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Sissy (genre)

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Sissy est un terme anglophone désignant un garçon ou un homme efféminé et/ou homosexuel[1]. Le plus souvent péjoratif, il est aussi parfois assumé par les personnes qu'il désigne, dans un processus de réappropriation de l'insulte[2]. Si les équivalents français de tante ou tapette existent[3], la différence culturelle entre les contextes francophones et anglophones ne permet pas un recouvrement total des terminologies.

Origine du terme

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Une première occurrence du terme sissy, dans son sens originel de « sœur », apparait dans les années 1840-1850 aux États-Unis. Il acquiert pour la première fois une connotation péjorative autour de 1885-1890. Le verbe sissify apparait quelques années plus tard, vers 1900-1905[4]. À titre de comparaison, l'équivalent masculin tomboy apparait pour la première fois dans les années 1545-55[5].

Dans les années 1930, il n'y a, selon le joueur de football américain Michael Oriard (en), « pas plus accablante insulte que d'être traité de sissy » et le mot est largement utilisé par les entraineurs et les journalistes sportifs pour dénigrer les équipes rivales et encourager un comportement féroce de la part des joueurs[6]. L'utilisation du mot sissy est « omniprésente » parmi la jeunesse américaine des années 1930 ; le terme est utilisé pour inciter les garçons à rejoindre des gangs, rabaisser les garçons qui ont violé les normes du groupe, pousser à se conformer à une forme de masculinité stricte, et justifier la violence (y compris la violence sexuelle) contre les jeunes et les plus faibles des enfants[7]. Les bons élèves sont alors insultés de sissy et les styles de vêtements associés aux classes sociales plus élevées sont qualifiés de sissified.

La variante orthographique cissy est attestée en anglais britannique, au moins avant le milieu des années 1970[8].

Sémantique

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Sens péjoratif

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Sissy est utilisé pour qualifier péjorativement tout garçon ou tout homme qui n'est pas conforme aux « normes » des stéréotypes du genre masculin. Le terme peut alors impliquer par analogie un manque de courage, de force, d'athlétisme, de testostérone, voire de libido, qui sont traditionnellement associés à la masculinité hégémonique occidentale. Il peut également désigner tout homme portant un intérêt à une activité perçue comme féminine[9].

Si le terme sissy peut-être considéré comme l'équivalent du terme tomboy (une fille ou une femme avec des traits ou des intérêts masculins), il porte des connotations plus fortement négatives. Une recherche publiée en 2015 suggère que ces termes n'ont pas la même portée : sissy est presque toujours péjoratif et transmet une plus grande gravité, tandis que tomboy génère rarement autant d'inquiétude, quoiqu'il incite également à se conformer à un rôle de genre normatif[10]. Ces termes sont une forme de contrôle social et se basent souvent sur un lien infondé entre non-conformité de genre et homosexualité.

Depuis 2015, le terme sissy est identifié comme « sexiste » dans les institutions scolaires du Royaume-Uni[11] où est considéré comme « tout aussi inacceptables [que] les propos racistes et homophobes de la langue »[12].

Donné aux filles, sissy (ou sis) correspond par ailleurs à un surnom formé à partir de sister (sœur). Au sein d'une famille, il désigne le plus souvent la plus âgée des filles de la fratrie. Entre amis, il s'agit également d'un terme affectueux.[réf. nécessaire]

Réappropriation

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À la fin des années 1980, certains hommes commencent à revendiquer le terme de sissy dans un processus de retournement du stigmate[13], processus qui s'observe également en contexte francophone vis-à-vis du terme pédé[14]. À partir de 2009, l'émission RuPaul's Drag Race popularise l'expression « sissy that walk » (litt. : « féminise cette démarche ») auprès des publics queers américain et international[15].

Dans les études queer

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Dans son ouvrage The « Sissy Boy Syndrome » and the Development of Homosexuality de 1987, le sexologue Richard Green compare deux groupes de garçons qu'il a étudiés sur une période de 15 ans : l'un est composé de garçons « conventionnellement masculins » et constitue son groupe témoin ; l'autre comprend des « garçons féminins » (selon Green) ou des « sissies » (selon les autres enfants), qui jouent à la poupée et adoptent des comportements associés aux filles. Durant leur enfance, Green analyse des caractéristiques telles que l'intérêt pour le sport, les préférences en matière de jouets dans la salle de jeux, les fantasmes de jeu à la poupée, le comportement physique (« agir comme une fille » par opposition au jeu brutal), le travestissement et le comportement psychologique, en utilisant des tests, des questionnaires, des entretiens et des suivis. Il étudie également l'influence des relations parentales et les réactions vis-à-vis des comportements atypiques. Des suivis ultérieurs montrent que, finalement, 3⁄4 des garçons féminins ou « sissy » analysés deviennent des hommes gays ou bisexuels, contre un seul garçon du groupe témoin. L'analyse de la question de la nature et de l'éducation n'a pas été concluante[16].

Plus récemment, la sissyphobie (discrimination à l'égard des hommes efféminés) a fait l'objet d'études dans le champ des études queer contemporaines[17]. À ce terme, d'autres auteurs et autrices préfèrent ceux d'efféminiphobie[18], fémiphobie[19], femmephobie, ou effemimania[20],[21].

Pour le chercheur en psychologie Gregory M. Herek (en), la sissyphobie se pose comme la combinaison de la misogynie et de l'homophobie[22]. Le spécialiste de la communication Shinsuke Eguchi déclare à ce titre en 2011 :

« Le discours de l'hétérosexualité produit et reproduit l'antiféminité et l'homophobie (Clarkson, 2006). Par exemple, les hommes gays féminins sont souvent qualifiés de « fem », « bitchy », « pissy », « sissy » ou « queen » (ex : Christian, 2005 ; Clarkson, 2006 ; Payne, 2007). Ils sont perçus comme s'ils se comportaient comme des « femmes », ce qui incite les hommes gays qui performent la masculinité hétéronormative à adopter des attitudes négatives à l'égard des hommes gays efféminés (Clarkson, 2006 ; Payne, 2007 ; Ward, 2000). C'est ce qu'on appelle la sissyphobie (Bergling, 2001). Kimmel (1996) soutient que « la masculinité a été (historiquement) définie comme la fuite des femmes et la répudiation de la féminité » (p. 123). Ainsi, la sissyphobie joue le rôle de stratégie de communication pour les hommes gays hétérosexuels afin de justifier et de renforcer leur masculinité. (p. 38). »

Il ajoute : « Je me demande comment la « sissyphobie » joue un rôle particulier dans la dynamique des processus de violence domestique dans le modèle d'accouplement hétérosexuel et efféminé de l'homme du même sexe ». (p. 53)[23].

Dans les sous-cultures sexuelles

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Dans la pratique du BDSM, il existe deux types de « sissyfication » : la féminisation forcée (pour humilier le soumis en lui faisant utiliser des codes féminins, ce qui est vu par la société patriarcale comme dégradant pour un homme) et la féminisation non forcée (le soumis souhaite découvrir ses plaisirs et s'émanciper des codes dictés par la société). Cependant, les deux formes se confondent souvent. Par exemple on verra couramment des personnes recherchant une "féminisation forcée", à la fois de facon BDSM et dans une exploration du genre lui-même, par exemple transgenre. L'accent quasi-systématique mis sur le contraste entre « être un homme » et être « sissyfiée » (donc féminisé et humilié), parfois dénoncé comme misogyne ou transmisogyne, est aussi souvent revendiqué comme source d'euphorie de genre et comme manière cathartique et facilitée de briser un rôle "masculin", parfois à l'intérieur d'un parcours de transition de genre, ou même comme facon de se réaproprier des oppressions sexistes, transmisogynes ou homophobes vécues soi-même.

Les codes représentés sont le plus souvent ceux d'une féminité rejetant majoritairement toute expression qui serait "maculine" (par opposition aux "butchs" par exemple) ou "neutre". Il s'agira alors souvent de porter des vêtements féminins (parfois sous des vêtements masculins), des coiffures, des perruques, du maquillage, mais aussi de s'épiler le corps ou même de se muscler des zones comme les fesses ou les hanches.

La sissyfication comprend souvent des jeux d'entrainements et des explorations sur le long terme, qu'il s'agisse de maquillage, de musculation ou fitness, mais aussi d'approcher des rôles "bottoms" (rôles passifs et/ou soumis, ici le plus souvent de personne pénétrée) dans la sexualité, ou d'apprendre des postures physiques dites féminines, des manières de marcher, etc. L'idée d'un mode de vie, ou d'un jeu de rôle de longue durée, qu'elle soit mise en pratique ou fantasmée, est très fréquente. Les métiers porteurs ou symboles d'oppression sexiste sont souvent mis en scène, notamment avec des rôles de soubrette, de travailleuse du sexe ou de femme au foyer.

Un élément quasi-systématique de la pratique sissy est la chasteté "forcée", souvent par le port d'une cage de chasteté. Un imaginaire récurrent est celui du verrouillage de la cage comme début de la féminisation forcée. Il s'agit à la fois de déviriliser la personne sissyfiée, mais aussi de jouer sur des mises en scènes ou des tensions réelles de frustration sexuelle. Le port de la cage redirige souvent la sexualité vers des expressions alternatives comme la pénétration anale ou l'usage de vibromasseurs sur le sexe. Par ailleurs, une absence d'orgasmes peut permettre de prolonger l'état d'excitation (ou de sursensibilité à celle-ci), et potentiellement de désiniber la personne, le temps de jeux parfois longs et/ou perlés (parfois plusieurs semaines), et requierant parfois des efforts réels et la confrontation d'éventuelles dysphories de genre chez les femmes transgenres.

Dans l'infantilisme paraphilique, un « sissy baby » est un homme qui aime à jouer le rôle d'une petite fille[24].

Références

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  1. Voir la définition du terme sissy sur le site du Cambridge Dictionary
  2. (en) Michelle Garcia, « Author Jacob Tobia Explains Why Some Queers Have Reclaimed the Term "Sissy" », sur out.com, (consulté le )
  3. Voir les traductions de sissy sur le site WordReference.com
  4. Random House Dictionary, p. 1787.
  5. Random House Dictionary p. 1993.
  6. Oriard, M. (2001), King Football: Sport and Spectacle in the Golden Age of Radio and Newsreels. University of North Carolina Press. (ISBN 978-0807855454).
  7. Grant, J. (2014), The Boy Problem: Educating Boys in Urban America 1870-1970. Johns Hopkins University Press, New York, p. 143-144. (ISBN 978-1-4214-1259-7).
  8. The World Book Dictionary (1976 Edition), Chicago, IL, Doubleday & Company, Inc., p. 376 and 1951. (ISBN 978-0-5290-5326-8).
  9. Tom Dalzell, The Routledge Dictionary of Modern American Slang and Unconventional English, London, New York, Taylor & Francis, (1re éd. 1st pub. 1937), 1104 p. (ISBN 978-0-415-37182-7, OCLC 758181675, lire en ligne), p. 885

    « an effeminate boy or man, especially a homosexual; a coward. US, 1879. »

  10. Compton, D. and Knox, E. (2015), "Sissies and tomboys." The International Encyclopedia of Human Sexuality, p. 1115–1354
  11. Goodfellow, M., "New guidelines released to 'counter gender stereotyping' in UK schools". www.independent.co.uk, 2015.
  12. Institute of Physics, "Opening Doors: A guide to good practice in countering gender stereotyping in schools". www.iop.org, 2015.
  13. Pronger, B. (1990), The Arena of Masculinity: Sports, Homosexuality, and the Meaning of Sex, New York, St Martin's Press. (ISBN 978-0312062934)
  14. Didier Eribon, Réflexions sur la question gay, nouvelle édition, revue et augmentée, Paris, Flammarion, coll. « Champs », , 624 p. (ISBN 9782080438942)
  15. (en) Orlando Woods, « "Sissy that walk”: The queer kinaesthetics of mobility-through-difference », Continuum: Journal of Media & Cultural Studies, vol. 1, no 13,‎ (lire en ligne [PDF])
  16. Richard Green, The "Sissy Boy Syndrome" and the Development of Homosexuality, Yale University Press, (ISBN 978-0-300-03696-1, OCLC 898802573, lire en ligne)

    « Other children called them 'sissy.'... Our boys would have preferred being girls. They liked to dress in girls' or women's clothes. They preferred Barbie dolls to trucks. Their playmates were girls. When they played 'mommy-daddy' games, they were mommy. And they avoided rough-and-tumble play and sports, the usual reasons for the epithet 'sissy':5. »

  17. Tim Bergling, Sissyphobia: Gay Men and Effeminate Behavior, Routledge, , 133 p. (ISBN 1-56023-990-5)
  18. Will Fellows, A Passion to Preserve : Gay Men as Keepers of Culture, Madison, Wisconsin, University of Wisconsin Press, (lire en ligne), p. 280
  19. Bailey, Michael (1995). "Gender Identity", The Lives of Lesbians, Gays, and Bisexuals, p. 71–93. New York: Harcourt Brace.
  20. Kelby Harrison, Sexual Deceit : The Ethics of Passing, Lexington Books, (ISBN 978-0-7391-7705-1 et 0-7391-7705-2), p. 10
  21. (en) Julia Serano, Whipping Girl : A Transsexual Woman on Sexism and the Scapegoating of Femininity et Uma Mulher Transsexual sobre Sexismo e Bode-Espiamento da Feminilidade, Seal Press, , 1re éd. (ISBN 1-58005-154-5, OCLC 81252738, LCCN 2007003954), p. 133.Voir et modifier les données sur Wikidata
  22. Heterosexuality : a feminism & psychology reader - Sue Wilkinson, Celia Kitzinger : Google Boeken, Books.google.com, (lire en ligne)
  23. (en) Shinsuke Eguchi, « Negotiating Sissyphobia: A Critical/Interpretive Analysis of One "Femme" Gay Asian Body in the Heteronormative World », The Journal of Men's Studies, vol. 19,‎ , p. 37–56 (DOI 10.3149/jms.1901.37, S2CID 147257629)
  24. Tristan Taormino, « Still in Diapers - Page 1 - Columns - New York », Village Voice, (consulté le )

Bibliographie

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  • Random House Dictionary of the English Language - Deuxième Édition Intégrale, Random House, New York (1987). (ISBN 978-0-3945-0050-8)
  • Padva, Gilad et Talmon, Miri (2008). Gotta Have An Effeminate Heart: The Politics of Effeminacy and Sissyness in a Nostalgic Israeli TV Musical. Feminist Media Studies 8(1), 69-84.
  • Padva, Gilad (2005). Radical Sissies and Stereotyped Fairies in Laurie Lynd's The Fairy Who Didn't Want To Be A Fairy Anymore. Cinema Journal 45(1), 66-78.
  • Jana Katz, Martina Kock, Sandra Ortmann, Jana Schenk et Tomka Weiss (2011). Sissy Boyz. Queer Performance. thealit FRAUEN.KULTUR.Du TRAVAIL, de Brême. http://www.sissyboyz.de

Articles connexes

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