Littérature numérique

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La littérature numérique, aussi appelée « littérature électronique » ou « littérature informatique », englobe différentes formes littéraires influencées par la technologie et la culture numérique : la littérature produite par des machines génératives ou des ordinateurs, la littérature produite sur le web (la cyberlittérature) ou sur des applications, la littérature qui circule via des différents formats de livre numérique, etc. Mais, de façon plus large, elle vient aussi signifier un changement de perception quant au statut de la littérature à l'époque du numérique. La littérature numérique comprend donc les productions littéraires circulant sous forme de livres physiques, pour autant qu'ils entretiennent des liens avec la culture numérique.

La littérature numérique est alors le produit de l'ensemble des changements provoqués par la culture numérique sur la littérature. Engendrée par l'apparition, le développement et la diffusion de plus en plus globale de l'ordinateur, des technologies numériques, d'Internet et du web, la littérature numérique s'inscrit dans le domaine de recherche des humanités numériques.

Définitions[modifier | modifier le code]

Une littérature utilisant les outils informatiques[modifier | modifier le code]

Pour Philippe Bootz, la littérature numérique est «  toute forme narrative ou poétique qui utilise le dispositif informatique comme médium et met en œuvre une ou plusieurs propriétés spécifiques à ce médium [1] ».

Cette définition est semblable à celle de la littérature électronique proposée par l'Electronic Literature Organization. La littérature électronique regrouperait les œuvres présentant d'importantes qualités littéraires qui tireraient parti des capacités et du contexte fourni par l'ordinateur, qu'il soit ou non connecté à un réseau[2].

Katherine Hayles précise que la littérature électronique exclut généralement les productions imprimées ensuite numérisées. La littérature électronique serait, selon elle, créée sur ordinateur pour être aussi lue sur un écran. Hybride par nature, la littérature électronique serait construite à partir de diverses traditions (films, jeux vidéo. art visuel, etc.). Parce qu'elle est rapidement devenue une pratique multimodale, la littérature électronique force les auteurs et les lecteurs à mobiliser des connaissances ou des compétences provenant de divers domaines pour comprendre toutes les stratégies d'écriture et le véritable potentiel de la littérature numérique[3].

Une définition de Floriane Philippe place la littérarité au cœur de la définition de la littérature numérique. Pour elle, il s'agirait d' « un objet littéraire utilisant comme moyen de production les spécificités techniques liées à l'informatique[4] ».

Axées sur les outils nécessaires à la production ou à la diffusion de la littérature numérique, ces définitions se concentrent sur les nouvelles possibilités littéraires offertes par des dispositifs et des technologies comme l'ordinateur et le web.

Un phénomène culturel[modifier | modifier le code]

Selon Marcello Vitali-Rosati, le passage de l'expression « littérature électronique » à « littérature numérique » signifie que l'objet étudié s'est lui-même déplacé : plus qu'une littérature utilisant les outils informatiques, la littérature numérique définit un véritable changement culturel. Ainsi, parce que la culture numérique modifie fondamentalement nos pratiques, faire référence à la « littérature numérique » ne permet pas, pour Marcello Vitali-Rosati, d'« étudier les œuvres littéraires produites grâce à l’informatique, mais de comprendre le nouveau statut de la littérature à l’époque du numérique[5] ».

D'après Alexandre Gefen, avec l'émergence du numérique, « la logique des nouveaux supports dans la galaxie Gutenberg est indissociable de tout un écosystème numérique, voire de la mutation de toute une société[6]. » Le numérique ébranle alors les notions d'auteur, de lecteur, ou d'œuvre, et de ce fait, la notion même de littérature.

La littérature numérique ne se limite pas, dans ces définitions, à ce qui est produit par l'informatique, mais comprendrait autant les changements provoqués par la culture numérique sur les publications papier des maisons d'édition traditionnelles que les formes littéraires rendues possibles ou mises de l'avant par le développement des technologies numériques.

Formes littéraires numériques[modifier | modifier le code]

La littérature générative[modifier | modifier le code]

Le générateur de texte permet de créer du texte d'après un ensemble de règles prédéterminées.

Pour Jean Clément, les textes créés par la littérature générative comptent moins que la façon dont ils sont créés : « la génération automatique des textes [...] vaut plus pour le processus qu'elle met en œuvre (qui relève de la poétique au sens de construction d'un dispositif textuel) que pour les produits qui en résultent[7] ».

Le générateur combinatoire[modifier | modifier le code]

Le générateur combinatoire construit un texte à partir d'algorithmes en combinant des fragments déjà existants, et c'est souvent un principe aléatoire qui régule l'assemblage des fragments de texte.

La littérature générative s'inscrit dans la lignée de la littérature à contraintes du groupe de l'Ouvroir de littérature potentielle (OULIPO), créé en 1961 par Raymond Queneau et François Le Lionnais. L'approche littéraire de l'OULIPO préfigure celle de la littérature générative puisqu'elle « a une approche mathématique et algorithmique de la littérature[8]. ». À partir d'une même histoire ou d'une même structure, la littérature générative permet la variation du texte, comme l'œuvre Cent mille milliards de poèmes de Queneau, un objet-livre qui permet, à l'aide de languettes de texte, de lire jusqu'à cent mille milliards de poèmes. Le collectif créera d'ailleurs plusieurs programmes informatiques à partir de l’œuvre de Queneau.

Le générateur automatique[modifier | modifier le code]

Le générateur automatique, aussi appelé "littéraciel" par Jean-Pierre Balpe et les membres du groupe de L'A.L.A.M.O. (Atelier de Littérature Assistée par la Mathématique et l'Ordinateur), a pour fondement la linguistique structurale, mais repose aussi sur l'analyse structurale du récit (de A. J. Greimas ou C. Brémond) et sur la grammaire générative de Noam Chomsky. En effet, ces travaux auraient ouvert le texte à des « méthodes d’analyse qui décrivent la génération des énoncés en langue sur le modèle d’algorithmes formalisables sur un ordinateur[9] ».

Le générateur automatique permet de construire algorithmiquement du texte à partir d'une banque de mots et de règles informatiques contrôlant l'assemblage de ces mots ; il produit du récit à partir d'un dictionnaire et d'une grammaire. Contrairement au générateur combinatoire, le générateur automatique n'épuise pas ses possibilités et peut produire des textes romanesques ou poétiques entiers et à l'infini[10]. Il a notamment été créé dans les années 1980 par Jean-Pierre Balpe, qui le définit comme « un automate capable de produire en quantité psychologiquement illimitée des objets acceptables dans un domaine de communication antérieurement défini[11] ».

La poésie numérique[modifier | modifier le code]

L'influence des avant-gardes artistiques du XXe siècle[modifier | modifier le code]

Selon Philippe Bootz, les avant-gardes artistiques du XXe siècle, parmi lesquelles le futurisme, le dadaïsme, le lettrisme, la poésie concrète, la poésie sonore et le mouvement fluxus, ont bouleversé le monde des arts. Bien que ces mouvements artistiques ne soient pas spécifiquement littéraires, ces avant-gardes, en littérature, ont remis en question la conception même du texte : elles ont ouvert le texte au multimédia tout en permettant à sa signification d'entrer en relation avec son support ou avec son médium.

En cela, elles anticipent plusieurs formes de poésie numérique « par l’usage intensif qu’elles font d’algorithmes " implicites " [...] par l’imbrication des médias, par le développement de pratiques liées au medium (notamment en poésie sonore) ou au dispositif de communication[12]. » En plus de ces influences, Bootz note aussi que les avant-gardes artistiques ont aboli les frontières entre les différents domaines artistiques et qu'elles ont expérimenté sur la langue en la concevant comme un code, ce que fera aussi la littérature numérique.

La poésie numérique animée[modifier | modifier le code]

Phillippe Bootz et la revue Alire sont, en France, parmi les pionniers de la poésie numérique animée, qui utilise l'affichage du texte et les potentialités de l'écran pour produire des effets littéraires et esthétiques.

La poésie numérique animée ne propose pas qu'un texte statique, mais permet au poème de devenir dynamique visuellement, textuellement et formellement. Selon Jean Clément, « elle est totalement indissociable de son support et ne pourrait ni être dite, ni être lue sans perdre l’essentiel de sa substance[9]. »

La littérature hypertextuelle[modifier | modifier le code]

La littérature hypertextuelle propose une structure faite de liens qui permet au lecteur d'orienter par lui-même son parcours de lecture. En cela, la lecture hypertextuelle vise d'abord à octroyer au lecteur un pouvoir de production du sens ; elle s'oppose ainsi à la lecture linéaire et au sens qui serait imposé par la matérialité du livre papier. Or, il faut aussi noter que la construction de l'hypertexte est en elle-même une forme d'imposition du sens sur le lecteur puisque l'« hyperlien est avant tout inséré par un auteur pour refléter son point de vue concernant la cohérence entre deux ou plusieurs textes[13] ».

La littérature hypertextuelle permet aussi de créer l'impression d'un dialogue entre le lecteur et l'auteur. De même, parce que la participation active du lecteur est sollicitée, elle met en relief la dimension collective et collaborative de la littérature[9].

Le premier roman hypertextuel est reconnu comme étant Afternoon, A Story de Micheal Joyce, qui a été créée en 1985 puis diffusé sur une disquette[13].

Le web et la littérature[modifier | modifier le code]

Avec l'émergence et l'utilisation de plus en plus globale du Web, les auteurs ont trouvé un nouveau lieu de publication et de diffusion des œuvres qui permet d'éviter la chaîne éditoriale marchande traditionnelle. La production et la mise en ligne de textes sur le web étant d'autant plus facilitée par les systèmes de gestion de contenu ou par certains blogs, se faire auteur devient très accessible[13]. Sur le web, les lecteurs sont d'ailleurs souvent invités à répondre via des dispositifs permettant l'ajout de commentaires ou toute autre forme de feedback, et l'écart entre le rôle de l'auteur celui et du lecteur est alors diminué[7]. Les formes de littérature numérique se multiplient et donnent lieu à différentes pratiques comme les blogs d'auteurs ou les fanfictions, qui regroupent des communautés d'utilisateurs.

Or, pour Alexandra Saemmer, beaucoup de ces pratiques d'écritures restent très traditionnelles puisque les potentialités du support numérique ne produisent pas d'effets esthétiques : « le lien hypertexte, outil syntaxique révolutionnaire, n’est utilisé qu’à l’intérieur d’un sommaire facilitant le « feuilletage » ; l’animation textuelle, outil sémantique renouvelant profondément l’aspect graphique de la matière textuelle, y est soit absente, soit se trouve réduite à une fonction de gadget ; les codes de programmation présents sous la surface lisse de l’écran ne jouent qu’un rôle de langage secondaire et invisible[14]. »

Saemmer remarque que trois principales formes littéraires numériques se sont déployées sur le web : les hyperfictions, les littératures animées et les littératures programmées[14].

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Philippe Bootz, La littérature numérique, coll. Les basiques, Leonardo/OLATS, [lire en ligne]
  • Jean Clément. « L’écriture au risque du réseau. Une littérature en mouvement ». Communication et langages, vol. 155, n° 1, 2008, p. 39‑43. [lire en ligne]
  • Jean Clément, La littérature au risque du numérique, Document numérique n°X/2001 [PDF]hypermedia.univ-paris8.fr
  • Katherine Hayles, « Electronic Literature: What is it? », The Electronic Literature Organization, 2007, [lire en ligne]
  • Alexandra Saemmer, Jean Clément, « LITTÉRATURE NUMÉRIQUE ». Dans Universalis éducation [en ligne]. Encyclopædia Universalis, consulté le 3 avril 2017.[lire en ligne]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Philippe Bootz, « QU'EST-CE QUE LA LITTERATURE NUMERIQUE ? », sur www.olats.org, (consulté le 10 février 2017)
  2. (en) « What is E-Lit? | Electronic Literature Organization », sur eliterature.org (consulté le 10 février 2017)
  3. (en) Katherine Hayles, « Electronic Literature: What is it? », sur eliterature.org (consulté le 11 avril 2017)
  4. Paul Aron, Denis Saint-Jacques et Alain Viala, Le Dictionnaire du littéraire, Quadrige, , 814 p. (ISBN 9782130566281, OCLC 929393453, lire en ligne), p. 438-439
  5. Marcello Vitali-Rosati, « La littérature numérique, existe-t-elle? », Digital Studies / Le champ numérique,‎ (ISSN 1918-3666, lire en ligne)
  6. Alexandre Gefen, « Le devenir numérique de la littérature française | Implications philosophiques », sur www.implications-philosophiques.org (consulté le 2 avril 2017)
  7. a et b Jean Clément, « L’écriture au risque du réseau. Une littérature en mouvement », Communication et langages, vol. 155, no 1,‎ (lire en ligne)
  8. Philippe Bootz, « Qu'est-ce que la littérature générative combinatoire ? », sur www.olats.org (consulté le 3 avril 2017)
  9. a, b et c Jean Clément, « La littérature au risque du numérique », (consulté le 13 avril 2017)
  10. Philippe Bootz, « Qu'est-ce que la génération automatique de texte littéraire ? », sur www.olats.org (consulté le 5 avril 2017)
  11. Jean-Pierre Balpe et Jacopo Barboni-Schilingi, « Génération automatique poésie-musique », dans Balpe J.P. (dir.) Rencontres-médias 1 (1996-1997). Paris, BPI Centre Pompidou, 1997, p. 149.
  12. Philippe Bootz, « En quoi les avant-gardes poétiques du XX° siècle anticipent-elles la littérature numérique ? », sur www.olats.org (consulté le 4 avril 2017)
  13. a, b et c Alexandra Saemmer et Jean Clément, « Littérature numérique », sur Encyclopædia Universalis (consulté le 9 avril 2017)
  14. a et b Alexandra Saemmer, « Littératures numériques : tendances, perspectives, outils d’analyse », Études françaises, vol. 43, no 3,‎ (ISSN 0014-2085 et 1492-1405, DOI 10.7202/016907ar, lire en ligne)

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]