Touche pas à la femme blanche !

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Touche pas à la femme blanche ! (titre italien : Non toccare la donna bianca !) est un film franco-italien réalisé par Marco Ferreri, sorti en 1974.

Synopsis[modifier | modifier le code]

Une parodie de western, de la bataille de Little Big Horn (1876) avec le célèbre général Custer et Buffalo Bill tournée dans le chantier du futur Forum des Halles, dans le centre de Paris des années soixante-dix, juste après la destruction des pavillons Baltard. Dans cette farce qui mélange les époques, le général Custer veut parquer et exterminer les Indiens devenus résistants aux persécutions. Marie-Hélène de Boismonfrais, tout de blanc vêtue, est séduite par Custer. Elle symbolise « la femme blanche. » Mitch, l'éclaireur indien de Custer, ne doit pas toucher « la femme blanche » : cela concerne principalement Marie-Hélène de Boismonfrais, mais également toute femme qui n'est pas indienne, qu'elle soit habillée de rouge ou de blanc.

Fiche technique[modifier | modifier le code]

Distribution[modifier | modifier le code]


Analyse[modifier | modifier le code]

Production ambitieuse et exploitation ratée : la "vengeance" d'un cinéaste[modifier | modifier le code]

Le film précédent de Marco Ferreri, La grande bouffe, sorti en salles en 1973, un an avant Touche pas à la femme blanche !, avait eu droit à des réactions scandalisées au festival de Cannes[1] allant jusqu'à des insultes, des bousculades et des huées[2] mais le film avait été un énorme succès en salles, totalisant plus de 2 800 000 entrées[3], pour treize semaines d'exploitation à Paris[4]. Le film avait été coproduit, entre autres, par le célèbre et controversé producteur Jean-Pierre Rassam et par Ferreri lui-même. Mais Alain Sarde rapporte qu'au lieu de reverser à Ferreri la part qui devait lui revenir, Rassam avait réinvesti l'argent dans d'autres projets cinématographiques, et Ferreri aurait, dès lors, juré de se venger[5]. Ainsi, à l'occasion de l'idée de son nouveau film, qu'il eut en se promenant du côté du chantier des Halles, alors un énorme « trou » à la place de ce que furent les pavillons Baltard, il aurait affirmé : « je vais ruiner Rassam »[6]. Il se tourna donc à nouveau vers lui, pour produire Touche pas à la femme blanche ! conjointement avec Jean Yanne et Michel Piccoli.

Dès sa sortie en salles, en 1974, le film fut un échec et Ferreri aurait alors prononcé ces mots : « Pour moi c'est un succès ! »[6]. Le film totalisa pourtant dix fois moins de spectateurs que La Grande Bouffe, aux alentours de 230 000 entrées en France[3]. Ferreri aurait ainsi réussi à se "venger" en faisant perdre de l'argent à Rassam car la production était ambitieuse et coûteuse : elle réunit le quatuor d'acteurs qui avait fait le succès de La Grande Bouffe, Marcello Mastroianni, Michel Piccoli, Philippe Noiret et Ugo Tognazzi, quatuor auquel viennent s'ajouter d'autres grands noms, Catherine Deneuve, Serge Reggiani et Darry Cowl ; et la reconstitution de la bataille de Little Big Horn demandait également un certain nombre de moyens, notamment de nombreux figurants et de nombreux chevaux, même si l'on reste relativement loin d'une production hollywoodienne.

Une distribution exceptionnelle...[modifier | modifier le code]

La distribution de ce film est, en effet, exceptionnelle, regroupant des acteurs, parmi les plus populaires de leur époque :

  • Marcello Mastroianni y joue l'un de premiers rôles en incarnant le « colonel Custer ». Méconnaissable avec les cheveux longs (ce qui est conforme à la vérité historique), il incarne un Custer aussi ridicule, histrion, que colérique et cruel. Par exemple, lors de sa première scène dans le film, il perd ses nerfs pour avoir perdu son peigne ou bien il punit l'un de ses soldats en lui faisant lécher des déjections humaines. Il déteste, viscéralement, les indiens.
  • Philippe Noiret campe un général timoré mais ambitieux et vénal, enchaînant diverses maladies tout au long du film, on le voit souvent alité à l'écran et dans un pyjama d'une pièce d'un effet comique assuré.
  • Ugo Tognazzi a un rôle de traître : il est Mitch, l'éclaireur indien du colonel Custer. C'est à lui que Custer adresse la réplique « ne touche pas à la femme blanche » qui donne son titre au film. Subissant les humiliations de Custer et les anathèmes des indiens, on peut le voir jouer une imitation de Custer/Mastroianni saisissante[Note 1].
  • Michel Piccoli campe un Buffalo Bill burlesque, extravagant et grotesque. Vantant ses nombreux exploits, notamment contre les troupeaux de bisons, ce personnage doit rendre cette guerre contre les indiens populaire. Il apparaît soudainement à chaque fois que les médias sont présents, éclipsant Custer et le faisant enrager de se faire voler la vedette.
  • Catherine Deneuve alias Marie-Hélène de Boismonfrais, une dame patronnesse infirmière, incarne une beauté ingénue et sensuelle, amoureuse de Custer, sans cesse apeurée par les indiens dont elle ne voit que des stéréotypes.
  • Serge Reggiani fait une prestation spectaculaire en indien, aussi sage que fou. Crâne rasé, vêtu d'un léger pagne tout au long de ses apparitions, il prodigue, sous couvert de tenir des propos incohérents, des conseils finement avisés : il annonce la traîtrise de l'homme blanc et la disparition des indiens[7]. Il est comme le bouffon du théâtre classique par qui la vérité est dite.
  • Darry Cowl joue un vétérinaire qui a trouvé une méthode révolutionnaire pour empailler les indiens afin de pourvoir les exposer morts. Il procède à cette tâche devant des enfants indiens.

...pour des rôles inhabituels : une critique du star system[modifier | modifier le code]

Si il est inhabituel de voir Mastroianni jouer de tels rôles, il est encore plus rare de voir Catherine Deneuve s'aventurer dans de telles expériences cinématographies. Alors au faîte de sa gloire, elle tente à travers ce film de prendre un virage dans sa carrière cinématographique, loin des rôles qu'elle avait joués jusque là dans les années 60[8]. Elle y incarne la dualité classique de la femme blanche dans les western américaines, à la fois « putain » et femme pure et dévouée[9], mais portée à l'extrême : on retrouve là une caricature du rôle de Deneuve dans Belle de Jour[9]. La critique le lui reprochera d'ailleurs, disant qu'elle « se roule [...] dans le moche, voire l'innomable »[10]. Aussi Ferreri, en lui faisant jouer une femme amoureuse de son compagnon à la ville, Marcello Mastroianni, alias Custer, met-il Deneuve en abîme de son image en tant que star en dehors des écrans. En ce sens, le film devient une critique du star système et des rôles établis à l'avance pour les acteurs comme en témoigne encore le fait de faire jouer à Marcello Mastroianni un rôle de perdant, le général Custer ayant perdu la bataille de Little Bog Horn contre les indiens et interprété ici de manière aussi ridicule que violente[9].

Anachronisme et pastiche[modifier | modifier le code]

Là où La Grande Bouffe bien que provoquant le spectateur, se déroulait à l'époque contemporaine avec une trame narrative somme toute classique, Touche Pas à la femme blanche ! est un pastiche de western, une farce burlesque et satirique[11] dont le foisonnement avait de quoi déconcerter le spectateur. Le film multiplie ainsi les gags et les anachronismes[12] : tourné en plein chantier de la rénovation du quartier des Halles, dont on aperçoit parfois les travaux et engins de terrassement et les immeubles alentours, l'histoire se déroule pourtant au temps de la conquête de l'Ouest américain. Les acteurs eux-mêmes sont pour certains en costumes du XIXe siècle tandis que d'autres sont habillés selon la mode contemporaine[13]. Dès l'une des premières scènes, le ton est posé : on voit le général Custer, en costume d'époque, arriver par un train électrique dans une grande gare parisienne où les figurants sont habillés selon la mode contemporaine.

D'ailleurs, à travers la mise en scène du personnage du général Custer, le film lui-même est une parodie des classiques du western, tel La Charge fantastique de Raoul Walsh[14]. Mais là où chez Walsh, il s'agit encore d'un héros, bien qu'en prise avec ses propres contradictions, Ferreri en fait ici un personnage à l'opposé : complètement en porte-à-faux avec son univers et dépeint comme un fou, avide de sang, hystérique, raciste et manipulé par sa hiérarchie[15]. Le réalisateur souhaite ainsi « dissoudre le mythe du western »[16]. On touche là au cœur de ce qu'il a voulu faire : un hommage critique au cinéma qui ouvre sur la contestation politique contemporaine. Ainsi Marco Ferreri dira-t-il « Pourquoi un western ? Parce que selon moi nous vivons dans un climat de western. Parce que le western a toujours été l’énorme piège dans lequel nous sommes tombés depuis l'enfance. Le western exprime de manière simple et élémentaire les concepts de Dieu, Patrie et Famille. Moi, je reprends ces concepts et je les fais éclater par le rire. Les Halles sont le western, elles sont un décor de western. Ce n'est pas l'Arizona qui fait le western, le western ce sont aussi les idées. Ne trouve-t-on pas dans la ville les mêmes éléments que l'on trouve dans un western ? »[17]

Une critique politique contemporaine : des Indiens au « trou » des Halles[modifier | modifier le code]

Au delà du fait de dépeindre la cruauté de l'armée américaine et des blancs vis-à-vis des Indiens, le film est aussi à inscrire dans la politique contemporaine du réalisateur. S'il est d'ailleurs immédiatement perçu comme politique par la critique, dans le prolongement de mai 68, certains affirmant que « les soldats bleus vous ont parfois d'évidentes ressemblances avec les CRS à l'uniforme à peine plus foncé »[18], c'est d'un évènement encore plus récent dont souhaite parler Ferreri, à travers les anachronismes évidents dont il émaille son film : la rénovation du quartier des Halles (mise ici en parallèle avec le traitement des Indiens aux États-Unis).

C'est que le lieu de tournage du film est central dans sa construction et son propos : le « trou » des Halles, creusé en plein cœur de Paris à la suite de la destruction des pavillons Baltard, afin de construire une gare RER (référencé dans le film sous la forme de la construction du chemin de fer) et un grand centre commercial. Ce projet, qui s'inscrit dans la rénovation du quartier des Halles et du quartier de l'Horloge « demeure dans la mémoire collective comme un des plus grands fiascos de l'urbanisme moderne. »[19] Ainsi, tourner un film en ce lieu traitant du génocide des indiens aux États-Unis est-il l'occasion pour Marco Ferreri de dresser un parallèle entre la destruction d'un admirable ensemble architectural, historique, populaire, et une rénovation urbaine qui aboutit à chasser du centre de Paris, les pauvres et les étrangers[20].

Anecdotes[modifier | modifier le code]

  • Le film fait ouvertement allusion a des évènements de l'époque : le président Nixon et le scandale du Watergate : l'on peut voir son portrait à de nombreuses reprises dans le film
  • L'affiche du film est l’œuvre de Moebius, le célèbre dessinateur de bandes dessinées[21].

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. à l'instar de son imitation de Marlon Brando en tant que Parrain dans La grande bouffe.

Références[modifier | modifier le code]

  1. Paolo Mereghetti, Il Mereghetti. Dizionario dei film 2002, 2 vol., Baldini & Castoldi, 2001, p. 942
  2. La cinémathèque française « Dossier de presse : hommage à Alain Sarde », 2009, [1]
  3. a et b http://www.boxofficestars.com/article-michel-piccoli-box-office-1970-1982-110695689.html
  4. http://www.boxofficestars.com/article-36602613.html
  5. La cinémathèque française « Dossier de presse : hommage à Alain Sarde », op. cit., [2]
  6. a et b Ibid., [3]
  7. « Interview de Serge Reggiani sur son rôle dans Touche pas à la femme blanche », INA
  8. Geneviève Sellier, « La fiction éclatée », Etudes socioculturelles — Volume 1, L'Harmattan, 2007, p. 306
  9. a, b et c Ibid., p. 306
  10. Ibid., p. 311
  11. Laurence Schifano, Le cinéma italien de 1945 à nos jours, Armand Colin, 2011
  12. Cécile Sorin, Pratiques de la parodie et du pastiche au cinéma, Editions L'Harmattan, 2010 , p. 143
  13. Ibid., p. 143
  14. Ibid., p. 141
  15. Ibid., p. 147
  16. C. Depuyer, « Ferreri : un cinéma de mœurs-fiction » in Cinéma 74, n°190-191, 1974, p. 190
  17. F. Borin (dir.) « Marco Ferreri » in Circuito Cinema, n°31, Venise, mars 1988
  18. J.-R. Huleu « Touche pas à la femme blanche ! de Marco Ferreri » in Libération, 24/01/74
  19. Réaménagement des Halles sur accomplir.asso.fr [PDF]
  20. Geneviève Sellier, « La fiction éclatée », Études socioculturelles — Volume 1, op. cit., p. 306
  21. Jean Giraud-Moebius, de la bande dessinée au cinéma, sur le site de Paris Match

Liens externes[modifier | modifier le code]