Relation entre les Noirs et les Juifs aux États-Unis

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La relation entre les Noirs et les Juifs aux États-Unis, mêlant coopération et conflits a été l'objet d'études universitaires depuis les années 1970[1],[2],[3]. L'aspect le plus important de cette relation est la coopération qui exista entre les deux groupes au sein du Mouvement des droits civiques visant à la fin de la ségrégation raciale. Mais des conflits et controverses portant sur des sujets tels que le Black Power, le sionisme, l'affirmative action et le rôle des Juifs dans la traite des Noirs ont aussi marqué les rapports entre ces deux groupes.

Début du XXe siècle[modifier | modifier le code]

Marcus Garvey (1887–1940), un leader politique noir d'origine jamaïcaine fut l'un des père fondateurs du panafricanisme et dirigea la Universal Negro Improvement Association and African Communities League visant à l'amélioration du sort des Noirs et au retour des Afro-Américains en Afrique. Ces positions conduisirent de nombreux Juifs américains à le comparer aux leaders du sionisme[4]. Un des exemples illustrant ce parallèle est la volonté de Garvey que l'ancienne colonie d'Afrique orientale allemande soit octroyée aux Noirs à l'occasion de la conférence de paix de Paris (1919)[4]. Il est à noter cependant que Garvey, dans les colonnes de son journal, le Negro World critiquait régulièrement les Juifs, les accusant de vouloir nuire à la population noire de l'Amérique[5].

La médiatisation du lynchage de Leo Frank, un Juif de Géorgie en 1915 par des émeutiers sudistes contribua à rendre les Juifs plus sensibles au sort des Noirs dans le Sud et à la similarité entre leurs situations, créant un sentiment de solidarité entre ces deux populations[6], mais le procès eut aussi pour conséquence de dresser les Juifs contre les Noirs, les avocats défendant Frank ayant pointé l'implication dans l'affaire d'un gardien noir, Jim Conley qualifié de « nègre sale, dégoûtant, noir, ivrogne et menteur »[7].

On note dans les publications juives américaines du début du XXe siècle une sensibilité particulière face à la violence exercée contre les Noirs. Elle est souvent comparée aux pogroms exercés contre les Juifs en Europe de l'Est. Le rejet de ces actes est motivé par des principes de justice et le désir d'abolir le racisme institutionnel dans ce pays[8]. Durant les premières décennies du XXe siècle, les leaders de la communauté juive usèrent de leur influence et de leur pouvoir économique, appuyant les œuvres philanthropiques en direction de la population noire et exerçant un lobbying pour que soit garantie l'égalité des droits. L'historienne Hasia Diner souligne « qu'ils firent en sorte que leurs actions soient bien relayées dans les médias »[Note 1], ceci dans le cadre d'une stratégie visant à asseoir l'influence politique croissante des Juifs[9]. Julius Rosenwald, un philanthrope juif, consacra une large part de sa fortune au financement de l'éducation des noirs du Sud[10]. Les Juifs jouèrent un rôle majeur dans la fondation de la National Association for the Advancement of Colored People, une association qui joua un rôle historique dans la lutte pour l'égalité des droits des Afro-Américains. Parmi les Juifs qui en ont été membres, Joel Spingarn, son premier président, Arthur Spingarn, Henry Moskowitz, et plus récemment Jack Greenberg[11].

Relations économiques[modifier | modifier le code]

Après la guerre de Sécession, des commerçants et des propriétaires juifs entrèrent en relation commerciale avec des clients et des locataires noirs, répondant ainsi souvent àune demande non traitée par les autres entrepreneurs blancs. Cela fut le cas aussi bien dans les villes du Nord telles New York que dans la plupart des régions du Sud. Les commerçants juifs avaient tendance à être plus courtois avec la clientèle noire, les traitant avec plus d'égards que leurs concurrents[12]. Ainsi, les Noirs avaient souvent plus de contacts avec les Juifs qu'avec les autres Blancs[13].

En 1903, l'historien noir W. E. B. Du Bois indiquait que les Juifs étaient dans le Sud les successeurs des magnats esclavagistes : « Le Juif est l'héritier du magnat esclavagiste à Dougherty [Géorgie] ; et quand l'on va ver l'ouest, s'étendent à perte de vue champs de maïs et vergers luxuriants de pêches et de poires, on voit de tous côtés, à l'intérieur du périmètre de la forêt sombre une terre de Canaan. Cà et là, des contes de projets lucratifs, nés durant la période mouvante de la Reconstruction, sociétés de "rénovation", négociants en vin, minoteries et usines ; presque tous échouèrent, et le Juif en hérita »[14][Note 2].

Le romancier noir James Baldwin (1924–1987), qui a grandi à Harlem, a exprimé une opinion des Juifs représentative de celle de nombreux Noirs d'Harlem de cette époque : « [...] à Harlem [...] nos [...] propriétaires étaient des Juifs, et nous les détestions. Nous les détestions car ils étaient de mauvais propriétaires et ne prenaient pas soins des immeubles. Le propriétaire de l'épicerie était un Juif [...] Le boucher était un Juif et, oui, nous payions certainement plus pour de mauvais morceaux de viande que d'autres citoyens new-yorkais, et très souvent, nous rapportions des insultes à la maisons en même temps que notre viande [...] et le préteur sur gage était un Juif, peut être celui que nous détestions le plus[13],[15] » [Note 3].

Martin Luther King a souligné que l'un des aspects permettant d'expliquer l'antisémitisme noir est lié à la relation propriétaire-locataire : « Quand nous travaillions à Chicago, nous avons mené de nombreuses grèves de loyer dans le West Side, et il est malheureusement vrai que, dans la plupart des cas, les personnes contre qui nous avions à mener ces grèves étaient des propriétaires juifs [...] Nous vivions dans un appartement insalubre, appartenant à un Juif, comme bien d'autres, et nous avons dû rentrer en grève de loyer. Nous payions $94 pour quatre chambres délabrées et décrépites, et [...] nous découvrîmes que les Blancs [...] payaient seulement $78 par mois. Nous payions une taxe de 20 pour cent. Le Noir finit ainsi par payer une taxe de couleur, et cela est survenu dans des situationsoù les Noirs affrontaient des Juifs en tant que propriétaires et commerçants. Les affirmations irrationnelles qui ont été faites sont le résultat de ces confrontations »[16].[Note 4]

Industrie du spectacle[modifier | modifier le code]

Les producteurs juifs produisirent de nombreuses œuvres traitant de la thématique afro-américaine pour l'industrie du cinéma, Brodway et l'industrie musicale. Beaucoup de ces représentations des Noirs étaient bienveillantes, mais l'historien Michael Rogin pointe le fait que certaines de ces représentations pouvaient relever de l'exploitation[17].

Rogin traite aussi des situations lors desquelles des acteurs juifs tels Al Jolson interprétaient des personnages noirs en se grimant selon la technique du blackface. Rogin indique que de telles représentations n'étaient pas la manifestation d'un racisme ouvert, mais simplement un reflet des usages de cette époque, les Noirs ne pouvant en ce temps tenir des rôles principaux : « Les blackface des Juifs ne dénotaient pas un racisme juif distinctif, pas plus qu'elle ne produisirent un antisémitisme noir distinctif »[18] [Note 5]

L'historien Jeffrey Melnick souligne que des artistes juifs tels Irving Berlin et George Gershwin (compositeur de Porgy and Bess, un opéra traitant de la vie des Noirs) suscitèrent le mythe selon lequel ils étaient les interprètes idoines de la culture noire « poussant ainsi de côté les "véritables" Noirs américainsdans l'intervalle » [Note 6]. A contrecourant de l'opinion des musiciens noirs et des critiques selon lesquels les Juifs dans l'industrie musicale jouèrent un rôle pionnier pour l'adoption de la musique noire par le grand public, Melnick déclare que « bien que les Juifs comme les Africains-Américains aient nourri le discours sur l'affinité musicale, les fruits de ce travail revenaient exclusivement à ces derniers »[19],[20],[21] [Note 7]

Antisémitisme noir[modifier | modifier le code]

Certains leaders de la communauté afro-américaine ont tenu en public des propos antisémites reflétant plus largement l'existence de ce type de sentiments au sein d'une partie de la communauté noire. Ces propos concernaient l'hyper-agressivité supposée des Juifs, leur allégeance à Israël plutôt qu'aux USA, leur participation à la traite esclavagiste, leur domination économique oppressive[22]. Certains analystes estiment que cet antisémitisme noir est la conséquence d'un sentiment de jalousie et de rancune à l'égard d'une communauté autrefois défavorisée qui a réussi son ascension sociale[23].

L'activiste noir Sufi Abdul Hamid fut dans les années 1930 accusé d'antisémitisme. Cette personnalité assez fantasque mena en 1935 des boycotts contre des commerces de Harlem dont les propriétaires étaient souvent juifs, les accusant de discrimination à l'égard des Noirs[24],[25].

La confrontation entre Juifs et Noirs augmenta d'intensité dans les années 1980 suite aux propos antisémites de Jesse Jackson, alors candidat à l'élection présidentielle, en 1984, et à ceux de l'ancien ambassadeur aux Nations-unies Andrew Young[26],[27],[28].

Durant les émeutes de Crown Heights En 1991, à Brooklyn l'antisémitisme noir se traduit par le lynchage de Yankel Rosenbaum, un Juif orthodoxe du quartier[29].

Dans les années 1990, un nombre important d'incidents antisémites trouvent leur origine dans les campus universitaires, sous le prétexte de la prétendue domination juive dans la traite esclavagiste[30]. Le professeur Leonard Jeffries du City College of New York joue un rôle important dans la diffusion de cette thèse.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Adams, Maurianne, Strangers & neighbors: relations between Blacks & Jews in the United States, 2000.
  • Bauman, Mark K. The quiet voices: southern rabbis and Black civil rights, 1880s to 1990s, 1997.
  • Berman, Paul, Blacks and Jews: Alliances and Arguments', 1995.
  • Cannato, Vincent The ungovernable City, 2002.
  • Diner, Hasia R. In the almost promised land: American Jews and Blacks, 1915–1935
  • Dollinger, Mark, « African American-Jewish Relations » dans Antisemitism: a historical encyclopedia of prejudice and persecution, Vol 1, 2005.
  • Forman, Seth, Blacks in the Jewish Mind: A Crisis of Liberalism, 2000.
  • Franklin, Vincent P., African Americans and Jews in the twentieth century: studies in convergence and conflict, 1998.
  • Friedman, Murray, What Went Wrong?: The Creation & Collapse of the Black-Jewish Alliance, 1995.
  • Friedman, Saul, Jews and the American Slave Trade, 1999.
  • Greenberg, Cheryl, Troubling the waters: Black-Jewish relations in the American century, 2006.
  • Hacker, Andrew (1999) « Jewish Racism, Black anti-Semitism », dans Strangers & neighbors: relations between Blacks & Jews in the United States, Maurianne Adams (Ed.). Univ of Massachusetts Press, 1999.
  • Kaufman, Jonathon, Broken alliance: the turbulent times between Blacks and Jews in America, 1995
  • Martin, Tony The Jewish Onslaught: Despatches from the Wellesley Battlefront, 1993
  • Melnick, Jeffrey Paul, A Right to Sing the Blues: African Americans, Jews, and American Popular Song, 2001.
  • Melnick, Jeffrey, Black-Jewish Relations on Trial: Leo Frank and Jim Conley in the New South, 2000.
  • Nation of Islam, The Secret Relationship Between Blacks and Jews, 1991.
  • Pollack, Eunice G, « African American Antisemitism », dans l'Encyclopedia of American Jewish history, Volume 1, Stephen Harlan Norwood.
  • Salzman, Jack and West, Cornel, Struggles in the promised land: toward a history of Black-Jewish relations, 1997
  • Salzman, Jack (Ed.) Bridges and Boundaries: African Americans and American Jews, 1992
  • Shapiro, Edward, Crown Heights: Blacks, Jews, and the 1991 Brooklyn Riot, 2006.
  • Webb, Clive, Fight Against Fear: Southern Jews and Black Civil Rights, 2003.
  • Weisbord, Robert G., and Stein, Arthur Benjamin, Bittersweet encounter: the Afro-American and the American Jew, Negro Universities Press, 1970
  • West, Cornel, Race Matters, 1993.

Références[modifier | modifier le code]

  1. Greenberg, pp. 1–3
  2. Webb, p. xii
  3. Forman, pp. 1–2
  4. a et b Hill, Robert A., "Black Zionism: Marcus Garvey and the Jewish Question", in Franklin, pp. 40–53
  5. Friedman, Saul S., 1999, Jews and the American Slave Trade, pp. 1–2
  6. Diner, p. 3.
  7. Melnick, Jeffrey (2000). Black–Jewish Relations on Trial: Leo Frank and Jim Conley in the New South Univ. Press of Mississippi, 2000, p. 61. En anglais : « "dirty, filthy, black, drunken, lying, nigger." »
  8. Diner, Hasia R. "Drawn Together by Self-Interest", in Franklin, pp. 27–39.
  9. Diner, p. 237
  10. Friedman, Saul, Jews and the American Slave Trade, p. 14
  11. Kaufman, p. 2
  12. Golden, Harry, "Negro and Jew: an Encounter in America", in Adams, p. 571
  13. a et b Cannato, p. 355
  14. DuBois, W.E.B. (1903) The Souls of Black Folk cité par Andrew Hacker dans Adams, p.18
  15. James Baldwin, cité par Andrew Hacker, dans Adams, p. 19
  16. Martin Luther King, A Testament of Hope: The Essential Writings and Speeches of Martin Luther King, Jr., James Washington (Ed.), HarperCollins, 1990, p. 669
  17. Michael Rogin, "Black sacrifice, Jewish redemption", in Franklin, pp. 87–101.
  18. Michael Rogin, Blackface, White Noise: Jewish Immigrants in the Hollywood Melting Pot, p.68
  19. Melnick discussed in Forman, p. 14
  20. A Right to Sing the Blues: African Americans, Jews, and American Popular Song by Jeffrey Paul Melnick (2001), p. 196.
  21. A Right to Sing the Blues: African Americans, Jews, and American Popular Song de Jeffrey Paul Melnick (2001), p. 196.
  22. Singh, Robert (1997), The Farrakhan Phenomenon: Race, Reaction, and the Paranoid Style in American, Georgetown University Press, p. 246
  23. West, p. 77
  24. McDowell, Winston C., "Keeping them 'In the same boat together'?" in Franklin, pp. 208–236.
  25. Russell, Thadeus, "Sufi Abdul Hamid" in Harlem Renaissance lives from the African American National Biography, Henry Louis Gates (Ed.), 2009, pp. 235–236.
  26. Dollinger, pp. 4–5
  27. Kaufman, p. 3.
  28. « Jesse Jackson's 'Hymietown' Remark – 1984 », The Washington Post,‎ 1998-07-21 (lire en ligne)
  29. West, p. 75
  30. "African American Antisemitism in the 1999s" in Encyclopedia of American Jewish history, Volume 1 (Stephen Harlan Norwood, Eunice G. Pollack, Eds) p. 195

Notes[modifier | modifier le code]

  1. En anglais : "they made sure that their actions were well publicized".
  2. The Jew is the heir of the slave-baron in Dougherty [Georgia]; and as we ride westward, by wide stretching cornfields and stubby orchards of peach and pear, we see on all sides within the circle of dark forest a Land of Canaan. Here and there are tales of projects for money getting, born in the swift days of Reconstruction­, -'improvement' companies, wine companies, mills and factories; nearly all failed, and the Jew fell heir.
  3. "... in Harlem.... our ... landlords were Jews, and we hated them. We hated them because they were terrible landlords and did not take care of the buildings. The grocery store owner was a Jew... The butcher was a Jew and, yes, we certainly paid more for bad cuts of meat than other New York citizens, and we very often carried insults home along with our meats... and the pawnbroker was a Jew—perhaps we hated him most of all."
  4. "When we were working in Chicago, we had numerous rent strikes on the West Side, and it was unfortunately true that, in most instances, the persons we had to conduct these strikes against were Jewish landlords... We were living in a slum apartment owned by a Jew and a number of others, and we had to have a rent strike. We were paying $94 for four run-down, shabby rooms, and .... we discovered that whites ... were paying only $78 a month. We were paying 20 percent tax. The Negro ends up paying a color tax, and this has happened in instances where Negroes actually confronted Jews as the landlord or the storekeeper. The irrational statements that have been made are the result of these confrontations."
  5. "Jewish blackface neither signified a distinctive Jewish racism nor produced a distinctive black anti-Semitism".
  6. "elbowing out 'real' Black Americans in the process."
  7. "while both Jews and African-Americans contributed to the rhetoric of musical affinity, the fruits of this labor belonged exclusively to the former".