Théorèmes de Sylow

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En théorie des groupes finis, les théorèmes de Sylow forment une réciproque partielle du théorème de Lagrange, d'après lequel, si H est sous-groupe d'un groupe fini G, alors l'ordre de H divise l'ordre de G. Ces théorèmes garantissent, pour certains diviseurs de l'ordre de G, l'existence de sous-groupes d'ordre égal à ces diviseurs, et donnent une information sur le nombre de ces sous-groupes.

Ces théorèmes portent le nom du mathématicien norvégien Ludwig Sylow, qui les démontra en 1872[1]. Par la suite, ils ont été partiellement généralisés au cas des groupes infinis[2].

Définition[modifier | modifier le code]

Soit p un nombre premier et G un groupe fini ; alors nous définissons un p-sous-groupe de Sylow de G comme un élément maximal de l'ensemble des p-sous-groupes de G, ordonné par inclusion. Autrement dit, c'est un p-sous-groupe de G qui n'est contenu dans aucun autre p-sous-groupe de G. Tout p-sous-groupe de G est inclus dans un p-sous-groupe maximal[3], ce qui garantit l'existence de p-sous-groupes de Sylow. L'ensemble (non vide, donc) de tous les p-sous-groupes de Sylow pour un entier premier p donné est parfois noté[4] SylpG. On les appelle aussi plus simplement[5] : les p-Sylow de G.

Les collections de sous-groupes maximaux, dans un sens ou un autre ne sont pas rares en théorie des groupes. Le résultat étonnant ici est que dans le cas de SylpG, tous les membres sont en fait conjugués entre eux (et donc isomorphes) et cette propriété peut être exploitée pour déterminer d'autres propriétés de G.

Les théorèmes de Sylow[modifier | modifier le code]

Les propositions suivantes furent présentées et démontrées par le mathématicien norvégien Ludwig Sylow en 1872[1].

Théorèmes de Sylow pour les groupes finis — Soit G un groupe d'ordre pn s, où p est un nombre premier, n est un entier naturel et p ne divise pas s, autrement dit n est la valuation p-adique de l'ordre de G. Alors :

  • Théorème 1[6] : Il existe un p-Sylow de G d'ordre pn.
  • Théorème 2 : Tous les p-Sylow de G sont conjugués entre eux, i.e. si H et K sont deux p-Sylow de G, alors il existe un élément g dans G vérifiant gHg-1 = K.
  • Théorème 3 : Soit np le nombre de p-Sylow de G.

En particulier, les deux premiers théorèmes impliquent que

les p-Sylow de G sont exactement[7] ses sous-groupes d'ordre pn,

par conséquent tout p-sous-groupe de G est inclus dans un sous-groupe d'ordre pn.

Par ailleurs, le deuxième théorème implique que tous les p-Sylow de G sont isomorphes, et que le normalisateur de chacun d'entre eux est d'indice np dans G.

Exemples, applications[modifier | modifier le code]

Soit G un groupe d'ordre 15 = 3 · 5. Nous devons avoir n3 divise 5, et n3 ≡ 1 mod 3. La seule valeur satisfaisant ces contraintes est 1 ; ainsi, il y a un seul sous-groupe d'ordre 3, et il doit être normal (puisqu'il n'a pas de conjugués distincts). De façon analogue, n5 divise 3, et n5 ≡ 1 mod 5 ; il a donc aussi un seul sous-groupe normal d'ordre 5. Puisque 3 et 5 sont premiers entre eux, l'intersection de ces deux sous-groupes est triviale, et donc G est nécessairement un groupe cyclique. Ainsi, il existe un seul groupe d'ordre 15 (à un isomorphisme près) : le groupe Z/15Z.

Donnons un exemple plus complexe. Nous pouvons montrer qu'il n'y a pas de groupe simple d'ordre 350. Si |G| = 350 = 2 · 52 · 7, alors n5 doit diviser 14 (= 2 · 7), et n5 ≡ 1 mod 5. Donc n5 = 1 (puisque ni 6 ni 11 ne divisent 14), et ainsi G doit avoir un sous-groupe normal d'ordre 52, et donc ne peut pas être simple.

L'article groupe simple d'ordre 168 utilise un théorème de Sylow pour démontrer la simplicité d'un groupe. L'article groupe alterné utilise ces théorèmes pour montrer que le plus petit groupe simple non abélien est d'ordre 60.

Démonstrations[modifier | modifier le code]

La démonstration[8] des théorèmes de Sylow repose sur des propriétés de l'action par conjugaison du groupe G sur lui-même et sur l'ensemble de ses parties, ainsi que de la restriction de cette action à un sous-groupe H :

  • l'équation aux classes de G, |G| = |Z(G)| + ∑i [G:Zi], où
    • Z(G) est le centre de G,
    • chaque Zi est un sous-groupe strict de G, d'indice [G:Zi] > 1 ;
  • |Cl(S)| = [G:N(S)], où
  • de même, |ClH(S)| = [H:NH(S)], où
    • ClH(S) est la classe de conjugaison de S par les éléments de H, c'est-à-dire l'ensemble des hSh-1, pour chaque h dans H,
    • NH(S)=H∩N(S)[9].

Preuve du théorème 1[modifier | modifier le code]

On procède par récurrence sur l'ordre de G. Si cet ordre vaut 1 (ou plus généralement si n = 0, i.e. si p ne divise pas l'ordre de G), le groupe trivial est bien un sous-groupe de G d'ordre pn = 1. Supposons désormais que G est non trivial, et que le théorème 1 est vérifié pour tout groupe d'ordre strictement plus petit que celui de G.

  • Si G a un sous-groupe strict d'indice premier à p alors, d'après l'hypothèse de récurrence, ce sous-groupe a un sous-groupe d'ordre pn ; ainsi, il en est de même pour G.
  • Si au contraire tous les sous-groupes stricts de G sont d'indice divisible par p alors, dans l'équation aux classes, |G| et tous les [G:Zi] sont divisibles par p, donc |Z(G)| aussi. Comme de plus Z(G) est abélien, il a un sous-groupe H d'ordre p[10]. Ce sous-groupe H étant normal dans G (car inclus dans le centre de G), on peut considérer le groupe quotient G/H, dont l'ordre est pn-1s. D'après l'hypothèse de récurrence, G/H possède alors un sous-groupe L d'ordre pn-1. Soit K l'image réciproque de L par la projection canonique de G sur G/H : c'est un sous-groupe de G contenant H, et K/H est isomorphe à L (d'après le premier théorème d'isomorphisme). Puisque H est d'ordre p, alors K est d'ordre pn.

Preuve des théorèmes 2 et 3[modifier | modifier le code]

Soient K un p-Sylow de G, nK le nombre de ses conjugués, et H un p-Sylow quelconque de G. Alors la classe de conjugaison Cl(K), orbite de K pour l'action du groupe G, est naturellement partitionnée en sous-orbites pour l'action (restreinte) du groupe H. Ainsi nK = ∑i |ClH(Li)|, où l'on a choisi un élément Li dans chaque sous-orbite.

Or le cardinal [H:NH(L)] de toute sous-orbite d'un élément L de Cl(K) :

- est une puissance de p, comme tout indice fini d'un sous-groupe dans un p-groupe ;

- est égal à 1 (si et) seulement si H=L. En effet, si 1 = [H:NH(L)] = [H:H∩N(L)] alors H est inclus dans N(L), si bien que HL est un groupe dans lequel L est normal. De plus, d'après le deuxième théorème d'isomorphisme, le groupe quotient de HL par L est isomorphe au groupe H/(HL), donc c'est un p-groupe. Comme L est également un p-groupe, il en va de même pour HL. Par maximalité de H et L on en déduit : H = HL = L.

  • En appliquant ce qui précède au cas particulier H=K, on en déduit que nK est une somme de puissances de p dont exactement une vaut 1, donc que nK est congru à 1 modulo p.
  • En particulier, nK n'est pas divisible par p. Donc en appliquant ensuite ce qui précède à un p-Sylow H quelconque, on en déduit qu'il existe au moins un L dans Cl(K) tel que H=L, autrement dit : que H est un conjugué de K. Par conséquent, le nombre np de p-Sylow de G est exactement nK.
  • L'autre fait concernant np suit presque immédiatement : puisque np=nK est congru à 1 modulo p, il est premier avec pn. Or par ailleurs nK = [G : N(K)] divise |G| = pns. On en déduit qu'il divise s.

Remarquons qu'une grande partie des arguments utilisés ci-dessus reste valable aussi longtemps que |Cl(K)| = [G:N(K)] est fini ; ainsi nous pouvons énoncer de façon analogue :

Théorème de Sylow pour les groupes infinis[2],[11] — Si l'un des p-Sylow de G n'a qu'un nombre fini de conjugués, alors tous les p-Sylow de G sont conjugués, et leur nombre est congru à 1 modulo p.

Dans ce théorème, l'hypothèse est cruciale : il existe des groupes (nécessairement infinis) possédant des p-Sylow non conjugués et même non isomorphes, par exemple le produit libre de deux p-groupes non isomorphes et non triviaux, ou encore le « groupe symétrique dénombrable » , i.e. le sous-groupe du groupe symétrique \scriptstyle\mathfrak{S}(\N) constitué des permutations à support fini[2].

Autres démonstrations[modifier | modifier le code]

Une autre démonstration[12] du premier théorème (l'existence des p-Sylow, au sens : p-sous-groupes d'indice premier à p) consiste à vérifier d'abord ce théorème pour le groupe linéaire GLn(Z/pZ), qui est d'ordre (pn–1)(pn–p)…(pn–pn–1), en remarquant que le sous-groupe constitué des matrices triangulaires supérieures avec des 1 sur la diagonale principale est d'ordre p×p2×…×pn–1 donc est un p-Sylow. L'étape clé est ensuite un lemme de « stabilité du premier théorème par sous-groupes » qui construit, pour tout sous-groupe H d'un groupe fini G, un p-Sylow pour H à partir d'un p-Sylow pour G. Il suffit pour conclure de remarquer que grâce au théorème de Cayley, tout groupe de cardinal n s'identifie à un sous-groupe (constitué de matrices de permutations) du groupe GLn(Z/pZ).

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a et b M. L. Sylow, « Théorème sur les groupes de substitutions », Math. Ann., vol. 5,‎ 1872, p. 584-594 (lire en ligne)
  2. a, b et c (de) A. P. Dietzmann, A. Kurosch (en) et A. I. Uzkow, « Sylowsche Untergruppen von unendlichen Gruppen », Rec. Math. [Mat. Sbornik] N.S., vol. 3 (45), no 1,‎ 1938, p. 179–185 (lire en ligne)
  3. Cette propriété est immédiate par finitude de G. Dans le cas d'un groupe G infini (dont les p-Sylow sont définis exactement de la même façon), elle est assurée par le lemme de Zorn, cf J. J. Rotman, An introduction to the theory of groups, Springer, 1995, ISBN 978-0-387-94285-8, p. 78.
  4. (en) H. Kurzweil et B. Stellmacher, The Theory of Finite Groups, An Introduction, Springer, 2004 (ISBN 0-387-40510-0), p. 63 et suivantes
  5. Daniel Perrin, Cours d'algèbre [détail des éditions] p. 19-20
  6. Dans cet énoncé du théorème 1, la précision « p-Sylow » est bien sûr redondante : tout sous-groupe de G d'ordre pn est évidemment un p-Sylow de G.
  7. C'est parfois cette caractérisation qui est prise comme définition des p-Sylow, comme dans : Bourbaki, Algèbre, Partie 1, Springer 2006 (ISBN 9783540338499) p. A.I.74 § 6 déf 10 ; J.-P. Serre, Groupes finis (Cours à l'ENSJF 1978/79) ; Daniel Perrin, Cours d'algèbre [détail des éditions] p. 18 ; Serge Lang, Algèbre [détail des éditions] chap. I § 6 ; Aviva Szpirglas, Algèbre L3 : Cours complet avec 400 tests et exercices corrigés [détail de l’édition] def 6.115 ; M. Reversat, B. Bigonnet, Algèbre pour la licence, Cours et exercices corrigés, Dunod (2000) p. 50, ou le cours de Wikiversité sur les théorèmes de Sylow.
  8. Les éléments de cette preuve sont essentiellement les mêmes que dans Serge Lang, Algèbre [détail des éditions], mais présentés dans un ordre différent, pour qu'une partie de la démonstration reste valide même lorsque le groupe G est infini.
  9. Cette notation est introduite p. 59 de H. Kurzweil, B. Stellmacher, The Theory of Finite Groups, An Introduction, Springer, 2004.
  10. Voir l'article Groupe abélien fini, ou (sans invoquer l'abélianité) l'article Théorème de Cauchy .
  11. La preuve présentée ici est essentiellement la même que dans W.R. Scott, Group Theory, 1964, rééd. Dover 1987, théorème 6.1.10, p. 133.
  12. Cette démonstration est détaillée dans le paragraphe « Premier théorème de Sylow » de la page de Wikiversité proposée en lien ci-dessous. Elle est présentée par Daniel Perrin, Cours d'algèbre [détail des éditions] (p. 18 de l'édition de 1996) comme tirée du cours de Jean-Pierre Serre à l'ENSJF en 1978/79 : Groupes finis.

(en) Cet article est partiellement ou en totalité issu de l’article de Wikipédia en anglais intitulé « Sylow theorems » (voir la liste des auteurs)

Voir aussi[modifier | modifier le code]

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