 août 1667. Le théâtre ne rouvrit que le 25 septembre et le gazetier Robinet célébra la reprise quelques jours plus tard en soulignant les raisons du long relâche du Palais-Royal : « J'oubliais une nouveauté / Qui doit charmer notre cité. / Molière, reprenant courage, / Malgré la bourrasque et l’orage, / Sur la scène se fait revoir : / Au nom des Dieux, qu'on l'aille voir[84]. »

La troupe

Le 14 juin 1665[85], le roi veut que la troupe prenne le titre de « Troupe du roi au Palais-Royal » et reçoive une pension de 6 000 livres par an. Pour Molière, c’est une extraordinaire promotion.

La troupe est d’une stabilité exemplaire. À Pâques 1670, elle compte encore trois acteurs du temps de l’Illustre Théâtre : Molière, Madeleine Béjart et sa sœur Geneviève. Sept en faisaient partie lors des débuts à Paris (les mêmes plus Louis Béjart et le couple De Brie). Neuf y jouent depuis le remaniement de 1659 (les mêmes plus La Grange et Du Croisy).

Le jeune Michel Baron, par Claude Lefèvre (vers 1670).

Les nouveaux sont La Thorillière (1662), Armande Béjart (1663) et André Hubert (1664). Un seul départ volontaire dans la concurrente de l’Hôtel de Bourgogne : celui de la Du Parc, maîtresse de Jean Racine, qui va faire d’elle la vedette d’Andromaque. Un seul départ à la retraite : celui de l’Espy, frère de Jodelet. En 1670, Louis Béjart demande à son tour à quitter le métier. Il a 40 ans. Les comédiens s’engagent à lui verser une pension de 1 000 livres aussi longtemps que la troupe subsiste.

Le 28 avril 1670, la troupe recrute le jeune Baron alors âgé de dix-sept ans et fils orphelin d'une célèbre actrice. Molière tenait tellement à l’avoir dans sa troupe qu'il avait obtenu une lettre de cachet du roi pour l’enlever, malgré son contrat, à la troupe de campagne dont il faisait partie[n 35]. Ce dernier a une part et le couple Beauval, comédiens chevronnés, une part et demie. La compagnie compte désormais huit comédiens et cinq comédiennes, pour douze parts et demie.

Madeleine Béjart meurt le 17 février 1672, un an jour pour jour avant Molière. Elle est inhumée sans difficulté. Avant de recevoir les derniers sacrements, elle a signé la renonciation suivante : « Je soussignée promets de renoncer et renonce dès à présent à la profession de comédienne. » Elle jouissait d’une très large aisance. Son testament favorise largement sa sœur (ou sa fille) Armande.

Pour les comédiens de Molière, c’est l’aisance. Pour les cinq dernières saisons (1668-1673), le bénéfice total annuel de la troupe — revenus du théâtre, gratifications pour les représentations privées données à des particuliers, gratifications du roi et pension du roi— s'élève en moyenne à 54 233 livres, contre 39 621 livres les cinq saisons précédentes, à répartir en 12 parts environ[n 36].

Molière est riche. Roger Duchêne a calculé que, pour la saison 1671-1672, Molière et sa femme ont reçu 8 466 livres à eux deux pour leurs parts de comédiens, plus ce que Molière a eu de la troupe comme auteur et ce que les libraires lui ont versé pour la publication de ses pièces. Il s’y ajoute les rentes des prêts qu’il a consentis et les revenus qu’Armande tire de l’héritage de Madeleine, soit au total plus de 15 000 livres, l’équivalent, ajoute-t-il, du montant de la pension que verse Louis XIV au comte de Grignan pour exercer sa charge de lieutenant général au gouvernement de la Provence[86].

Les sept dernières saisons de Molière

MONSIEUR JOURDAIN : « Suivez-moi, que j'aille un peu montrer mon habit par la ville. » (Acte III scène 1).
Détail du frontispice d'Elomire hypocondre, une comédie satirique, représentant Molière (Elomire) en costume de théâtre[87].

Les saisons théâtrales commencent après la clôture de Pâques, qui dure environ trois semaines.

Saison 1665-1666 : Le 15 septembre 1665, Molière donne à Versailles une comédie-ballet, L'Amour médecin, où il raille les médecins. La pièce a été « proposée, faite, apprise et représentée en cinq jours »[88]. Le 4 décembre, la troupe joue avec succès Alexandre le Grand de Jean Racine. Mais, dix jours plus tard, ce dernier confie sa pièce à l'Hôtel de Bourgogne, ralliant ainsi le camp de ceux qui jugent les comédiens de Molière incapables de jouer la tragédie.

Saison 1666-1667 : Le 4 juin 1666, c’est la première du Misanthrope (16e pièce de Molière, qui joue Alceste). Molière fait ici dans la « grande comédie », avec une pièce « ambigüe et particulièrement riche […] qui représente un point d'équilibre entre toutes les expériences dramaturgiques de Molière »[89]. Au lieu de montrer un amoureux dont les desseins sont contrariés par un rival ou un père intransigeant, le protagoniste de cette pièce est à lui-même son propre adversaire.

La pièce sera jouée 299 fois jusqu’à la fin du règne de Louis XIV. Les liens entre le climat de la pièce et l’humeur de l'auteur sont probables, si l’on tient compte du contexte : Le Tartuffe interdit, Le Festin de Pierre étouffé, la campagne de calomnies se développant contre lui. Le 6 août, Molière crée au Palais-Royal une farce pleine de verve, Le Médecin malgré lui. Le 1er décembre 1666, la troupe part à Saint-Germain pour de grandes fêtes données par le roi qui mobilisent tous les gens de théâtre de Paris et dureront jusqu’au 27 février 1667. Elle joue dans le Ballet des Muses et donne trois comédies (Pastorale comique, Mélicerte et Le Sicilien). Le poète de la cour Benserade écrit à cette occasion :

« Le célèbre Molière est dans un grand éclat
Son mérite est connu de Paris jusqu’à Rome.
Il est avantageux partout d’être honnête homme
Mais il est dangereux avec lui d’être un fat[90]. »

Saison 1667-1668 : Le 13 janvier 1668, la première d’Amphitryon est donnée au Palais-Royal. Le roi et la Cour assistent à la 3e représentation aux Tuileries.

Saison 1668-1669 : C’est une saison faste. On a beaucoup joué au Palais-Royal : 192 représentations, 47 507 livres de bénéfice pour le théâtre, 60 247 livres de bénéfice total pour onze parts. Sur 22 pièces mises à l’affiche, 12 sont de Molière. Pour la paix d’Aix-la-Chapelle (2 mai 1668), le roi donne à sa cour des fêtes splendides. Plus de deux mille personnes assistent au Grand Divertissement royal, pastorale avec chants et danse. La musique est de Lully, les paroles de Molière. La comédie George Dandin est enchâssée dans la pastorale. L’Avare (22e pièce de Molière, qui joue Harpagon) est joué pour la première fois le 9 septembre au Palais-Royal. Il ne la jouera que 47 fois dans son théâtre. Le public boude la pièce[91], qui deviendra après sa mort, l’un de ses plus grands succès. La pièce est en prose, ce qui a choqué pour une grande comédie en cinq actes. La pièce est sérieuse, car Harpagon n’est pas un personnage directement comique. Cependant, le triomphe du Tartuffe, enfin joué librement le 5 février 1669 va faire oublier L'Avare.

Saison 1669-1670 : La troupe a suivi la Cour à Chambord du 17 septembre au 20 octobre 1669. C’est là qu’est joué Monsieur de Pourceaugnac (23e pièce de Molière, qui joue Pourceaugnac), agrémentée de ballets et de musique. Lully a écrit la musique. Molière-Pourceaugnac échappe à l’engrenage médical qui le happe. La pièce est plus dure pour les médecins que Le Malade imaginaire, aussi âpre que L'Amour médecin. Le public parisien voit la pièce à partir du 15 novembre. Le succès est très vif. Pour le carnaval, un ballet est commandé à Molière, Les Amants magnifiques. La musique est de Lully. Il est dansé à Saint-Germain en février 1670.

Saison 1670-1671 : Le roi, qui vient de recevoir l’ambassadeur ottoman à Versailles, veut donner à sa cour une comédie-ballet où des Turcs apparaissent sur la scène. Molière écrit les paroles, Lully la musique. Le Bourgeois gentilhomme (25e pièce de Molière, qui joue M. Jourdain) est représenté sept fois devant la Cour en octobre 1670, puis devant le public parisien à partir du 23 novembre. C’est un grand succès. En janvier 1671, il fait représenter Psyché, tragi-comédie, dans la grande salle des Tuileries[n 37]. Le ballet est dansé devant le roi. Le livret est de Molière, qui s'est fait aider par Pierre Corneille pour la versification des deux tiers de la pièce. La musique est de Lully.

Saison 1671-1672 : Les Fourberies de Scapin, jouées le 24 mai 1671, sont un échec. La pièce connaitra le succès après la mort de Molière : 197 représentations de 1673 à 1715. En décembre 1671, le roi commande pour l’arrivée de la nouvelle épouse de Monsieur un ballet, La Comtesse d'Escarbagnas joué plusieurs fois devant la cour. Le 11 mars 1672, Les Femmes savantes (29e pièce de Molière, qui joue Chrysale) sont données au Palais-Royal. La pièce, sans ornement musical, poursuit la lutte contre la préciosité. Ce n’est pas un franc succès. Le roi la voit deux fois, la dernière fois le 17 septembre 1672 à Versailles, sans doute la dernière fois que Molière joue à la Cour.

Logis de Molière de 1658 à 1673[92].

Le , Molière s’installe bourgeoisement et somptueusement rue de Richelieu dans une vaste maison à deux étages avec entresol[n 38].

Avec cette grande comédie-ballet comique qu'est Monsieur de Pourceaugnac (1669) et les deux autres qui suivent — Le Bourgeois gentilhomme (1670) et Le Malade imaginaire (1673) —, Molière « est parvenu à sublimer à la fois la formule de la farce et celle de la comédie-ballet dans un spectacle total où le ballet rythme le déroulement de la comédie, où la farce déborde la comédie pour rendre burlesque le ballet, où le déguisement, arme ordinaire des habiles contre le personnage ridicule, devient mascarade à laquelle on force celui-ci à participer. »[93]

Le conflit avec Lully et la réponse de Molière

Estampe représentant la scène de Versailles
Le Malade imaginaire à Versailles. Par suite du conflit de Molière avec Lully, le roi ne verra la pièce de Molière qu’en 1674 à Versailles, devant la grotte de Thétis. Gravure de Jean Le Pautre.

À partir de 1664[94], et pendant neuf ans, Molière et Lully, le musicien préféré du roi, ont collaboré avec succès, Lully faisant la musique des comédies de Molière pour les grandes fêtes royales. Comme Molière, il pensait jusqu’alors l’opéra en français impossible. Le succès de Pomone, premier opéra français, le fait changer d’avis. Il décide de créer un opéra à sa manière et d’en avoir le monopole.

Le roi accorde alors à Lully l’exclusivité des spectacles chantés et interdit de faire chanter une pièce entière sans sa permission. La troupe de Molière proteste, une bonne partie de son répertoire étant constituée de comédies-ballets. Le , le roi lui accorde la permission d’employer 6 chanteurs et 12 instrumentistes, à peu près l’effectif utilisé par son théâtre. Le , La Comtesse d'Escarbagnas est donnée au Palais-Royal avec une musique nouvelle de Marc-Antoine Charpentier[94]. En septembre, un nouveau privilège accorde à Lully la propriété des pièces dont il fera la musique : le musicien voulait ainsi éviter à l'avenir d'être dépouillé de ses droits, comme c'était le cas chaque fois que Molière reprenait Psyché dans son théâtre.

Le goût du roi va à l’opéra, au détriment de ce que pratique Molière, attaché à l’importance du texte parlé et à la primauté de l’écrivain sur le musicien[n 39]. Mais le roi aime aussi la comédie. Le succès du Bourgeois gentilhomme — pièce qui annonce à beaucoup d'égards Le Malade imaginaire — et le triomphe de Psyché au Palais-Royal lui ont aussi confirmé que la troupe peut prospérer en jouant des pièces avec ballets et parties chantées pour le seul public parisien. Aussi crée-t-il au Palais-Royal une comédie mêlée de musique (de Charpentier) et de danses : Le Malade imaginaire, sa 30e pièce, dans laquelle il joue le rôle-titre. Selon Defaux :

« À considérer [cette pièce] dans une perspective aussi globale que possible, celle de l'œuvre entière, de sa cohérence interne, de son déroulement parfaitement maîtrisé, de son dynamisme et de sa croissance pour ainsi dire organiques, l'impression s'impose très vite que Molière a composé sa dernière comédie en sachant qu'elle serait la dernière, qu'il allait bientôt mourir et que ses jours étaient comptés. Non seulement parce que la maladie, imaginaire ou non, en fournit le sujet, et que, même en apparence surmontée, l'angoisse de la mort y est bien évidemment partout présente. Mais aussi, et surtout, parce que cette comédie constitue une véritable somme de sa pensée et de son art, en quelque sort son testament comique[95]. »

La mort de Molière

Article détaillé : Mort de Molière.

Les circonstances

Page du Registre de La Grange relatant la mort de Molière.
Molière mourant assisté de deux sœurs de la charité, gravure d'Adrien Migneret d'après Vaflard (1817).

Le 17 février 1673, un an jour pour jour après la mort de Madeleine Béjart, la Troupe du Roy donne la 4e représentation du Malade imaginaire. Molière, qui y tient le rôle d'Argan, se sent plus fatigué qu'à l'ordinaire par sa « fluxion de poitrine », mais il refuse d'annuler la représentation. Pris d'un malaise sur scène, il est « si fort travaillé de sa fluxion qu'il eut de la peine à jouer son rôle[96] ». Grimarest donne un récit circonstancié de cette fin en se fondant sur les souvenirs de Michel Baron :

« La représentation commence à 4 heures. En prononçant le juro de la cérémonie finale, il est pris d’une convulsion. Les spectateurs s’en aperçoivent. Il cache par un ris forcé ce qui lui est arrivé. Quand la pièce fut finie, il prit sa robe de chambre et fut dans la loge de Baron, et il lui demanda ce que l’on disait de sa pièce. […]. Baron après lui avoir touché les mains qu'il trouva glacées les lui mit dans son manchon pour les réchauffer. Il envoya chercher les porteurs pour le porter promptement chez lui. […] Quand il fut dans sa chambre, Baron voulut lui faire prendre du bouillon, dont la Molière avait toujours provision pour elle, car on ne pouvait avoir plus de soin de sa personne qu'elle en avait. Eh! non, dit-il, les bouillons de ma femme sont de vraie eau forte pour moi; vous savez tous les ingrédients qu'elle y fait mettre : donnez-moi plutôt un petit morceau de fromage de Parmesan. Laforest lui en apporta; il en mangea avec un peu de pain, et il se fit mettre au lit. Il n'y eut pas été un moment qu'il envoya demander à sa femme un oreiller rempli d'une drogue qu'elle lui avoit promis pour dormir. Tout ce qui n'entre point dans le corps, dit-il, je l'éprouve volontiers; mais les remèdes qu'il faut prendre me font peur; il ne faut rien pour me faire perdre ce qui me reste de vie. Un instant après, il lui prit une toux extrêmement forte et après avoir craché il demanda de la lumière; voici dit-il du changement. Baron, ayant vu le sang qu’il venait de rendre s'écria avec frayeur. Ne vous épouvantez point, lui dit Molière, vous m'en avez vu rendre bien davantage. Cependant, ajouta-t-il, allez dire à ma femme qu'elle monte. Il resta assisté de deux Sœurs Religieuses, de celles qui viennent ordinairement à Paris quêter durant le Carême, et auxquelles il donnait l'hospitalité. Elles lui donnèrent à ce dernier moment de sa vie tout le secours édifiant que l'on pouvait attendre de leur charité […] Enfin il rendit l'esprit entre les bras de ces deux bonnes Sœurs, le sang qui sortait par la bouche en abondance l'étouffa. Ainsi, quand sa femme et Baron remontèrent, ils le trouvèrent mort.[97] »

Selon le témoignage de La Grange (ci-contre)[96], la mort serait survenue sur les dix heures du soir, ce que confirme la requête qu'Armande Béjart, veuve du défunt, a fait parvenir à l’archevêque de Paris, et dans laquelle elle fournit divers détails omis par Grimarest, notamment les allées et venues qui ont duré plus d’une heure et demie pour trouver un prêtre[98].

L’inhumation

Fauteuil utilisé par Molière lors de sa dernière représentation, exposé à la salle Richelieu de la Comédie-Française. Il est de tradition qu'au jour anniversaire de sa naissance, ce fauteuil descende des cintres au milieu de la troupe au grand complet[99].
Tombeau de Molière au cimetière du Père-Lachaise, gravure de Louis Marie Normand.

Molière n’ayant pas signé de renonciation à sa profession de comédien, il ne peut recevoir une sépulture religieuse, car le rituel du diocèse de Paris subordonne l’administration des sacrements à cette renonciation faite par écrit ou devant un prêtre[100]. L’Église est embarrassée. Le curé de Saint-Eustache ne peut, sans faire scandale, l’enterrer en faisant comme s’il n’avait pas été comédien. Et, de l’autre côté, refuser une sépulture chrétienne à un homme aussi connu risquait de choquer le public. La solution était de s’adresser à l’archevêque de Paris, ce que fait Armande le 20 février dans sa requête, où elle affirme que des trois prêtres de la paroisse de Saint-Eustache auxquels elle avait fait appel pour porter l'extrême-onction à Molière, deux avaient refusé de venir et le troisième était arrivé trop tard[98]. Pour plus de sûreté, elle va se jeter aux pieds du roi, qui la « congédie brusquement » tout en faisant écrire à l'archevêque « d'aviser à quelque moyen terme[101] ». Ce dernier, après enquête, « eu égard aux preuves » recueillies, permet au curé de Saint-Eustache d’enterrer Molière, à condition que cela soit « sans aucune pompe et avec deux prêtres seulement, et hors des heures du jour et qu'il ne sera fait aucun service pour lui, ni dans la dite paroisse, ni ailleurs »[102]. Molière est donc enterré de nuit le 21 février dans le cimetière de la chapelle Saint-Joseph[101].

Le récit de la cérémonie est fait par un témoin anonyme sur un pli adressé à un prêtre de l'église Saint-Joseph :

« Mardi 21 février 1673, sur les neuf heures du soir, l'on a fait le convoi de Jean-Baptiste Poquelin Molière, tapissier, valet de chambre, illustre comédien, sans autre pompe sinon de trois ecclésiastiques; quatre prêtres ont porté le corps dans une bière de bois couverte du poêle des tapissiers; six enfants bleus[n 40] portant six cierges dans six chandeliers d'argent; plusieurs laquais portant des flambeaux de cire blanche allumés. Le corps pris rue de Richelieu devant l'hôtel de Crussol, a été porté au cimetière de Saint-Joseph et enterré au pied de la croix. Il y avait grande foule de peuple et l'on a fait distribution de mille à douze cents livres aux pauvres qui s'y sont trouvés, à chacun cinq sols. Ledit sieur Molière était décédé le vendredi au soir 17 février 1673. Monsieur l'Archevêque avait ordonné qu'il fût ainsi enterré sans aucune pompe, et même défendu aux curés et religieux de ce diocèse de faire aucun service pour lui. Néanmoins l'on a ordonné quantité de messes pour le défunt. »

— Jules Loiseleur, , p. 350[103].

Le 9 mars suivant, La Gazette d'Amsterdam consacrera un article à la mort et à l'enterrement de Molière[104]. Du 13 au 21 mars suivant, on procède à un inventaire de ses biens[105].

La fin brutale d'un comédien aussi célèbre et controversé suscita un déferlement d’épitaphes et de poèmes (on en compte une centaine), le plus souvent hostiles. D'autres célèbrent ses louanges, comme l’épitaphe de La Fontaine :

« Sous ce tombeau gisent Plaute et Térence,
Et cependant le seul Molière y gît :
Leurs trois talents ne formaient qu’un esprit,
Dont le bel art réjouissait la France.
Ils sont partis, et j’ai peu d'espérance
De les revoir, malgré tous nos efforts ;
Pour un long temps, selon toute apparence,
Térence et Plaute et Molière sont morts. »

Le , désireux d’honorer les cendres des grands hommes, les révolutionnaires exhumèrent les restes présumés de Molière et de La Fontaine enterré au même endroit. L’enthousiasme étant retombé, les dépouilles restèrent de nombreuses années dans les locaux du cimetière, puis furent transférés en l'an VII au musée des monuments français. À la suppression de ce musée en 1816, on transporta les cercueils au cimetière de l’Est, l'actuel Père-Lachaise, où ils reçurent une place définitive le .

Épilogue

Une semaine après la mort de Molière, les comédiens recommencent à jouer, Le Misanthrope d'abord, dont Baron reprend le rôle principal, puis Le Malade imaginaire, La Thorillière jouant le rôle de Molière. Le 21 mars, c'est la clôture de Pâques. Baron, La Thorillière et le couple Beauval quittent la troupe pour rejoindre l'Hôtel de Bourgogne et, un mois plus tard, le roi reprend la salle qu'il prêtait gratuitement à Molière pour la donner à Lully, afin d'y représenter ses spectacles d'opéra.

Intérieur de la Comédie-Française en 1790.

Armande Béjart, qui a 31 ans, et La Grange, ancien bras droit de Molière, entreprennent de sauver la troupe de Molière[106]. Ils commencent par recruter le comédien Rosimond, jusqu'alors au Marais, pour reprendre les rôles tenus par Molière, et ils louent rue Guénégaud le théâtre où avait été joué Pomone, premier opéra français ; Armande et son beau-frère prêtent à la troupe les sommes nécessaires pour racheter le droit au bail et une partie du coût des décors et des machines, que réclament le marquis de Sourdéac et son associé pour leur céder la salle. Grâce à la dissolution de la troupe du Marais, tous les acteurs doivent rejoindre par décret royal l'ancienne troupe de Molière, dite depuis 1665 Troupe du Roy, et désormais forte de 19 comédiens et comédiennes. Le 9 juillet 1673, « la troupe du roi en son hôtel de la rue Guénégaud » ouvre la nouvelle saison avec Tartuffe puis joue le répertoire de Molière. Armande figure la première dans la liste des comédiennes. La troupe compte dix-sept parts et demie, certains comédiens et comédiennes n'ayant que des demi-parts. En 1677, Armande commande à Thomas Corneille une adaptation en vers, tout à fait purgée de ses audaces, du Festin de pierre de Molière (qui ne s'appellera Dom Juan qu'à partir de 1682).

En 1680, sur décret royal, la Troupe du Roy à l'Hôtel Guénégaud doit fusionner avec la Troupe Royale de l'Hôtel de Bourgogne : c'est la naissance de la Comédie-Française. La nouvelle compagnie est assez nombreuse pour se partager entre Paris et Versailles et joue désormais tous les jours de la semaine, et non plus seulement les « jours ordinaires de comédie ».

En 1682, paraissent les Œuvres de Monsieur de Molière en huit tomes. Le 30 novembre 1700, meurt Armande, qui s'était remariée en 1677 avec le comédien Guérin. Ils avaient eu un fils, Nicolas Guérin, qui s'essaya au théâtre, en réécrivant et complétant une comédie que Molière avait laissée inachevée (Mélicerte) sous le titre Myrtil et Mélicerte, une « pastorale héroïque » en trois actes. Il mourut en 1708, à l’âge de trente ans. Il semble avoir reçu de sa mère les papiers de Molière, puisqu'il dit les avoir consultés pour tenter de compléter Mélicerte[n 41]; c'est sans doute la disparition prématurée du jeune homme qui explique leur dispersion et probablement leur destruction. En 1723, la postérité de Molière s'éteint avec la mort de sa fille, Esprit-Madeleine Poquelin.

L'œuvre

À l'exception de quelques poèmes de circonstance[n 42], l'œuvre de Molière est essentiellement dramatique et se compose d'une trentaine de comédies, accompagnées ou non d'entrées de ballet et de musique. Dans ses débuts, au cours de ses treize années de carrière provinciale (voir plus haut), il a composé des farces dont on n'a plus que des titres, à l'exception de deux pièces. Il a aussi composé une tragi-comédie, Dom Garcie de Navarre, qui fut à sa création un échec retentissant et n'a pratiquement plus jamais été jouée.

Sources

Paul Scarron (1610-1660) est l'auteur comique de la génération de 1645, avec des comédies inspirées du courant espagnol[107].

Dans ses débuts en province, Molière pratiquait la farce dans le style italien de la commedia dell'arte, un type de théâtre où le rapport au texte est très fluide et qui laisse aux acteurs une marge d'improvisation[108]. Quand il se met à écrire ses pièces, il lui faut choisir son style : « un directeur de troupe avait en théorie le choix entre deux courants : le courant de la comédie d'intrigue, à l'antique ou à l'italienne, et le courant de la comédie de cape et d'épée, à l'espagnole[109]. » Alors que ce dernier courant était très populaire en 1650, Molière ne retient aucune pièce de ce genre dans son répertoire et se tourne plutôt vers la dramaturgie à l'italienne, dont il s'inspire pour sa première farce connue et qui fournit un schéma riche de possibilités comiques :

« Dans L'Étourdi, l'accent est mis sur les efforts accomplis par un valet habile pour permettre à son maître de rencontrer ou d'obtenir la jeune fille qu'il aime : mouvement, plasticité d'un valet à multiples déguisements, multiplicité des situations comiques, ridicule du personnage-obstacle qui tient la jeune fille en son pouvoir, telles sont les caractéristiques principales de ce type de comédie, que l'on retrouve, concentrées à l'échelle d'une farce dans Le Médecin volant, adapté d'un Medico volante italien[110]. »

Il n'aura recours au modèle de comédie à l'espagnole que pour Dom Garcie de Navarre, La Princesse d'Élide et Dom Juan ou le Festin de pierre, pièce qui reprend la légende de Don Juan portée au théâtre par Tirso de Molina dans El Burlador de Sevilla y convidado de piedra (1630)[111].

Molière cherche aussi ses sujets dans le théâtre antique. Son Amphitryon reprend Amphitryon de Plaute, à quelques scènes près, tandis que L'Avare s'inspire de La Marmite. Il s’inspire aussi de Térence, dont L’École des maris reprend le thème des Adelphes, et il emprunte au Phormion du même auteur des éléments de l'intrigue des Fourberies de Scapin[112]. Quant au personnage du Misanthrope, il aurait comme ancêtre le Dyscolos de Ménandre, pièce dont l'intégralité n'a été retrouvée qu'au milieu du XXe siècle. On rapporte en effet qu'après le succès des Précieuses, Molière aurait déclaré à un ami : « Je n'ai plus que faire d'étudier Plaute et Térence, ni d'éplucher des fragments de Ménandre: je n'ai plus qu'à étudier le monde.[113] »

Certains jaloux ont d'ailleurs rapproché ses Précieuses d'un ouvrage de l'abbé de Pure, intitulé Le Roman de la précieuse, ou les Mystères de la ruelle (1658), lui-même inspiré de L'Héritier ridicule (1649) de Paul Scarron. Mais les ressemblances ne sont que superficielles[114].

Pour le reste, Molière construit des intrigues originales en combinant divers schémas narratifs ou des idées de personnages qu'il a trouvés dans le Décaméron de Boccace, les nouvelles de Straparole ou les fabliaux médiévaux. Quant au Tartuffe, il est inspiré d'une pièce de Pierre l'Arétin, Lo Ipocrito (1542). L'Étourdi est inspiré d'une comédie de Niccolò Barbieri (1629).

À un critique qui lui reprochait d'avoir emprunté à divers auteurs : « Il m'est permis, disait Molière, de reprendre mon bien où je le trouve[115]. »

Son œuvre, écrite sur près de vingt années, se révèle d'une grande variété, sous-tendue en même temps par une maîtrise efficace du jeu scénique et du texte de théâtre qui révèle l'homme de scène qu'il était avant tout et qui continua de jouer malgré la maladie jusqu'à son dernier jour.

Chronologie des pièces

Liste des œuvres de Molière
Titre Genre, rôle de Molière et citation mémorable Création Frontispice[n 43] Nombre de représentations[n 44]
Date Devant le roi Publiques Privées
Le Médecin volant Farce en un acte et en prose
?
oui
14
2
La Jalousie du barbouillé Farce en un acte et en prose
?
7
L'Étourdi ou les Contretemps Comédie en cinq actes, en vers

Anselme : Les plus courtes erreurs sont toujours les meilleures. (Acte IV, 4)
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63
12
Le Dépit amoureux Comédie en cinq actes et en vers

Molière tient le rôle d'Albert, père de Lucile et d’Ascagne.

Mascarille : On ne meurt qu'une fois, et c'est pour si longtemps !… (Acte V,3)
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66
10
Les Précieuses ridicules Comédie en un acte et en prose

Molière tient le rôle du marquis de Mascarille, valet de La Grange.

Mascarille : Voudriez-vous, faquins, que j’exposasse l’embonpoint de mes plumes aux inclémences de la saison pluvieuse, et que j’allasse imprimer mes souliers en boue ? Allez, ôtez votre chaise d’ici. (Scène 8)
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55
15
Sganarelle ou le Cocu imaginaire Comédie en un acte et en vers

Molière tient le rôle de Sganarelle, bourgeois de Paris et cocu imaginaire.

Sganarelle : Vous apprendrez, maroufle, à rire à nos dépens
Et sans aucun respect faire cocus les gens. (Scène 17)
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123
20
Dom Garcie de Navarre ou le Prince jaloux Comédie héroïque en cinq actes et en vers

Molière tient le rôle de Dom Garcie, prince de Navarre, amant d’Elvire
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9
4
L'École des maris Comédie en trois actes et en vers

Molière tient le rôle de Sganarelle, frère d’Ariste

Sganarelle : ... les verrous et les grilles
Ne font pas la vertu des femmes ni des filles. (Acte III, 5)
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111
19
Les Fâcheux Comédie-ballet en trois actes et en vers

Molière tient les rôles des neuf fâcheux : Alcidor, Lysandre, Alcandre, Alcippe, Orante, Dorante, Caritidès, Ormin et Filinte.

Éraste : Le jaloux aime plus, et l’autre aime bien mieux. (Acte II, 4)
oui
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105
16
L'École des femmes Comédie en cinq actes et en vers

Molière tient le rôle d'Arnolphe, M. de La Souche, homme d'âge mûr, bourgeois et tuteur d'Agnès.

Agnès : Votre sexe n’est là que pour la dépendance :
Du côté de la barbe est la toute-puissance. (Acte III, 2)
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88
17
La Critique de l'École des femmes Comédie en un acte et en prose

Molière tient le rôle du Marquis.

Dorante : C’est une étrange entreprise que celle de faire rire les honnêtes gens. (Scène 6)
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36
7
L'Impromptu de Versailles Comédie en un acte et en prose

Molière tient le rôle de Molière et celui d'un marquis ridicule.

Molière : J’avais songé une comédie où il y aurait eu un poète, que j’aurais représenté moi-même, qui serait venu pour offrir une pièce à une troupe de comédiens nouvellement arrivés de la campagne. (Scène 1)
oui
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20
9
Le Mariage forcé Comédie-ballet en un acte et en prose

Molière tient le rôle de Sganarelle, futur époux de Dorimène.

Pancrace : [...] je te montrerai par Aristote, le Philosophe des philosophes, que tu es un ignorant, un ignorantissime, ignorantifiant et ignorantifié, par tous les cas et modes imaginables. (Scène 6)
oui
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36
6
La Princesse d'Élide Comédie galante en cinq actes, en vers et en prose[n 45].

Molière tient le rôle de Moron, plaisant de la princesse.

Aglante : Pour moi je tiens que cette passion est la plus agréable affaire de la vie, qu’il est nécessaire d’aimer pour vivre heureusement, et que tous les plaisirs sont fades s’il ne s’y mêle un peu d’amour. (Acte II, 1)
oui
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25
9
Le Tartuffe ou l'Hypocrite Comédie en trois actes non publiée
oui
2
Le Tartuffe ou l'Imposteur Comédie en cinq actes et en vers

Molière tient le rôle d'Orgon, mari d’Elmire.

Tartuffe : Couvrez ce sein que je ne saurais voir : / Par de pareils objets les âmes sont blessées,
Et cela fait venir de coupables pensées. (Acte III, 2)
oui
Tartuffe Brissart Sauve.jpg
82
13
Dom Juan ou le Festin de pierre Comédie en cinq actes et en prose

Molière tient le rôle de Sganarelle.

Dom Juan : Tous les discours n’avancent point les choses. Il faut faire, et non pas dire ; et les effets décident mieux que les paroles. (Acte II, 5)
Frontispice du Festin de Pierre (1682).jpg
15
L'Amour médecin Comédie en trois actes et en prose

Molière tient le rôle de Sganarelle, père de Lucinde.

Lisette : On dit bien vrai : qu’il n’y a point de pires sourds, que ceux qui ne veulent pas entendre. (Acte I, 4)
oui
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63
4
Le Misanthrope Comédie en cinq actes et en vers

Molière tient le rôle d'Alceste, le misanthrope.

Alceste : Je veux qu’on me distingue ; et, pour le trancher net,
L’ami du genre humain n’est point du tout mon fait. (Acte I, 1)
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63
Le Médecin malgré lui Comédie en trois actes et en prose

Molière tient le rôle de Sganarelle.

Sganarelle : ... il y a dans le vin et le pain, mêlés ensemble, une vertu sympathique qui fait parler. Acte II, 4
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61
2
Ballet des Muses : Mélicerte Comédie pastorale héroïque en deux actes et en vers
oui
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1
Ballet des Muses : Pastorale comique Pastorale comique
oui
1
Ballet des Muses : Le Sicilien ou l'Amour peintre Comédie en un acte et en prose

Isidore (esclave grecque) : Quoi qu’on en puisse dire, la grande ambition des femmes est, croyez-moi, d’inspirer de l’amour. Tous les soins qu’elles prennent ne sont que pour cela ; et l’on n’en voit point de si fière qui ne s’applaudisse en son cœur des conquêtes que font ses yeux. (Scène 6)
oui
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20
1
Amphitryon Comédie en trois actes et en vers

Molière tient le rôle de Sosie.

Sosie : La faiblesse humaine est d'avoir / Des curiosités d'apprendre
Ce qu'on ne voudrait pas savoir. (Acte I, 1)
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53
3
George Dandin ou le Mari confondu Comédie en trois actes et en prose

Molière tient le rôle de George Dandin, riche paysan, mari d'Angélique.

George Dandin : Il me prend des tentations d'accommoder tout son visage à la compote, et le mettre en état de plaire de sa vie aux diseurs de fleurette. (Acte II, 2)
oui
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39
4
L'Avare Comédie en cinq actes et en prose

Molière tient le rôle de Harpagon, père de Cléante et d'Élise, et amoureux de Mariane.

La Flèche : « donner » est un mot pour qui il a tant d’aversion, qu’il ne dit jamais, « Je vous donne », mais « Je vous prête le bonjour ». (Acte II, 5)
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47
3
Monsieur de Pourceaugnac Comédie-ballet en trois actes et en prose

Molière tient le rôle de Monsieur de Pourceaugnac.
oui
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49
5
Les Amants magnifiques Comédie en cinq actes et en prose

oui
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6
Le Bourgeois gentilhomme Comédie-ballet en cinq actes et en prose

Molière tient le rôle de M. Jourdain, le bourgeois vaniteux.

M. Jourdain : Quoi ? quand je dis : « Nicole, apportez-moi mes pantoufles, et me donnez mon bonnet de nuit », c’est de la prose ? (Acte I, 4)
oui
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48
4
Psyché Tragédie-ballet en cinq actes et en vers

Molière tient le rôle de Zéphyre

Satyre : C’est dans le vin qu’on trouve les bons mots. (p. 405)
oui
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82
1
Les Fourberies de Scapin Comédie en trois actes et en prose

Molière tient le rôle de Scapin.

Géronte : Que diable allait-il faire dans cette galère ?. (Acte II, 7)
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18
1
La Comtesse d'Escarbagnas Comédie en un acte et en prose

La Comtesse : … et il est bon, Madame, de ne pas laisser un amant seul maître du terrain, de peur que, faute de rivaux, son amour ne s’endorme sur trop de confiance. (Scène 2)
oui
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1
Les Femmes savantes Comédie en cinq actes et en vers

Molière tient le rôle de Chrysale, un bourgeois.

Chrysale : Je vis de bonne soupe, et non de beau langage. (Acte II, 7)
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24
2
Le Malade imaginaire Comédie mêlée de musique et de danses en trois actes et en prose.

Molière tient le rôle d'Argan, malade imaginaire.

Argan : Presque tous les hommes meurent de leurs remèdes et non pas de leurs maladies. (Acte III,3)
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4

Les formes du comique

Farceurs français et italiens (1670). De gauche à droite : Molière dans le costume d'Arnolphe, Jodelet, Poisson, Turlupin, Le Capitan Matamore, Arlequin, Guillot Gorju, Gros Guillaume, Le Dottor Grazian Balourd, Gaultier Garguille, Polichinelle, Pantalon, Philippin, Scaramouche, Briguelle et Trivelin.

Molière est de loin le plus grand créateur de formes dramatiques dans toute l’histoire de la littérature française[117]. Il a pratiqué la plupart des genres dramatiques de comique : farce, comédie d'intrigue, comédie de mœurs, comédie de caractère, comédie-ballet.

Il ne se répète jamais et n’enferme pas ses personnages dans des stéréotypes : ses médecins se comportent tantôt comme des avocats, tantôt comme des prêtres. Chacune des ses pièces est une entité organique avec son type de comique et son propre rythme[118].

Selon Patrick Dandrey[119], Molière aurait « réalisé une sorte de réconciliation des deux ambitions contradictoires de la comédie depuis l'Antiquité: l'ambition mimétique ( « peindre ») et l'ambition comique (« faire rire »), cela grâce à l'élaboration du concept de ridicule[120]. » Tout en acceptant cette thèse, Jean de Guardia estime qu'il ne faut pas oublier l'ambition formelle de Molière, qui aurait visé à « mettre en œuvre une forme propre à la comédie, qui sera une forme sérielle[121]. »

Loin d'être gratuit, ce comique vise à attirer l'attention sur des défauts courants ou à stigmatiser des réalités sociales. Et l'auteur n'épargne pratiquement personne : « le comique de Molière porte sur toutes les catégories qui constituent son public. Il n'égratigne ni le roi ni le clergé, ce qui eût été impossible, ni même, ce qui eût été délicat, les financiers. Mais toutes les autres couches de la société française, valets et bourgeois, paysans et marquis, défilent sous la sanction du rire[122]. » Selon la formule de Bergson : « le rire est véritablement une espèce de brimade sociale[123]. »

Le public était à même de se reconnaître dans les ridicules mis en scène : « Comique visuel, comique verbal, comique de situation ne sont chez Molière que le langage du ridicule […] le ridicule est un sentiment de l'âme qui s'exprime toutes les fois que s'observe quelque disconvenance, quelque défaut de raison qui fait manquer à la convenance dans les relations aux hommes et aux choses[124]. » Molière ne s'attaque pas à des pratiques réputées malhonnêtes mais aux comportements non réfléchis et aux multiples illusions par lesquelles les humains s'aveuglent sur eux-mêmes[125].

Il est impossible de recenser toutes les formes de comique chez Molière, car il les a toutes pratiquées: « Se voulant le dépositaire de toutes les traditions comiques, il a refusé toute discrimination. Il n’y a pas à ses yeux un comique haut et un comique bas : toutes les formes de comique existantes ont également droit de cité dans son théâtre[126]. »

Comique verbal

Éloge paradoxal

SBRIGANI : Je suis confus des louanges dont vous m’honorez, et je pourrais vous en donner, avec plus de justice, sur les merveilles de votre vie ; et principalement sur la gloire que vous acquîtes, lorsque, avec tant d’honnêteté, vous pipâtes au jeu, pour douze mille écus, ce jeune seigneur étranger que l’on mena chez vous ; lorsque vous fîtes galamment ce faux contrat qui ruina toute une famille ; lorsque, avec tant de grandeur d’âme, vous sûtes nier le dépôt qu’on vous avait confié ; et que si généreusement on vous vit prêter votre témoignage à faire pendre ces deux personnages qui ne l’avaient pas mérité.
NÉRINE : Ce sont petites bagatelles qui ne valent pas qu’on en parle, et vos éloges me font rougir[127].

Baragouin

SGANARELLE se levant avec étonnement: Vous n’entendez point le latin !
GÉRONTE: Non.
SGANARELLE en faisant diverses plaisantes postures: Cabricias arci thuram, catalamus, singulariter, nominativo hæc Musa, « la Muse », bonus, bona, bonum, Deus sanctus, estne oratio latinas ? Etiam, « oui », Quare, « pourquoi ? » Quia substantivo et adjectivum concordat in generi, numerum, et casus. […]

SGANARELLE: Or ces vapeurs dont je vous parle venant à passer du côté gauche, où est le foie, au côté droit, où est le cœur, il se trouve que le poumon que nous appelons en latin armyan, ayant communication avec le cerveau, que nous nommons en grec nasmus, par le moyen de la veine cave, que nous appelons en hébreu cubile, rencontre en son chemin lesdites vapeurs, qui remplissent les ventricules de l’omoplate…[128].

Molière a recours à toutes les formes du comique verbal. Il pratique l’équivoque, la répétition, l’aparté, le quiproquo, le dialogue de sourds, l’éloge paradoxal et la parodie[129]. Il réussit à harmoniser des styles différents chez un même personnage en jouant sur l'exagération, la répétition et la symétrie[130].

Il ne répugne pas au calembour, pourvu que celui-ci s'accorde à son personnage :

« BÉLISE (à la bonne). — Veux-tu toute ta vie offenser la grammaire ?
MARTINE.— Qui parle d’offenser grand-mère ni grand-père ?[131]. »

L'éloge paradoxal apparaît notamment dans Dom Juan, où le valet Sganarelle fait l'éloge du tabac[132], tandis que le héros, Dom Juan, fait l'éloge de l'infidélité amoureuse[133] et de l'hypocrisie[134]. Ce même procédé peut avoir recours à l'antiphrase, comme dans le passage où Sbrigani félicite Nérine de ses exploits, en réalité des méfaits qu'il présente comme des actions louables (voir encadré ci-contre).

Le comique inhérent à un éloge paradoxal peut n'être pas saisi par celui qui en est l'objet. Ainsi, dans Monsieur de Pourceaugnac, l'Apothicaire fait un éloge outré d’un médecin, en sa présence :

« j’aimerais mieux mourir de ses remèdes que de guérir de ceux d’un autre […] ; et quand on meurt sous sa conduite, vos héritiers n’ont rien à vous reprocher […] Au reste, il n’est pas de ces médecins qui marchandent les maladies : c’est un homme expéditif, qui aime à dépêcher ses malades ; et quand on a à mourir, cela se fait avec lui le plus vite du monde.»[135]. »

L'amphigouri est une autre figure propre à susciter le rire. En présence d’un homme bien portant, ce même médecin pose son diagnostic au moyen d’un long discours émaillé de jargon professionnel :

« Premièrement, pour remédier à cette pléthore obturante, et à cette cacochymie luxuriante par tout le corps, je suis d’avis qu’il soit phlébotomisé libéralement, c’est-à-dire que les saignées soient fréquentes et plantureuses : en premier lieu de la basilique, puis de la céphalique ; et même, si le mal est opiniâtre, de lui ouvrir la veine du front, et que l’ouverture soit large, afin que le gros sang puisse sortir ; et en même temps, de le purger, désopiler, et évacuer par purgatifs propres et convenables, c’est-à-dire par cholagogues, mélanogogues, et caetera[136]. »

Dans Le Médecin malgré lui, Sganarelle feint d'être médecin et recourt à du pseudo-latin ainsi qu'à des termes techniques médicaux auxquels il mêle des absurdités (encadré). Il termine par une conclusion devenue proverbiale : « … il arrive que ces vapeurs… Ossabandus, nequeys, nequer, potarinum, quipsa milus. Voilà justement ce qui fait que votre fille est muette[137]. »

Molière recourt volontiers à des déformations du français par un parler étranger ou régional. Un personnage camoufle son origine en affectant d'être un marchand flamand : « Montsir, avec le vostre permissione, je suisse un trancher marchand Flamane, qui voudrait bienne vous temantair un petit nouvel[138]. » Plus loin, Lucette feint d'être une Gasconne qu'aurait épousée jadis M. de Pourceaugnac:

« Que te boli, infame ! Tu fas semblan de nou me pas counouysse, et nou rougisses pas, impudent que tu sios, tu ne rougisses pas de me beyre ? Nou sabi pas, Moussur, saquos bous dont m’an dit que bouillo espousa la fillo ; may yeu bous declari que yeu soun sa fenno, et que y a set ans, Moussur, qu’en passan à Pezenas el auguet l’adresse dambé sas mignardisos, commo sap tapla fayre, de me gaigna lou cor, et m’oubligel pra quel mouyen à ly douna la ma per l’espousa[139] »

Dans la scène suivante, Nérine feint d'être une autre épouse de M. de Pourceaugnac et ses déclarations, en dialecte du Nord, font écho de façon parodique aux affirmations de la pseudo Gasconne dans une « répétition symétrique qui s'étire tout au long de la scène[140] » :

« LUCETTE: Tout Pezenas a bist notre mariatge.
NÉRINE: Tout Chin-Quentin a assisté à no noce[141]. »

Molière recourt évidemment à l'exagération, qui est un ressort comique d'autant plus efficace qu'elle s'accorde avec le personnage dont elle caricature le caractère. Ainsi, dans L’Avare, Harpagon, ayant perdu la cassette contenant sa fortune, fait venir la police. Il s’ensuit cet échange :

« LE COMMISSAIRE : Qui soupçonnez-vous de ce vol ?
HARPAGON : Tout le monde, et je veux que vous arrêtiez prisonniers la ville et les faubourgs. [142] »

Comique gestuel et visuel

Illustration des Précieuses ridicules. Le marquis de Mascarille entre les deux précieuses.
Deux médecins prennent le pouls de Monsieur de Pourceaugnac.

Molière exploite volontiers, surtout dans ses premières pièces, le comique visuel hérité de la farce : poursuites, coups de bâton, gesticulations, grimaces[129]. « Ceux qui l'ont vu [jouer] nous disent qu'il court, fait des révérences, bouscule ou est bousculé, souffle, écume, grimace, se contorsionne, fait mouvoir avec furie les burlesques ressorts de son corps ou avec humour ses gros sourcils ou ses yeux ronds[143]. » Même ses adversaires reconnaissaient son extraordinaire talent de comédien. Il combinait dans son jeu les « styles des farceurs français et des farceurs italiens[144]. »

Ainsi que nous en prévient Molière dans son introduction à la première édition des Précieuses ridicules —imprimée en dépit de ses objections—, la seule lecture du texte de ses pièces ne saurait donc rendre justice aux multiples éléments déclencheurs du comique que la mise en scène fait apparaître : « comme une grande partie des grâces qu’on y a trouvées dépendent de l’action et du ton de voix, il m’importait qu’on ne les dépouillât pas de ces ornements[145]. »

Il choisit pour ses personnages des costumes très colorés[n 46], auxquels il ajoute parfois des accoutrements extravagants. À titre d'exemple, le personnage du petit marquis Mascarille dans la pièce Les Précieuses ridicules, tel que mis en scène et joué par Molière lui-même, est ainsi décrit par une spectatrice de l'époque :

« Sa perruque était si grande qu’elle balayait la place à chaque fois qu’il faisait la révérence et le chapeau si petit qu'il était aisé de juger que le marquis le portait bien plus souvent dans la main que sur la tête […] ses souliers étaient si couverts de rubans qu'il ne m'est pas possible de vous dire s'ils étaient de roussi, de vache d'Angleterre ou de maroquin ; du moins sais-je bien qu'ils avaient un demi-pied de haut, et que j'étais fort en peine de savoir comment des talons si hauts et si délicats pouvaient porter le corps du marquis, ses rubans, ses canons [partie de la culotte] et la poudre[146]. »

Dans L'École des femmes, Arnolphe, ne pouvant se gagner l'amour d'Agnès, essaie de la raisonner et en vient à la supplier de façon ridicule, dont se moquera d'ailleurs un personnage dans La Critique de l'École des femmes[n 47]:

« Écoute seulement ce soupir amoureux, / Vois ce regard mourant, contemple ma personne, / Et quitte ce morveux et l’amour qu’il te donne. / C’est quelque sort qu’il faut qu’il ait jeté sur toi, / Et tu seras cent fois plus heureuse avec moi. / Ta forte passion est d’être brave et leste : / Tu le seras toujours, va, je te le proteste ; / Sans cesse, nuit et jour, je te caresserai, / Je te bouchonnerai, baiserai, mangerai ; / […] / Quelle preuve veux-tu que je t’en donne, ingrate ? / Me veux-tu voir pleurer ? Veux-tu que je me batte ? / Veux-tu que je m’arrache un côté de cheveux ? / Veux-tu que je me tue ? Oui, dis si tu le veux : /Je suis tout prêt, cruelle, à te prouver ma flamme.[147] »

Molière fait volontiers apparaître ses personnages sous des déguisements pour tromper ou mystifier un personnage. Dans Le Malade imaginaire, la servante Toinette se déguise en médecin (Acte III, scènes 8 et 10), ainsi que le faisait Sganarelle dans Dom Juan (Acte III, scène 1).

Il imagine des situations proprement burlesques, telles les scènes de Monsieur de Pourceaugnac où, afin de faire échouer un projet de mariage entre un provincial un peu épais et Julie, le prétendant de cette dernière persuade le provincial de se travestir en femme pour échapper à ses poursuivants; il lui fait même répéter son rôle de femme et ses répliques[148].

Situations cocasses et renversements de perspective

Grandmesnil dans le rôle d'Harpagon par Desoria (1817).

Le comique de situation abonde dans les pièces de Molière : un personnage tient à voix haute des propos qu’il dément en aparté ; le mari sort de sa maison sans voir l'amant qui y entre ; un personnage que l’on sait attaché à la ruine d’un autre personnage accable ce dernier de compliments outrés dont il ne croit pas un seul mot.

Un déclencheur courant est un renversement radical de situation ou de perspective. Ainsi, dans L'Avare, le courtier Simon présente à Harpagon un emprunteur potentiel qui n'est nul autre que Cléante, son fils. Le père découvre que son fils Cléante est dépensier, en même temps que le fils découvre que son père est un usurier:

« MAÎTRE SIMON, montrant Cléante à Harpagon : Monsieur est la personne qui veut vous emprunter les quinze mille livres dont je vous ai parlé.
HARPAGON: Comment, pendard ! c’est toi qui t’abandonnes à ces coupables extrémités !
CLÉANTE : Comment ! mon père, c’est vous qui vous portez à ces honteuses actions ![149]. »

Le comique de situation provient aussi du recours à des déguisements qui trompe sur l'identité réelle. Le garçon amoureux se déguise en intendant dans L'Avare, en fils du Grand Turc dans Le Bourgeois gentilhomme, en maître de musique dans Le Malade imaginaire, ce qui lui permet dans chacun de ces cas de « donner une réplique au père-obstacle opposé à ses vœux qui est sans commune mesure avec le discours ordinaire des jeunes premiers[150]. »

La mise en scène de deux personnages contrastés produit aussi un effet comique, comme le note Bergson parce que cela a pour effet d'attirer l'attention sur la forme et le physique des personnages plutôt que sur le contenu[151] :

« Quand Molière nous présente les deux docteurs ridicules de L’Amour médecin, Bahis et Macroton, il fait parler l’un d’eux très lentement, scandant son discours syllabe par syllabe, tandis que l’autre bredouille. Même contraste entre les deux avocats de M. de Pourceaugnac. D’ordinaire, c’est dans le rythme de la parole que réside la singularité physique destinée à compléter le ridicule professionnel[152]. »

Manies et traits de caractère ridicules

Argan : « Ah ! chienne ! ah ! carogne ! »(Le Malade imaginaire, I, 2. Gravure de Moreau le jeune)

Dans une étude sur le génie de Molière parue en 1736, l'écrivain et comédien Luigi Riccoboni oppose la comédie de caractère à la comédie d'intrigue : alors que, dans cette dernière, l'action et ses rebondissements sont essentiels, la première se consacre d'abord à peindre des caractères d'où découlera une action. À cet égard, « Le Misanthrope est souvent considéré comme la première manifestation de la comédie dite de caractère[153]. »

Une source importante du comique moliéresque réside en effet dans la conception des personnages principaux, souvent affligés d'une manie poussée jusqu'à l'invraisemblance[154]. C'est cette manie qui suscite le comique, selon la thèse du philosophe Henri Bergson, qui dans son étude sur le rire, s'est s'appuyé sur les pièces de Molière pour montrer que le rire est suscité par le spectacle « du mécanique plaqué sur du vivant[155]. »

Comme le note Jacques Scherer, « Le personnage comique de Molière est un inconscient […] Il ne comprend jamais qu'il est comique. Le public, qui le comprend, se sent supérieur à lui, et rit de cette supériorité. Tous les ridicules peints par Molière sont inconscients: étourderie, préciosité, peur du « cocuage », dès les premières œuvres; puis, de plus en plus, opiniâtreté dans des attitudes imperméables à l'expérience. Le personnage vit dans un univers chimérique qu'il s'est créé et où il est seul: cocus imaginaires, malades imaginaires, chrétiens illusoires, faux nobles, faux savants[156]. »

Cette manie pousse les personnages à un tel niveau d'aveuglement qu'il deviennent leurs pires ennemis. Ainsi, dans L'Avare, Harpagon, rendu fou par le vol de sa cassette, s'écrie : « Je veux aller quérir la justice, et faire donner la question à toute ma maison ; à servantes, à valets, à fils, à fille, et à moi aussi[157]. »

Les contemporains de Molière ont reconnu en lui « un écrivain capable de proposer des peintures exactes des caractères et des mœurs de son temps », au point de le surnommer le peintre et de le considérer comme un nouveau Térence, fameux auteur comique latin considéré comme « le parangon de la vraie comédie »[158]. L'ensemble de ses pièces compte quelque 150 personnages[159].

Poussant le portrait de ses personnages jusqu'à la caricature, Molière a réussi à en faire des types : Tartuffe reste le modèle de la dévotion feinte, Harpagon est l'avarice personnifiée, Argan est le malade imaginaire par excellence, M. Jourdain est le type du bourgeois sot et vaniteux qui croit pouvoir s'acheter une apparence de noblesse.

Les noms propres sont souvent révélateurs : Trissotin est le modèle du pédant « triplement sot » dans Les Femmes savantes, le médecin Diafoirus dans Le Malade imaginaire évoque quelque lavement « foireux »[160], le bourgeois Gorgibus est le père des précieuses ridicules, Arnolphe dans L'École des femmes s'appelle « de La Souche », patronyme fort adéquat pour un individu obsédé par la hantise du cocuage et attaché à transmettre une lignée nobiliaire[161], etc.

Comique de répétition

Trissotin entouré des femmes savantes. Dessin de Charles Antoine Coypel, gravure de François Joullain (1726).
Illustration d'une scène du Malade imaginaire. À gauche, un apothicaire apporte un énorme clystère.

Molière exploite les effets comiques produits par la répétition, tant sur le plan verbal des dialogues[162], que dans les grandes structures de l’action[163].

Un exemple célèbre de répétition verbale est la scène du Malade imaginaire où la servante Toinette déguisée en médecin émet le même diagnostic (« le poumon ») à chacun des symptômes énumérés par Argan[164]. De même, la réplique récurrente « Sans dot ! » que fait Harpagon aux arguments opposés à son projet de marier sa fille au vieil Anselme[165].

Parfois, les répétitions s'enchaînent en séries, montrant chez Molière « une volonté de symétrie formelle[166]. », comme lorsque l'apothicaire offre un clystère à M. de Pourceaugnac :

« L’APOTHICAIRE: C’est un petit clystère, un petit clystère, benin, benin ; il est benin, benin, là, prenez, prenez, prenez, Monsieur : c’est pour déterger, pour déterger, déterger…[167]. »

Cette même séquence réapparaît quelques scènes plus loin, lorsque M. de Pourceaugnac fait le récit de ses mésaventures à celui-là même qui les a machinées, mêlant le comique de répétition au comique de situation :

« MONSIEUR DE POURCEAUGNAC : […] Apothicaire. Lavement. Prenez, Monsieur, prenez, prenez. Il est benin, benin, benin. C’est pour déterger, pour déterger, déterger[168]. »

On trouve aussi nombre de cas de répétition structurelle. À cet égard, la répétition d’un quiproquo est doublement comique. Dans George Dandin, Lubin, qui est au service de l’amant, se trompe par trois fois sur « l’identité de Dandin, le prend pour confident et lui donne une information qu’il ne devrait pas lui donner sur les amours adultères d’Angélique[169]. »

La répétition est comique parce qu'elle suggère, comme l'a noté Bergson, l'idée d'un automatisme non maitrisé :

« Quand Dorine raconte à Orgon la maladie de sa femme, et que celui-ci l’interrompt sans cesse pour s’enquérir de la santé de Tartuffe, la question qui revient toujours : « Et Tartuffe ? » nous donne la sensation très nette d’un ressort qui part. C’est ce ressort que Dorine s’amuse à repousser en reprenant chaque fois le récit de la maladie d’Elmire. Et lorsque Scapin vient annoncer au vieux Géronte que son fils a été emmené prisonnier sur la fameuse galère, qu’il faut le racheter bien vite, il joue avec l’avarice de Géronte absolument comme Dorine avec l’aveuglement d’Orgon. L’avarice, à peine comprimée, repart automatiquement, et c’est cet automatisme que Molière a voulu marquer par la répétition machinale d’une phrase où s’exprime le regret de l’argent qu’il va falloir donner : « Que diable allait-il faire dans cette galère ? » Même observation pour la scène où Valère représente à Harpagon qu’il aurait tort de marier sa fille à un homme qu’elle n’aime pas. « Sans dot ! » interrompt toujours l’avarice d’Harpagon. Et nous entrevoyons, derrière ce mot qui revient automatiquement, un mécanisme à répétition monté par l’idée fixe[170]. »

Les décors de Molière

La Princesse d'Elide (1664) créée dans les jardins de Versailles et dont les décors représentent aussi des jardins. On voit, peint sur la toile de fond, le palais d'Alcine dont l'embrasement, le lendemain, sera le bouquet final des Plaisirs de l'île enchantée.

Molière prenait grand soin non seulement des costumes, mais aussi des décors, même pour des représentations en plein air, comme celle qu'il donna de George Dandin à Versailles en 1668 : « quoi de plus fastueux et de plus éblouissant que le théâtre dressé par Carlo Vigarani dans l'allée du Roi à Versailles, couvert de feuillées pour le dehors, et à l'intérieur paré de riches tapisseries.[171] »

De nouvelles possibilités scéniques s’étaient mises en place dès le début du XVIIe siècle dans les grandes salles parisiennes : l’Hôtel de Bourgogne, le théâtre du Marais, la salle du Petit-Bourbon et tout particulièrement le théâtre du Palais-Royal, dont Philippe Cornuaille a reconstituÉ l'architecture scénique à un moment clé de son histoire grâce à l’observation de plans et de documents jusqu’ici peu ou pas exploités[172].

Pour la plupart des comédies de Molière créées à la Ville, il n'existe que peu de commentaires ou de documents contemporains touchant à la scénographie, hormis un manuscrit exceptionnel concernant Le Festin de pierre et quelques mémoires présentés par des fournisseurs, notamment pour la création du Malade imaginaire[173]. La plupart du temps, c’est la fonction même du décor induite par l’action qui aide à visualiser celui-ci. Il est en effet possible de cadastrer des périmètres où le décor prend toute son importance, tant il est lié à l’action. Les exemples de L'École des maris et de L'École des femmes sont frappants avec le déplacement parfois progressif, parfois brutal, d’un endroit à un autre, d’un décor de maison vers un autre décor. Le regroupement des comédies par thème – carrefours de rues, intérieurs, changements de lieux – aide à mieux discerner une évolution dans tel ou tel type de scénographie et souligne l’importance que pouvait accorder Molière à la fonction dramaturgique d’un décor[172].

Les copieuses relations faites par La Fontaine, Félibien ou la Gazette donnent un luxe de détails sur les décorations de la plupart des comédies-mêlées de Molière. En plus d’une fonction inscrite dans l’action, les décors et la scénographie prennent alors une forte valeur ornementale et spectaculaire. Quelques gravures publiées à grands frais à l’occasion de divertissements royaux restent les uniques représentations visuelles crédibles de certaines mises en scène, comme ces illustrations de George Dandin ou de La Princesse d’Élide[172].

Remise en question de la paternité des œuvres

Article détaillé : Paternité des œuvres de Molière.
Une collaboration (Molière et Corneille) de Jean-Léon Gérôme (1873).

La paternité des œuvres de Molière est quelquefois l’objet de contestations depuis qu’en 1919 le poète et romancier Pierre Louÿs, dans la revue littéraire Comœdia[174], annonça avoir mis au jour une supercherie littéraire. Selon lui, Molière n'aurait pas écrit lui-même ses pièces et aurait eu Pierre Corneille pour « nègre », ou, plus précisément, Molière aurait été le prête-nom de Corneille, selon une pratique qu'on ne rencontre en fait au XVIIe siècle que pour la littérature pamphlétaire et dans certains recueils de farces érudites du début du siècle.

Cette remise en question, quasiment oubliée après l'éclat de Pierre Louÿs, s'est renouvelée et un peu intensifiée depuis les années 2000, notamment avec la publication dans une revue scientifique anglo-saxonne de deux articles[175], dont le plus récent est le résumé d'une thèse de doctorat russe. Par des méthodes statistiques différentes, ces deux articles constatent la proximité entre le vocabulaire et la syntaxe des deux auteurs et en déduisent que la théorie de Pierre Louÿs est valide. L'un repose sur le calcul de la « distance intertextuelle » du point de vue lexical ; l'autre repose sur l'analyse de données syntaxiques. Dans les deux cas, l'enquête n'a toutefois pas été élargie aux autres auteurs de comédies du XVIIe siècle pour vérifier si la proximité entre le vocabulaire et la syntaxe de Corneille et de Molière ne se retrouverait pas aussi chez leurs confrères. Or, justement, une étude plus récente a montré que, si l'on élargit le corpus à d'autres auteurs, la proximité observée entre certaines comédies de Corneille et de Molière n'a rien d'exceptionnel[176].

L'argumentaire le plus détaillé en faveur de Corneille est celui de Denis Boissier, « Molière, bouffon du Roi et prête-nom de Corneille »[177]. Comme dans le cas de Shakespeare, cette théorie est estimée inconsistante par tous les spécialistes de Corneille[n 48] aussi bien que par ceux de Molière[n 49] et plus largement par l'ensemble des historiens de la littérature et du théâtre français, qui n'y font généralement même pas allusion[n 50].

Un site internet, ouvert en 2011 sous la direction de Georges Forestier, déploie un ensemble d’arguments historiques, philologiques, stylistiques et lexicologiques, ainsi que des témoignages d’époque et des travaux récents qui réfutent la thèse de Louÿs[178] et recense les soi-disant « anomalies dans les vies et les relations de Molière et de Corneille » qui ont pu donner du crédit à cette thèse[179].

Réception critique et interprétations

L'Avare, acte IV, scène 7. Lithographie d'Auguste Desperet.
Maquette de décor pour Le Malade imaginaire de Pier Luigi Pizzi.
Le Misanthrope, acte III, scène 4. Lu par Cécile Sorel.

Réception et diffusion

De son vivant, Molière a eu contre lui des critiques qui lui reprochaient son recours à la farce, considérée comme un genre bas et vulgaire — attaques amplifiées par le parti religieux qui se sentait visé par certaines de ses pièces — mais il avait pour lui l'élite intellectuelle de l'époque[180]. Il comptait parmi ses amis Chapelle et le peintre Pierre Mignard. Dès 1663, l'influent critique Jean Chapelain louait Molière pour la qualité de son invention et les morales de ses pièces, tout en le mettant en garde contre un excès de bouffonnerie[n 51]. Quant à Boileau, il assistait à ses pièces[n 52] et y riait de bon cœur[n 53], même s'il dénonce dans L'Art poétique les disparités de ton et ce qu'il juge être des faiblesses dans l'œuvre de Molière[n 54]. Mais selon de nombreux témoignages, il « ne se lassait point d’admirer Molière, qu’il appelait toujours le Contemplateur »[181].

La Fontaine entretenait des rapports cordiaux bien que distants avec le dramaturge. Tout comme lui, il assigne à l'œuvre la nécessité de plaire[n 55]. Il lui consacre un petit poème dans une lettre[n 56],[182]. Il a fait son épitaphe en 1673 (voir plus haut). La même année, Brécourt publie une comédie intitulée L'Ombre de Molière dans laquelle le dramaturge est confronté dans l'au-delà à une poignée de ses personnages désireux de se venger de lui pour les avoir trainés en ridicule[183]. Molière a donc bien donné lieu à un phénomène de « mythologisation spontanée » comme le note un critique moderne : « Molière compte parmi le petit nombre des artistes suscitant une légende spontanée presque de leur vivant[159]. »

Au siècle suivant, Molière est « admiré pour avoir apporté les lumières en une époque de préjugés » et est d'ores et déjà considéré comme un « génie universel »[184]. Toutefois, si Chamfort fait son éloge, Jean-Jacques Rousseau dénonce son théâtre comme « une école de vices et de mauvaises mœurs, plus dangereuse que les livres mêmes où l'on fait profession de les enseigner »[185]. Cette critique vaudra à Molière d'être quelque peu exclu du répertoire post-révolutionnaire[186].

Mais son théâtre sera redécouvert au XIXe siècle et est célébré par Hugo, Musset[n 57], Gautier, Stendhal, Balzac et le critique Sainte-Beuve[187].

À l'étranger, l'œuvre de Molière est traduite en anglais d'abord partiellement par John Ozell (1714)[188] puis intégralement par Baker et Miller (1739)[189]. Elle a été adaptée pour la première fois au Japon à partir de 1892, par l'auteur Koyo Osaki[190]. Elle est maintenant disponible, au moins partiellement, dans plus d'une cinquantaine de langues[191].

Au XXe siècle, l'intérêt ne tarit pas. Après plus de trois siècles, les pièces de Molière continuent à être abondamment jouées. Il est de loin l'auteur le plus joué à la Comédie-Française depuis sa fondation. En 2008, Molière totalisait 33 400 représentations contre 9 408 pour Racine et 7 418 pour Corneille. Ses pièces les plus jouées sont Le Tartuffe, L'Avare et Le Malade imaginaire[192].

Interprétations

La critique moderne est divisée sur l'interprétation à en faire : « l'œuvre a pendant si longtemps été considérée comme une confidence personnelle à peine voilée, ou comme l'exposé volontiers didactique d'une thèse ou d'une philosophie — libertine, naturaliste, ou de sens commun — qu'il est encore difficile aujourd'hui d'adopter un point de vue totalement libéré de ces perspectives[193]. » S'inscrivant en faux contre la thèse de René Bray selon qui « Molière n'a pensé qu'à nous faire rire[194] », Gérard Defaux estime au contraire que « Molière est un artiste qui pense » et que son théâtre « consiste essentiellement en une méditation sur la nature et sur les mécanismes de la comédie, qui mène peu à peu Molière à prendre conscience de soi, à se remettre en question, pour parvenir en définitive à une vision comique du monde et de notre condition totalement différente de celle dont il était parti[195]. »

Les pièces se prêtent en effet à des lectures et interprétations parfois très divergentes comme le montrent les mises en scène :

« Jouvet, qui n'a cessé de souligner le caractère totalement malléable de chaque pièce de Molière, faisait au milieu de notre siècle ce constat : « successivement romantique, symbolique ou réaliste, une pièce de Molière peut s'adapter encore au freudisme, au surréalisme, à l'existentialisme »; les stars de la mise en scène de la période 1960-80, les Planchon, Chéreau, Bourseiller, Roussillon, ont incontestablement retenu la leçon.[196] »

Pour sa part, Bernard Sobel donne du Dom Juan une lecture sociologique, montrant « un monde aristocratique en déclin dont les valeurs féodales — gloire, honneur, vertu — ne peuvent être que des façades après la Fronde »[197]. De même, dans sa mise en scène du Tartuffe en 1990, il « reste fidèle à sa conception d'un Molière anti-monarchiste et anti-bourgeois » et présente cette pièce comme « la crise de conscience de la bourgeoisie naissante qui a engendré le totalitarisme ».[197] Dès lors, le comique est évacué au profit du message politique.

À l'étranger, Molière a parfois aussi été replacé dans un contexte actuel. Ainsi, Bill Dexter « transporte Le Misanthrope de la Cour de Louis XIV à la «Cour» autocratique de Charles de Gaulle en 1966 », en utilisant une traduction-adaptation écrite à l'occasion du tricentenaire de la pièce par Tony Harrison.[198]

Postérité de Molière

L'Avare de Georges Méliès (1908).
La fontaine Molière, entre les rues de Richelieu et Molière à Paris.

Plusieurs pièces de Molière ont donné lieu à des adaptations au cinéma et à la télévision. Le Bourgeois gentilhomme compte huit adaptations pour le petit ou le grand écran, dont la dernière date de 2012; Le Misanthrope en compte sept, la plus récente étant de 2013; L'Avare quatre; George Dandin une. Les références sont données dans les pages consacrées à chacune des pièces.

Au cinéma

À la télévision

  • En 1994, Robert Wilson réalise La Mort de Molière[211].
  • En 2008, Jan-Hinrik Drevs et Henrike Sandner réalisent un épisode sur Molière, dans la série Les Grands Dramaturges, avec Michel Galabru[212].

Hommages

De nombreux lieux et établissements scolaires portent son nom. On peut citer :

Notes et références

Notes

  1. a et b Montfleury, dans L'Impromptu de l'Hôtel de Condé, ironise sur la prestation de Molière dans le rôle de César de la Mort de Pompée : « […] il vient le nez au vent, / Les pieds en parenthèse, et l'épaule en avant, Sa perruque qui suit le côté qu'il avance, / Plus pleine de laurier qu'un jambon de Mayence, / Ses mains sur le côté d'un air peu négligé, / Sa tête sur le dos comme un mulet chargé, / Ses yeux fort égarés, puis débitant ses rôles, / D'un hoquet éternel sépare ses paroles, / Et lorsqu'on lui dit : Et commandez ici/ Il répond/ Con-nai-sez-vous-Cé-sar-de-lui-par-ler-ain-si? »[48].
  2. « Ce fut Molière lui-même qui se fit peindre ainsi […] Mignard, son ami, après avoir ébauché son portrait, lui demanda sous quel habillement il désirait d'être représenté. Molière, qui se piquait de jouer supérieurement dans le tragique, voulut être peint en César, avec la couronne de laurier sur la tête et le bâton de commandement à la main »[2].
  3. Il ne sera dit « Jean-Baptiste » qu'après la naissance de son premier frère, né en en 1624 et également prénommé Jean. L'acte de baptême de Molière (original détruit en 1871, transcription par Edmond Révérend du Mesnil (Mesnil 1879, p. 66) : « Du samedy 15e janvier 1622, fut baptisé Jean, fils de Jean Pouquelin, marchant tapissier, et de Marie Cresé, sa femme, demeurant demeurant rue Sainct-Honoré. Le parin Jean-Louis Pouquelin, porteur de grains, la marine Denis Lescacheux, veuve de Sebastien Asselin, vivant maistre tapissier » (Jurgens 1963, p. 212).
  4. L'inscription que l'on peut lire aujourd'hui sur une façade au 31 rue du Pont-Neuf sous un buste de Molière (voir photo) est erronée. Molière n'est pas né dans cette maison. Wagner, qui a habité cette maison en 1839, le croyait et en était fier.
  5. La famille de Molière ne compte pas que des tapissiers : un de ses oncles, Michel Mazuel, collabore à la musique des ballets de cour et est nommé en 1654 compositeur de la musique des vingt-quatre violons du Roi.
  6. « Plusieurs fois l'an, voire le mois, devant des foules rassemblées pour un rituel qui tenait du spectacle, de la fête et du cérémonial, on y pendait, on y rouait, on y décapitait, on y essorillait les valets indélicats, on y livrait aux flammes, après les avoir lacérés, les livres condamnés par les autorités civiles ou religieuses. Jusqu'en 1535, on y avait également brûlé des hommes »[6]. L'un des derniers à y être mort sur le bûcher, est le protestant Audebert Valeton, aïeul de Savinien de Cyrano de Bergerac.
  7. Il y avait huit « tapissiers ordinaires » qui servaient deux par deux un trimestre par an. La fonction est plus honorifique que lucrative (sans anoblir, elle permet de prendre le titre d’écuyer), mais un tapissier du roi doit être un habile homme d’affaires, disposant d’une bonne trésorerie ou d’un solide crédit.
  8. Selon un témoignage contemporain, ces auteurs seraient Charles Varlet de La Grange et un ami de Molière nommé Jean Vivot.
  9. Aucun document ne permet d'affirmer que Bernier et Chapelle ont été élèves des Jésuites à Clermont.
  10. Molière s'est intéressé plus tard à l'épicurisme dans la version radicale qu'en donne le De rerum natura de Lucrèce, dont il a traduit des fragments du deuxième livre dans un mélange de vers et de prose, dont rien ne subsiste aujourd'hui. Pas moins de six témoignages contemporains font état de cette traduction-adaptation. Voir le texte de ces témoignages sur le site Molière-Corneille et à la date du 26 février 1659 dans les Éphémérides de François Rey, accessibles en lignes. Mais s'il faut en croire l'abbé Michel de Marolles, cette traduction, qui était plutôt une adaptation comme d'autres avant lui en avaient fait (en particulier l'abbé Charles Cotin dans son Théoclée), avait été faite d'après la traduction en prose que Marolles lui-même avait fait paraître en 1650, puis en 1659. Celui-ci écrit dans la préface des Six livres de Lucrèce. De la nature des choses, troisième édition, 1677 : « Plusieurs ont ouï parler de quelques vers [d']après la traduction en prose qui fut faite de Lucrèce dès l’année 1649 (sic), dont il y a eu deux éditions. Ces vers n’ont vu le jour que par la bouche du comédien Molière, qui les avait faits [comprendre: ils n'ont pas été imprimés] […] Il les avait composés, non pas de suite, mais selon les divers sujets tirés des livres de ce poète, lesquels lui avaient plu davantage, et les avait faits de diverses mesures. Je ne sais s’il se fût donné la peine de travailler sur les points de doctrine et sur les raisonnements philosophiques de cet auteur, qui sont si difficiles, mais il n’y a pas grande apparence de le croire, parce qu’en cela même il lui eût fallu donner une application extraordinaire, où je ne pense pas que son loisir, ou peut-être quelque chose de plus, le lui eût pu permettre, quelque secours qu’il eût pu avoir d’ailleurs, comme lui-même ne l’avait pas nié à ceux qui voulurent savoir de lui de quelle sorte il en avait usé pour y réussir aussi bien qu’il faisait, leur ayant dit plus d’une fois qu’il s’était servi de la version en prose dédiée [par Marolles, en 1650] à la Sérénissime reine Christine de Suède. »
  11. Selon Charles Boullanger de Challuset (ou Le Boulanger de Chalussay. Sur ce personnage, qui paraît bien informé de certains faits de la jeunesse de Molière, voir Madeleine Jurgens, « Qui était Boullanger de Challuset? », Revue d'histoire du théâtre, 1972-4, p. 428-440.) Boullanger est l'auteur d'une comédie satirique intitulée Élomire hypocondre, ou Les Médecins vengés. Élomire est un anagramme de Molière. Cette comédie, qui n'a probablement jamais été représentée, est considérée par les historiens comme « un texte de première importance ». L'édition originale de 1670, supprimée à la suite des poursuites intentées par Molière (dont fait état un « Avis au lecteur » que l'on trouve dans les réimpressions), est accessible en ligne sur Gallica. On peut lire sur le même site l'édition critique procurée par Louis Moland au XIXe siècle siècle.
  12. « On s’étonnera peut-être, écrit-il, que je n’aie point fait M. de Molière avocat. Mais ce fait m’avait absolument été contesté par des personnes que je devais supposer en savoir mieux la vérité que le public; et je devais me rendre à leurs bonnes raisons. Cependant sa famille m’a si positivement assuré du contraire que je me crois obligé de dire que Molière fit son droit avec un de ses camarades d'étude. » (Grimarest 1705, p. 312-313)
  13. On peut suivre sur transcription de documents authentiques les étapes de la courte vie de l'Illustre Théâtre dans Jurgens 1963, p. 90-108.
  14. Reproduction gravée d'un original peint à l'huile portant la mention « Portrait du sieur Molière, acteur, fondateur de l'Illustre Théâtre, 1645 »[21].
  15. L'accent grave n'était pas encore en usage au XVIIe siècle (sauf sur les mots à, là, où), comme on peut le vérifier dans toutes les publications de l'époque, et en particulier dans le premier Dictionnaire de l'Académie française paru en 1694, trente ans après la mort de Molière (voir par exemple les entrées : amere, amerement, barriere, carriere, épithete, guere, premiere, premièrement, derniere, dernierement, etc.).
  16. Sur ce personnage, voir Elizabeth Maxfield-Miller, «Louis de Mollier, musicien, et son homonyme Molière», dans Recherches sur la musique français classique, Paris, Picard, 1963, p. 25-38.
  17. Pour une consultation des actes notariés dans lesquels signent les comédiens avec leurs noms de « fief », voir les ouvrages de Sophie-Wilma Deierkauf-Holsboer sur Le Théâtre de l'Hôtel de Bourgogne (Paris, Nizet, 1968) et sur Le Théâtre du Marais (Paris, Nizet, 1954) et de Alan Howe sur Le Théâtre professionnel à Paris, 1600-1649 (Paris, Archives nationales, 2000). La plus récente mise au point sur ce sujet se trouve à cette adresse.
  18. Molière apparaît le 23 avril 1648 dans un document administratif comme « sieur Morlierre (sic), l’un des commédiens (sic) de la trouppe (sic) du sieur Dufresne », alors qu'il se présente aux autorités de la ville de Nantes pour demander l’autorisation de représenter des comédies (Jurgens 1963, p. 297)
  19. Charles Coypeau d’Assoucy, Aventures burlesques de Dassoucy, Paris, Delahays, 1858, p. 96-97. En ligne sur Gallica
  20. Le 19 mai 1658, Thomas Corneille écrit à l'abbé Michel de Pure : « Nous attendons ici les deux beautés que vous croyez pouvoir disputer cet hiver d’éclat avec la sienne [la beauté de Mlle Baron, actrice parisienne]. Au moins ai-je remarqué en Mlle Béjart grande envie de jouer à Paris, et je ne doute point qu'au sortir d’ici, cette troupe n’y aille passer le reste de l’année. Je voudrais qu'elle voulût faire alliance avec le Marais, cela en pourrait changer la destinée. (Bouquet 1880, p. 18). »
  21. Thomas Corneille rêvait d'une fusion entre les deux troupes pour assurer la pérennité de celle du Marais. Ce projet échouera.
  22. Grâce peut-être à Daniel de Cosnac, ancien proche du prince de Conti, devenu évêque de Valence et aumônier de Monsieur.
  23. « Dans la farce française, les personnages n'étaient pas masqués, mais avaient le visage enfariné. » (Baschera 1998, p. 24)
  24. Si l’on en croit un reçu de 500 livres ainsi libellé : « 500 livres tournois dont Sa Majesté lui a fait don pour lui donner moyen de supporter les frais et dépenses que lui (sic) convient faire en cette ville de Paris où il est venu par son commandement pour le plaisir et récréation de Sadite Majesté, et ce pour les six premiers mois de ladite année ».
  25. Document consultable sous la forme d'un microfilm coté MC/MI/RS/386 aux Archives nationales (site de Paris). Transcription intégrale dans Jurgens 1963, p. 366-367.
  26. Extrait du registre paroissial de l'église Saint-Germain-l'Auxerrois à Paris :« Du lundi vingtiesme [février 1662] Jean Baptiste Poquelin, fils de Jean Poquelin et de feüe Marie Cresé d'une part et Armande Gresinde Béiard, fille de feu Joseph Béiard et de Marie Herué d'autre part, tous deux de cette paroisse, vis-à-vis le Palais Royal, fiancés et mariés tout ensemble, par permission de M. Comtes, doyen de Nostre-Dame et grand vicaire de Monseigneur le Cardinal de Retz, archevesque de Paris, en présence de Jean Poquelin, père du marié et de André Boudet, beau-frère dud. marié et de lade dame Herué, mère de la mariée, et Louis Béiard et Magdeleine Béiard, frère et sœur de lad. mariée et d'autres, avec dispense de deux bans. » Les registres paroissiaux et d'état civil à Paris ont été détruits par les incendies de la Commune de Paris (1871) mais l'acte a été recopié par Auguste Jal dans son Dictionnaire critique de biographie et d'histoire[57]
  27. Le détail de ces fêtes figure dans une relation contemporaine, parue sous la forme d'une luxueuse publication quelques mois plus tard, sous le titre Les Plaisirs de l'Isle enchantée. Course de bague faite par le Roi à Versailles, le 6 mai 1664: en ligne sur Gallica.
  28. Une somme de 2 860 livres le premier jour, six recettes de plus de 2 000 livres, 16 de plus de 1 000, une moyenne de 1 337 livres contre 940 pour L’École des femmes.
  29. Depuis la fin de 1662, il ne joue plus dans les pièces sérieuses représentées par la troupe.
  30. Dans sa première remarque sur la IIe Satire de Boileau, dédiée à Molière, Claude Brossette écrit : « Elle fut faite en 1664. La même année, l'auteur étant chez M. Du Broussin avec M. le duc de Vitry et Molière, ce dernier y devait lire une traduction de Lucrèce en vers français qu'il avait faite dans sa jeunesse. En attendant le dîner, on pria M. Despréaux [= Boileau] de réciter la satire adressée à Molière, et Molière ne voulut plus lire sa traduction, craignant qu'elle ne fût pas assez belle pour soutenir les louanges qu'il venait de recevoir. Il se contenta de lire le premier acte du Misanthrope, auquel il travaillait en ce temps-là… » (Œuvres de Mr. Boileau Despréaux, tome I, Genève, 1716, p. 21, en ligne)
  31. En 1676, un certain Guichard, accusé d'avoir voulu assassiner Lully, fit imprimer un factum dans lequel il tentait de disqualifier les témoins cités par sa partie. Il s'en prenait, entre autres, à Armande Béjart, qu'il qualifiait de fille de son mari et de femme de son père, couchant avec tous les autres hommes sauf avec son père et mari. Douze ans plus tard, une nouvelle calomnieuse intitulée La Fameuse Comédienne ou Histoire de la Guérin, auparavant femme et veuve de Molière, détailla les prétendues infidélités de la comédienne.
  32. Voir la lettre du ministre des Affaires étrangères, Hugues de Lionne, au secrétaire de la reine Christine de Suède qui demandait à voir une copie du Tartuffe : « Molière ne voudrait pas hasarder de laisser rendre sa pièce publique, pour ne pas se priver de l’avantage qu’il se peut promettre, et qui n’irait pas à moins de 20 000 écus pour toute sa troupe, si jamais il obtenait la permission de la représenter » (Lettre citée in extenso dans les Œuvres de Molière, Paris, Hachette, 1878, t. IV, p. 310, accessible en ligne).
  33. « Ses ennemis ont eu le dernier mot. Ils l'ont obligé à la forme la plus efficace, et la plus pénible sans doute, de la censure, à l'autocensure. », écrivait Couton 1971, t. 1, p. XXXIV.
  34. La Gazette d’Amsterdam, 9 mars 1673, p. 1. De son côté le correspondant des Relations véritables de Bruxelles écrivit 1er mars 1673 : « Il y a six jours que le sieur Molière […] mourut subitement, sortant de la Comédie… ». Voir la Notice du Malade imaginaire dans Forestier-Bourqui, t. 2, p. 1544.
  35. Molière avait déjà rencontré Baron en 1666 quand celui-ci n'avait que 12 ans et avait entrepris de le former, mais une dispute de l'enfant avec Armande Béjart aurait causé son départ. Baron entrera finalement dans la troupe en 1670. Certains ont déduit de cet engouement pour le jeune homme que Molière a eu avec lui des relations homosexuelles. Grimarest, qui a connu Baron et l’a consulté pour écrire sa Vie de M. de Molière, présente la version de ce dernier (Grimarest 1705, p. 94-118). En revanche, selon le pamphlet La Fameuse Comédienne (1688), l’amour de Molière pour le jeune homme ne faisait aucun doute.
  36. Duchêne 1998, p. 750. Les moyennes sont calculées à partir du tableau des bénéfices de la troupe par saison. Celle-ci commence après Pâques.
  37. Cette salle construite par Le Vau et « reconstruite par l'ingénieur et architecte Gaspare Vigarani, intendant des Plaisirs, des machines, théâtres, ballets et fêtes royales était le plus grand théâtre jamais construit à cette date, pouvant accommoder 6 000 spectateurs. » (Peacock 2012, p. 22) Mais elle avait une très mauvaise acoustique.
  38. On connaît l’ameublement et la disposition des lieux par l’inventaire après décès dressé à sa mort. Le loyer est de 1 300 livres, au lieu de 550 pour la rue Saint-Thomas-du-Louvre.
  39. Voir Mazouer 1989, p. 146-148. À ce titre, le musicologue et novelliste Philippe Beaussant suggère que le désaccord entre le musicien royal et Molière aurait une origine esthétique. Selon ce dernier : « Molière, que l'on fait trop à la légère l'ancêtre de l'opéra-comique, tenait justement au clivage, dans ses comédies-ballets, entre la comédie parlée et vraisemblable, d'une part, et d'autre part, le chant et la musique ressortissant au monde de l'irréel ; en particulier avec le récitatif, l'opéra de Lully mêlera les deux registres de la parole et de la musique, que Molière tient à distinguer. » (Philippe Beaussant, Molière et l'opéra, , p. 155-168).
  40. « À l’hospice des Enfants-Rouges, fondé au Marais par François 1er, aussi bien qu’à l’hôpital du Saint-Esprit, près la Grève, on recevait et l’on élevait les enfants de pauvres. Ceux de l’hospice du Saint-Esprit s’appelaient les enfants bleus. À l’hospice de la Trinité, où les enfants portaient aussi un habit de cette même couleur, on leur faisait apprendre gratuitement un métier. » (Édouard Fournier, Les Caquets de l’Accouchée, Paris, 1855, p. 255)
  41. « J’avouerai en tremblant que le troisième Acte est mon ouvrage, et que je l’ai travaillé sans avoir trouvé dans ses papiers ni le moindre fragment, ni la moindre idée. Heureux s’il m’eût laissé quelque projet à exécuter. Tout ce que je pus conjecturer ce fut qu’il avait tiré Mélicerte de l’Histoire de Timarète et de Sésostris, qui est dans Cyrus… », préface de Myrtil et Mélicerte, publiée en 1699.
  42. D'après Jean-Pierre Chauveau, « l'œuvre proprement lyrique de Molière Remerciement au roi (1663) et ce pensum didactique qu'est la Gloire du Val-de-Grâce (1669) est mince et, somme toute, d'intérêt moyen. » (Anthologie de la poésie française du Moyen Âge au XVIIe siècle, Gallimard, La Pléiade, notice, page 1533, 2010 (pour la réimpression). Il faut ajouter à ces deux poèmes le sonnet  A Monsieur de La Mothe Le Vayer sur la mort de monsieur son fils écrit à l'automne 1664, dont le (texte sur Gallica témoigne d'une émotion réelle (p. XI).
  43. Frontispices de l'édition de 1682[116], dessinés par Pierre Brissart et gravés par Jean Sauvé, à l'exception de ceux de L'École des maris, L'École des femmes, Tartuffe ou l'Imposteur, L'Amour médecin qui proviennent des éditions originales et sont de François Chauveau.
  44. Du vivant de Molière, selon le registre de La Grange pour le nombre de représentations[44].
  45. Acte 1 et début de l'acte 2, l'auteur ayant ensuite renoncé aux vers pour des raisons de délais.
  46. « Sur vingt-cinq costumes connus, dix comportent expressément du vert, qui est avec le jaune la couleur de Sganarelle. Les bourgeois de la maturité, Orgon, Harpagon, Chrysale sont en noir. […] Par son déguisement le personnage concentre sur lui l'attention, se livrant à la merci du spectateur. (Simon 1957, p. 56) »
  47. Voir Scène 5, p. 532. Le personnage d'Arnolphe a toutefois fait l'objet d'interprétations contradictoires. Ridicule pour les uns et dans les représentations scéniques habituelles, il représente pour Simone Weil l'extrême misère d'une âme souffrant d'une passion non partagée. Aussi, un critique voit-il dans cette pièce une « tragédie burlesque », qui fait disparaître les oppositions tranchées entre tragédie et comédie (Hubert 1962, p. 66-67).
  48. Voir la conclusion de André Le Gall dans la plus récente biographie de Corneille (Flammarion, 1997): « Il n'est pas inconcevable que Molière ait confié ses manuscrits à Corneille afin qu'il y jette un œil. […] Cette hypothèse-là, purement hypothétique, mais conforme à la nature des liens qui peuvent se tisser entre un auteur et son metteur en scène, n'ôte en rien à Molière la paternité de ses œuvres » (p. 473)
  49. Voir notamment la conclusion de Roger Duchêne : « Devant ce tissu d'inventions, d'approximations et d'erreurs qui ne convainquent que ceux qui aiment le sensationnel et se laissent emporter par l'imagination et l'éloquence d'un auteur de romans, on reste confondu en voyant que l'idée continue de faire son chemin et à trouver des défenseurs au fil du temps. » (Duchêne 1998, p. 162); voir aussi en 2011 le site Molière auteur des œuvres de Molière ouvert par les responsables de la nouvelle édition des Œuvres complètes de Molière dans la Bibliothèque de la Pléiade parue en 2010.
  50. Voir la plus récente histoire du théâtre français : Charles Mazouer, Le Théâtre français de l'âge classique, Paris, Champion, 2 vol. (2006 et 2010). Dans le Théâtre français du XVIIe siècle, collectif sous la direction de Christian Biet (L'Avant-scène théâtre, 2009), Romain Johez mentionne toutefois que « d'aucuns » continuent de souscrire aux « élucubrations de Pierre Louÿs » (p. 397.)
  51. « Il a connu le caractère du comique et l’exécute naturellement. L’invention de ses meilleures pièces est inventée [sic], mais judicieusement. Sa morale est bonne et il n’a qu’à se garder de la scurrilité [bouffonnerie]. » Jugement extrait de la « Liste de quelques gens de lettres vivant en 1662 » (manuscrit conservé à la BNF, cote Ms. fr. 23045), reproduite dans Desmolets, Mémoires de littérature et d'histoire, Paris, 1749, II, 1, p. 24, consultable en ligne sur Google Livres.
  52. Son ami Le Verrier ayant écrit que Boileau « était fort assidu aux comédies de Molière », Boileau corrige : « Je n'étais point assidu aux comédies de Molière.» Les Satires de Boileau commentées par lui-même, 1906, p. 41, consultable sur Gallica.
  53. « Racine […] lui ayant dit un jour, comme pour lui adresser un reproche : « Je vous ai vu à la pièce de Molière, et vous riiez tout seul sur le théâtre. — Je vous estime trop, lui répondit Boileau, pour croire que vous n’y ayez pas ri, du moins intérieurement. » (Notice de L'Avare en ligne, p. 2)
  54. « Dans ce sac ridicule où Scapin s'enveloppe, / Je ne reconnais plus l'auteur du Misanthrope. (L'Art poétique, chant III) »
  55. Collinet relève des citations convergentes entre Molière et La Fontaine, révèle la nature de leur relation : « Je voudrais bien savoir, si la grande règle de toutes les règles n'est pas de plaire. » (Molière, La Critique de l'École des femmes, p. 528), à quoi le fabuliste répond en écho : « [...] plaire est son principal but. » Voir Collinet 1974, p. 181.
  56. Il s'agit d'une lettre envoyé au poète François de Maucroix et dont voici les six premiers vers :

    « C’est un ouvrage de Molière,
    Cet écrivain par sa manière,
    Charme à présent toute la Cour.
    De la façon que son nom court,
    Il doit être par delà Rome :
    J’en suis ravi, car c’est mon homme. (Jean de La Fontaine, lettre à François de Maucroix, . »

  57. Il expose, dans Une soirée perdue (1840), ses impressions après une représentation du Misanthrope : « Cette mâle gaieté, si triste et si profonde / Que lorsqu'on vient d'en rire, on devrait en pleurer. ».

Références

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  68. Louis XIV, le plus glorieux de tous les Roys, p. 282-283.
  69. Premier Placet.
  70. Rey & Lacouture 2007, p. 273-278.
  71. Second Placet.
  72. Pour plus de détail sur cette coïncidence, voir Rey & Lacouture 2007, p. 352-354.
  73. Observations sur Le Festin de pierre.
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  83. La Grange note dans la marge son registre: « Mardi 11. Néant, à cause de la mort du petit Molière. »
  84. Robinet, Lettre à Madame (8 octobre 1667), cité dans Mongrédien 1965 tome 1, p. 299.
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Voir aussi

Bibliographie

Éditions de référence

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  • Eugène Despois et Paul Mesnard, Œuvres de Molière, t.1 : Premières farces attribuées à Molière, Paris, Hachette, coll. « Les Grands Écrivains de la France », , 562 p. (lire en ligne)
  • Eugène Despois et Paul Mesnard, Œuvres de Molière, t.2 : Les Précieuses ridicules, Sganarelle, Dom Garcie de Navarre, L'École des maris, Paris, Hachette, coll. « Les Grands Écrivains de la France », 1873-1900, 440 p. (lire en ligne)
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Études et ouvrages cités

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Articles connexes

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Liens externes