Noblesse de robe

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Dans la France de l'Ancien Régime, la noblesse de robe rassemble tous les nobles qui occupent des fonctions de gouvernement, principalement dans la justice et les finances. Ces personnes doivent, notamment dans le cas des juristes, avoir fait des études universitaires et donc revêtir la robe ou toge des diplômés de l'université. Ils sont surnommés robins, hommes de robe, et le groupe noble qu'ils forment « noblesse de robe ».

Origine de l'expression[modifier | modifier le code]

Jusqu'au XVIIe siècle, les commentateurs utilisaient le concept de "noblesse politique" ou "noblesse civile", empruntés à Aristote, avançant alors l'idée que « la science et le service du bien commun ennoblissaient ceux qui s'y dévouaient »[1]. Les premières occurrences de l'expression "noblesse de robe" apparaissent au début du XVIIe siècle[2],[3], vraisemblablement sous la plume d'Etienne Pasquier[4]. Elle témoigne, selon les historiens[5], de la consécration d'une division des tâches entre les robins, chargés des missions administratives ou judiciaires, et les nobles dont le prestige et la légitimité reposent sur l'exercice des fonctions militaires ou diplomatiques.

Durant la première moitié du XVIIe siècle, l'expression reste encore peu usitée, les contemporains utilisant plutôt les termes « gens de robe », « gens de robe longue » ou encore « la robe ». Elle circonscrit alors les contours d'un état rattaché à des fonctions précises, puis caractérise progressivement un groupe nobiliaire qui s'oppose, à la fin du XVIIe siècle, à celui de l'épée[6].

Noblesse de robe et noblesse d'épée[modifier | modifier le code]

Si l'expression de « noblesse de robe » commence à s'opposer à celle, apparue plus tardivement, de « noblesse d'épée », dans le dernier quart du XVIIe siècle, sous le règne de Louis XIV[7], ses origines sont antérieures.

Aux XVe siècle et XVIe siècle, les frontières de la noblesse se caractérisent encore par leur fluidité et leur indétermination juridique[8]. Les vertus guerrières (port de l'épée, blessures reçues au combat...) sont certes mises au premier plan, mais l'accession à la noblesse peut prendre des voies alternatives, notamment en menant une vie de « noble homme » (selon l'expression d'Olivier de La Marche) sur une seigneurie durant plusieurs générations[9]. Durant les guerres de Religion, le petit groupe social des magistrats des tribunaux les plus importants commence à acquérir une identité propre[10] et des débats nourris émergent alors sur les mérites comparés des hommes de loi et des hommes de guerre[11], les premiers contestant la prééminence aux seconds.

La reconnaissance de la vénalité des charges en 1604, avec l'instauration de la paulette par Henri IV, semble jouer en faveur des officiers, qui peuvent transmettre leur charge de manière héréditaires. Elle est à ce titre fortement contestée par la noblesse seigneuriale, qui en demande sans succès l'abolition lors des états généraux de 1614[12].

Selon l'historien Élie Haddad[13], il faut attendre néanmoins la seconde moitié du XVIIe siècle pour qu'émerge et se cristallise la dichotomie noblesse de robe / noblesse d'épée au sein du « second ordre ». Celle-ci s'inscrit dans un contexte de contrôle d'accès à la noblesse par le pouvoir louis-quatorzien. La définition de la noblesse qui s'impose alors en France résulte d'un compromis entre noblesse de service (centrée sur les fonctions de justice ou de finance, issue directement de la volonté royale, pouvant être accordée ou retirée) et noblesse lignagère (centrée sur la carrière des armes ou, dans une moindre mesure, par la diplomatie, découlant de l'ancienneté et du sang, et jugée à ce double titre plus prestigieuse). De fait, jusqu'à la fin de l'Ancien régime, le statut symbolique des charges de la noblesse de robe fut en France toujours inférieur à celui de la noblesse d'épée[14].

L'opposition entre noblesse de robe et noblesse d'épée n'est pas toutefois tranchée et il n'est pas rare de voir le fils cadet d'un noble de robe entrer dans l'armée quand son frère aîné succède à l'office paternel. Certaines familles de robe ont réussi à s'agréger à la noblesse d'épée et en ont adopté le comportement. Le comportement du maréchal de Belle-Île, descendant du célèbre Fouquet, est à cet égard particulièrement éloquent. A contrario, on rencontre, dans les cités flamandes par exemple, des familles patriciennes ayant quitté leur état de chevalerie pour s'adonner au négoce, et anoblies formellement par l'acquisition d'offices à partir du XVIIe siècle.

Titre de noblesse[modifier | modifier le code]

Dans sa majeure partie, la noblesse de robe est constituée de descendants de personnes qui ont acquis à titre onéreux un office anoblissant dans les finances ou la justice. Ces offices, ou charges, sont en pratique transmissibles et vendables librement, même si cela n'a été officialisé qu'en 1604 par l'édit de la Paulette. Cette transmission des offices, souvent de père en fils, favorise une conscience de groupe très forte. Ainsi, les membres des parlements, l'élite de la noblesse de robe, bien que souvent nobles de longue date, revendiquent hautement leur place dans l'État face à la noblesse d'épée.

Si à l'origine la noblesse de robe est assez accessible grâce à la vénalité des offices, elle a tendance à se fermer à partir du XVIIe siècle, les descendants d'anoblis refusant l'entrée de roturiers dans leur groupe. Les créations massives d'offices effectuées par la monarchie, toujours à la recherche de rentrées d'argent, ont fait naître des protestations du côté de la noblesse de robe.

Parmi les illustres familles de la noblesse de robe subsistant de nos jours, on peut citer les familles de Montesquieu, d'Ormesson, de Nicolaï, de Maupeou, de Francqueville, de Lanafoërt, de Doat, de Sabail, Meaudre, Colbert etc.

Remarque connexe[modifier | modifier le code]

La noblesse de robe ne doit pas être confondue avec la noblesse de cloche qui fait référence aux anoblis et aux nobles titulaires de fonctions municipales dans certaines villes du royaume — on songe ainsi aux capitouls de Toulouse ou aux échevins de Paris.

Débats historiographiques[modifier | modifier le code]

Lucien Goldmann, dans le chapitre VI de son livre Le Dieu caché, chapitre intitulé « Jansénisme et noblesse de robe », défend la thèse selon laquelle le jansénisme serait l'idéologie de la noblesse de robe. René Pommier, dans son article Jansénisme et noblesse de robe ?, conteste cette thèse en donnant quatre objections fondamentales. La thèse de Lucien Goldmann est que le jansénisme est l'expression d'un mécontentement face à la monarchie centralisatrice. Face à la hausse de pouvoir des commissaires royaux au détriment des officiers (de recrutement bourgeois), ces derniers auraient pratiqué un « retrait critique du monde » de plus en plus contestataire. René Taveneaux modère la vision de Goldmann influencée par le marxisme et préfère parler de « terrain de rencontre » entre jansénisme et bourgeoisie, arguant que le bourgeois est un homme libre sous l'Ancien Régime, détaché de la hiérarchie seigneuriale, et que cette situation favorable à l'individualisme a pu, chez certains, s'associer facilement avec la morale janséniste, qui préfère l'épanouissement de la vie intérieure aux fastes de la liturgie tridentine, et une réforme morale exigeante plutôt qu'une distribution trop accessible des sacrements. L'assise essentiellement urbaine du jansénisme permet également cette rencontre entre jansénisme et bourgeoisie parlementaire.

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

Références[modifier | modifier le code]

  1. Descimon 1996
  2. Rey 1998, p. 2378
  3. Robert Descimon, « L’invention de la noblesse de robe : La jurisprudence du parlement de Paris aux xvie et xviie siècles », dans Les Parlements de province : Pouvoirs, justice et société du xve au xviie siècle, Presses universitaires du Midi, coll. « Méridiennes », (ISBN 978-2-8107-0995-3, DOI 10.4000/books.pumi.27641, lire en ligne), p. 677–690
  4. Cremer 1999, p. 22
  5. Jouanna 1991, p. 130
  6. Haddad 2020
  7. Haddad 2020
  8. Constant 2004, p. 67
  9. Constant 2004, p. 68
  10. Kaiser 1982, p. 27
  11. Jouanna 1991, p. 33
  12. Bluche
  13. Haddad 2020
  14. Horowski 2019, p. 62

Sources[modifier | modifier le code]

  • Frédéric Bluche, article "Vénalité des offices", Encyclopédia Universalis.
  • Jean-Marie Constant, "Noblesse et élite au XVIe siècle : les problèmes de l'identité noble", in La noblesse en liberté - XVIe-XVIIe siècles, Presses universitaires de Rennes, coll. "Histoires", 2004, p. 67-80. Lire en ligne=https://books.openedition.org/pur/18097.
  • Albert Cremer, "La genèse de la notion de noblesse de robe", in Revue d’histoire moderne et contemporaine, tome 46, n°1, Janvier-mars 1999, p. 22-38.
  • Leonhard Horowski, Au cœur du palais. Pouvoir et carrières à la cour de France, 1661-1789, trad. de Serge Niémetz, Presses universitaires de Rennes/Centre de recherche du château de Versailles, Rennes/Versailles, coll. "Histoire", 2019
  • Arlette Jouanna, Des "gros et gras" aux "gens d'honneur", in Guy Chaussinand-Nogaret (dir.), Histoire des élites en France du XVIe au XXe siècle, Tallandier, coll. "Pluriel", Paris, 1991, p. 17-141.
  • Coline Kaiser, "Les cours souveraines au XVIe siècle : morale et Contre-Réforme". In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 37ᵉ année, N. 1, 1982. pp. 15-31.
  • Alain Rey (dir.), Dictionnaire historique de la langue française, Le Robert, Paris, 1998.
  • Dominique Vallaud, Dictionnaire historique, (1995).

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Martin Aurell, « La noblesse occidentale à la fin du Moyen Age: bilan historiographique et perspectives de recherche », Memoria y Civilization, no 1,‎ , p. 97-110 (lire en ligne)
  • Françoise Autrand, « L'image de la noblesse en France à la fin du Moyen Âge. Tradition et nouveauté », Comptes rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, vol. 123, no 2,‎ , p. 340-354 (DOI https://doi.org/10.3406/crai.1979.13614, lire en ligne)
  • Jean-Marie Constant, La noblesse en liberté - XVIe-XVIIe siècles, Presses universitaires de Rennes, coll. « Histoires », (lire en ligne), chap. 5 (« Noblesse et élite au XVIe siècle : les problèmes de l'identité noble »), pages 67-80. Ouvrage utilisé pour la rédaction de l'article
  • Laurent Bourquin, La noblesse dans la France moderne (XVIe-XVIIIe siècles), Belin, coll. « Histoire » (ISBN 978-2-7011-2329-5)
  • Philippe Contamine, L’État et les aristocraties, XIIe-XVIIe siècle - France, Angleterre, Ecosse : Actes de la table ronde, Maison française d'Oxford, 26 et 27 septembre 1986, Presses de l'Ecole normale supérieure, (ISBN 2-7288-0140-1)
  • Albert Cremer, « La genèse de la notion de noblesse de robe », Revue d’histoire moderne et contemporaine, vol. 1, no 46,‎ , p. 22-38 (DOI https://doi.org/10.3406/rhmc.1999.1947, lire en ligne)
  • Robert Descimon, « La haute noblesse parlementaire parisienne : la production d'une aristocratie d'Etat aux XVIe et XVIIe siècles », dans Philippe Contamine, L'État et les aristocraties : France, Angleterre, Écosse - XIIe-XVIIe siècles, Presses de l’École normale supérieure, (ISBN 2-7288-0140-1), pages 357-384. Ouvrage utilisé pour la rédaction de l'article
  • Robert Descimon, « L’invention de la noblesse de robe : la jurisprudence du parlement de Paris aux xvie et xviie siècles », dans Jacques Poumarède, Jack Thomas, Les Parlements de province : Pouvoirs, justice et société du xve au xviie siècle, Toulouse, Presses universitaires du Midi, (ISBN 9782810709953, lire en ligne). Ouvrage utilisé pour la rédaction de l'article.
  • Gérard Ferreyrolles, Goldmann visionnaire in Chroniques de Port-Royal, 49, Port-Royal au miroir du XXe siècle, Paris, bibliothèque Mazarine, 2000, p.71 et sq.
  • Lucien Goldmann, Le Dieu caché. Étude sur la vision tragique dans les Pensées de Pascal et dans le théâtre de Racine, Gallimard, Paris, 1955. (ISBN 978-2070295500)
  • Élie Haddad, « Noblesse d’épée, noblesse de robe : espaces sociaux et frontières idéologiques », L’Atelier du Centre de recherches historiques,‎ (DOI https://doi.org/10.4000/acrh.10746, lire en ligne)
  • Leonhard Horowski (trad. Serge Niémetz), Au cœur du palais. Pouvoir et carrières à la cour de France, 1661-1789, Presses universitaires de Rennes / Centre de recherche du château de Versailles, coll. « Histoire »,
  • Arlette Jouanna, Le devoir de révolte : la noblesse française et la gestation de l'État moderne, 1559-1661, Fayard, coll. « Nouvelles études historiques », (ISBN 978-2-213-02275-8)
  • Arlette Jouanna, Des "gros et gras" aux "gens d'honneur", in Guy Chaussinand-Nogaret (dir.), Histoire des élites en France du XVIe au XXe siècle, Tallandier, coll. "Pluriel", Paris, 1991, p. 17-141.
  • Colin Kaiser, « Les cours souveraines au XVIe siècle : morale et Contre-Réforme », Annales. Économies, Sociétés, Civilisations,‎ (DOI https://doi.org/10.3406/ahess.1982.282819, lire en ligne)
  • René Pommier, Jansénisme et noblesse de robe?, in Papers on French Seventeenth Century Literature, 1995, n° 43, repris dans Études sur le dix-septième siècle, Eurédit, 2006; ou à lire sur son site officiel
  • Jonathan Powis, « Aristocratie et bureaucratie dans la France du XVIe siècle : Etat, office et patrimoine », dans Philippe Contamine, L'État et les aristocraties : France, Angleterre, Écosse - XIIe-XVIIe siècles, Presses de l’École normale supérieure, (ISBN 2-7288-0140-1), pages 231-245. Ouvrage utilisé pour la rédaction de l'article
  • Alain Rey (dir.), Dictionnaire historique de la langue française, Le Robert, Paris, 1998.
  • René Taveneaux, Jansénisme et politique, Armand Colin, 1965.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

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