Gracques

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Tiberius et Caius Gracchus, œuvre d'Eugène Guillaume, XIXe siècle.

Les frères Tiberius Sempronius Gracchus et Caius Sempronius Gracchus, surnommés les Gracques, sont deux hommes d'État romains.

Issus de la nobilitas plébéienne, fils du consul Tiberius Sempronius et de Cornelia Africana, petits-fils de Scipion l'Africain, ils sont renommés pour leur tentative infructueuse de réformer le système social romain.

Tiberius Sempronius Gracchus[modifier | modifier le code]

Tiberius, né en 163 av. J.-C.[1], a épousé Claudia Pulcheria, fille du consul Appius Claudius Pulcher, princeps senatus, il est le beau-frère de Scipion Émilien et le petit-fils de Publius Cornelius Scipio Africanus dit Scipion l'Africain, le grand vainqueur de la deuxième guerre punique. Il apprit la rhétorique auprès de Diophane de Mithylène et Blossius de Cumes, un stoïcien, fut son maître de philosophie. Il a donc été initié très tôt aux débats philosophiques autour des notions d'égalité et de citoyenneté.

Il fut d'abord questeur en 137 av. J.-C. et fut envoyé en Espagne avec le consul Caius Hostilius Mancinus. Il sauva l'armée romaine de l'incompétence du consul alors qu'elle se trouvait encerclée et à la merci de l'ennemi. Il négocia une paix avec les Numantins (Espagne) car son père avait instauré de bons rapports entre sa famille et les Numantins et s'était constitué une clientèle solide. Mais cette paix, rejetée par le Sénat, mit un terme à sa carrière militaire, et perturba les rapports que Tibérius entretenait avec le Sénat.

Selon Plutarque[2], l'idée d'une réforme agraire lui vint alors qu'il traversait l'Étrurie en direction de Numance. Il fut frappé par ces immenses domaines exploités par des hordes d'esclaves et aussi par ces immenses terrains vides d'hommes.

En 133 av. J.-C., il est tribun de la plèbe et soumet sa proposition de loi agraire connue sous le nom de Rogatio Sempronia (-133) qui reprenait le principe de l'anadasmos et dont le contenu était le suivant :

  • limitation au droit de possessio individuelle de l'ager publicus: 500 jugères, 250 jugères supplémentaires par enfant et maximum de 1000 jugères par famille ;
  • institution d'un triumvirat chargé d'appliquer cette loi. Il s'y fait élire avec son frère Caïus et son beau-père Appius Claudius Pulcher pour l'année 133 av. J.-C. ;
  • redistribution aux citoyens pauvres des terres récupérées à raison de 30 jugères par personne.

Lors de la présentation de son projet, il fit l'éloge du citoyen, évoquant son utilité pour Rome dans le domaine militaire et la considération que l'on doit lui apporter en conséquence. Il fit également la critique de l'esclave, jurant de son inutilité militaire et de sa perpétuelle infidélité, évoquant la guerre servile qui secouait encore Rome une année auparavant.

Les sénateurs s'opposèrent à cette loi. En effet, celle-ci contrecarrait le jeu du clientélisme qui leur assurait de nombreux soutiens et des victoires électorales faciles. En effet, la distribution des terres était désormais assurée par la seule famille Sempronia et ses alliées, ce qui faisait automatiquement des bénéficiaires les clients des Gracques.

De plus, cette loi représentait une perte de pouvoir du Sénat et des sénateurs. En effet, le Sénat n'aurait plus le contrôle exclusif de l’ager publicus et le remembrement des terres entraînerait une réduction de la puissance des grands propriétaires, parmi lesquels beaucoup étaient des sénateurs, car la terre apportait la richesse et la dignitas.

Ils achetèrent un tribun de la plèbe, Octavius, pour que celui-ci fit usage de son intercessio (droit de veto sur les mesures qui lui semblent contraires aux intérêts de la population qu'il représente). Tibérius, après avoir demandé à deux reprises à Octavius de retirer son veto en appela au peuple pour qu'il destituât Octavius. C'était la première fois que le peuple s'arrogea le droit de destituer un tribun de la plèbe. Cette mesure allait à l'encontre des institutions de Rome, à l'encontre des lois, car seul le Sénat avait le droit de renvoyer un magistrat. La loi fut alors votée.

C'est alors que Tiberius se représenta à un second tribunat, lors de l'été 133 av. J.-C., pour l'année 132. Les historiens s'interrogent sur les motivations de Tibérius : pourquoi se présenter à un second tribunat ? Pour conserver une immunité, ce qui est peu probable étant donné qu'il est déjà Triumvir. Par rapport à la loi, ce qui est discutable car la loi a été votée et qu'il est membre des triumvirs. D'aucuns y voient la volonté d'établir un pouvoir personnel. Selon Plutarque cependant, c'est le conseil de ses amis qui l'aurait poussé à se représenter, craignant un complot des riches pour annuler sa loi agraire; on se rappelle, en effet, que le Sénat avait déjà acheté le tribun Octavius pour qu'il contrecarre les projets de Tibérius à propos de la répartition des terres, approuvée par le peuple.

Le tribunat lui fut refusé. Il décida de faire pression sur l'assemblée avec quelques partisans pour les forcer à accéder à sa requête. Lors de l'été 133 av. J.-C., éclata une émeute, conduite par le Grand Pontife Scipion Nasica, et il fut tué (son meurtre reste encore flou ; il y a deux hypothèses : soit il a été égorgé, soit il a été tué par un coup de banc) devant la porte du Capitole, à côté de la statue des rois. 300 de ses partisans furent massacrés lors de l'émeute et le cadavre de Tibérius fut jeté dans le Tibre.

Caïus Sempronius Gracchus[modifier | modifier le code]

Caius, né en 154 av. J.-C. est d'abord questeur en Sardaigne en 126 av. J.-C. avant d'être élu tribun de la plèbe en 124 av. J.-C. pour l'année 123.

Caius a apparemment un vrai programme politique : diminuer les pouvoirs du Sénat romain et accroitre ceux des comices afin de relever la République. Afin de faire accepter son projet de loi agraire, il commence par s'allouer les faveurs des principaux opposants au Sénat : la plèbe et les chevaliers par diverses mesures :

  • La Lex Sempronia frumentaria : elle prévoit de distribuer un boisseau de blé par mois à prix réduit à tous les citoyens pauvres. Certains considèrent que, même si elle semble nécessaire, car la pauvreté des citoyens est un problème réel à Rome, cette loi est un fin calcul politique dans la mesure où elle permet de s'attirer les faveurs populaires.
  • la Lex Calpurnia : elle introduit la parité entre les chevaliers et les sénateurs devant les tribunaux. Les quaestiones perpetuae ou questions perpétuelles sont ouvertes au chevaliers. Caius augmente le nombre des jurés de 300 à 600 membres et introduit 300 chevaliers. De ce fait, l'avantage que détenaient les sénateurs au niveau judiciaire sur les chevaliers n'existe plus.
  • La Lex theatralis : elle sépare les chevaliers des sénateurs dans les théâtres.
  • Une autre loi leur confère la collecte de l'impôt de la riche province d'Asie.
  • La Lex sempronia de comitii : elle modifie les modalités d'élection des comices centuriates. L'ordre de succession des centuries dans le déroulement du vote est dorénavant établi par tirage au sort.

Toutes ces mesures tendent à réduire le pouvoir des sénateurs au profit des chevaliers par rapport aux comices.

Il tente dans un second temps de faire passer sa réforme agraire, qui allait dans le même sens que celle de son frère.

  • La juridiction des triumviirs, supprimée en 129 av. J.-C., est rétablie.
  • Les assignations de terre passent de 30 à 200 jugères pour permettre aux citoyens pauvres d'améliorer leur condition sociale.
  • La création de colonies afin de soutenir son projet : deux en Italie et une à Carthage.

Pour faire accepter sa proposition par le sénat, il permet aux patres d'acquérir des terres qu'ils convoitaient dans le Latium et autour de Tarente et de Capoue.

Cela lui procure une grande popularité et lui permet de se faire réélire tribun de la plèbe en 123 av. J.-C.. En effet, depuis le vote d'une loi de Gaius Papirius Carbo en 125 av. J.-C., les tribuns de la plèbe pouvaient être reconduits dans leur fonction sans attendre le délai traditionnel.

Pour lutter contre lui, le Sénat décide de réduire son influence. Il dresse contre lui le tribun Marcus Livius Drusus. Drusus propose alors la création de 12 colonies de 3000 hommes choisis parmi les capite censi, les citoyens pauvres. Cette surenchère détourne l'attention du peuple de Caius au profit de Drusus. Grâce à cela, il peut faire voter une loi supprimant les vectigales, (redevances de l'ager publicus), exonérant les grands propriétaires et donc beaucoup de sénateurs.

Caius réplique en proposant la création d'une colonie de 6000 hommes sur le site de Carthage et l'octroi de la citoyenneté romaine complète aux Latins et partielle (sine suffragio) aux Italiens afin de s'attirer leurs faveurs. Mais les propositions de Caius sont trop avancées pour la Rome de l'époque et, en voulant brûler les étapes, Caius se brûle les ailes. La création d'une colonie sur le site maudit de Carthage est un sacrilège. L'attribution de la citoyenneté aux Latins et aux Italiens mord sur un privilège du peuple romain. Caius perd ainsi l'appui d'une partie du peuple qui l'avait soutenu jusqu'alors, et aussi celui du consul.

Lorsque Caius part superviser la construction de la colonie à Carthage, ses adversaires en profitent pour le discréditer. Lors de l'élection des tribuns pour l'année 121 av. J.-C., il n'est pas réélu.

Aussitôt une loi ordonne le démantèlement de la colonie de Carthage : Caius fait appel de la décision mais échoue. Il tente alors de faire sécession avec ses partisans comme la plèbe jadis avait fait sécession contre les patriciens au Mont Sacré.

Le Sénat réplique en promulguant un senatus consultum ultimum qui autorise l'élimination de Caius par n'importe quel moyen.

Caius et son esclave fuient et arrivent au bois sacré de Furrina où ils trouvent la mort en 121 av. J.-C. Les causes ne sont pas établies avec certitude. Assassiné par son esclave ? Suicide ? Rattrapés par leurs poursuivants ?

Sa maison fut saccagée et le terrain vendu, enfin, la dot de son épouse Licinia confisquée.

C'est la première fois, et non la dernière, qu'un senatus consultum ultimum est prononcé et qu'une telle vague de violence envahit Rome à cause de divergences politiques.

Inspiration[modifier | modifier le code]

Pseudonyme[modifier | modifier le code]

  • Gracchus Babeuf, de son vrai nom François Noël Babeuf, prit ce pseudonyme en raison des réformes sociales tentées par les Gracques.

Interprétation de Machiavel[modifier | modifier le code]

Au chapitre X du Prince, Nicolas Machiavel pose comme règle que le Prince doit non seulement vivre parmi ses sujets, mais aussi asseoir son pouvoir dessus. De même, le Prince pourrait-il gouverner sans l'onction des "grands" (c'est-à-dire les magistrats, ceux en qui les us et coutumes populaires reconnaissent quelque dignité). Toutefois, en cas de temps de périls, le peuple connaît une propension à se replier sur ses us et coutumes et, par là même, sur ceux qui en sont porteurs (les magistrats). Un Prince nouveau, ayant mal fondé son pouvoir naissant, risquerait, en ce sens, de se faire abandonner de ses sujets. « Témoins les Gracques qui, si bons tribuns fussent-ils, ne purent compter sur le peuple pour les défendre contre les Sénateurs », dit Machiavel.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Bouix, Christopher, La véritable histoire des Gracques, Les Belles Lettres, 2012
  • François Hinard (dir.), Histoire romaine : Tome I. Des origines à Auguste, Fayard,‎ 2000
  • Nicolet, Claude, Les Gracques ou crise agraire et révolution à Rome, Julliard, 1967

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Hinard 2000, p. 533
  2. Plutarque, Vie des Gracques, VIII. Plutarque affirme tenir cette information d'un livre écrit par Gaius, le frère de Tiberius

Articles connexes[modifier | modifier le code]