Cent mille milliards de poèmes

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Cent mille milliards de poèmes est un livre animé de poésie combinatoire de Raymond Queneau, publié en 1961.

Présentation[modifier | modifier le code]

Selon les mots mêmes de Queneau dans sa préface, « Ce petit ouvrage permet à tout un chacun de composer à volonté cent mille milliards de sonnets, tous réguliers bien entendu. C’est somme toute une sorte de machine à fabriquer des poèmes, mais en nombre limité ; il est vrai que ce nombre, quoique limité, fournit de la lecture pour près de deux cents millions d’années (en lisant vingt-quatre heures sur vingt-quatre). »

L'objet-livre de Queneau, mis en page par Robert Massin, offre au lecteur un instrument qui lui permet de combiner des vers de façon à composer des poèmes respectant la forme du sonnet : deux quatrains suivis de deux tercets, soit quatorze vers.

Sylvie Leleu-Merviel relève que « deux quatrains et deux tercets, soit quatorze vers, forment les quatorze textons découpés en quatorze languettes horizontales sur chacun des dix feuillets reliés en cahier » : « le scripton est obtenu en sélectionnant une bande sur les dix pour chaque vers du sonnet final »[1]. Les dix versions de chaque vers ont la même scansion et la même rime, ce qui assure que chaque sonnet ainsi assemblé est régulier dans sa forme.

Il y a donc 1014 soit 100 000 000 000 000 poèmes potentiels. Queneau ajoute : « En comptant 45 s pour lire un sonnet et 15 s pour changer les volets à 8 heures par jour, 200 jours par an, on a pour plus d’un million de siècles de lecture, et en lisant toute la journée 365 jours par an, pour 190 258 751 années plus quelques plombes et broquilles (sans tenir compte des années bissextiles et autres détails). »

Une traduction ou bien recréation en allemand par Ludwig Harig est parue en 1984 chez Zweitausendeins (de). En langue anglaise, il y a trois traductions ou adaptations différentes : une première version intégrale en volume, avec feuilles découpées en bandes, réalisée, imprimée et éditée en 1983, avec l'autorisation des ayants droit, par John Crombie, aux éditions de l'Association Kickshaws dont il est, avec Sheila Bourne, le fondateur ; une deuxième, non publiée en volume, par Stanley Chapman, et une troisième par Beverley Charles Rowe.

L'œuvre fascinante que constituent les Cent mille milliards de poèmes est donc un hypertexte génial avant la lettre, prédestiné à être présenté par moyens logiciels ; mais la mise en ligne sur Internet des Cent mille milliards de poèmes sans l'accord des ayants droit a donné lieu le à un jugement en référé qui a contribué à établir la jurisprudence française en matière de droit d'auteur sur Internet, en retenant la qualification de contrefaçon concernant des poèmes protégés par le droit d'auteur diffusés sur un site Internet [2].

Cent mille milliards de poèmes a été mis en musique par Gilles Maugenest : « Cette version musicale de Cent mille milliards de poèmes n'utilise que les 4 premiers sonnets mais compense en partie son déficit en combinaisons par la présence de passages instrumentaux soumis aux mêmes règles que les passages chantés. Le nombre de chansons possibles est de 4 038 046 511 104 (4 puissance 21) soit plus de quatre mille milliards. Toutes les deux mesures, l'interprète choisit une des quatre propositions qui figurent sur la page. Les anacrouses empiètent sur la mesure qui précède ; en l'absence de nuance écrite on conserve la nuance en cours. »

Versification[modifier | modifier le code]

Les rimes des sonnets suivent le schéma : a b a b / a b a b / c c d / e e d

où : a, c et e sont des rimes féminines (respectivement en -ise, -otte et -oques)

et : b et d des rimes masculines (en [o] et -in).

Il ne s'agit donc pas de sonnets dits réguliers[3], lesquels respectent une structure a b b a / a b b a / c c d / e d e.

Par ailleurs, Queneau n'hésite pas, à son habitude, à arranger avec humour la langue à sa manière, en déformant des mots (« exeuquise » pour exquise, « cornédbîf » pour corned-beef), en mélangeant les niveaux de langues (« d'une étrusque inscription la pierre était incise » ≠ « il ne trouve aussi sec qu'un sac de vieux fayots »), ou en utilisant des mots rares (baïoques, molve, emberlucoquer), des formes anciennes (avecque) ou des onomatopées (terlintintin).

Adaptations[modifier | modifier le code]

Plusieurs adaptations musicales de poèmes générés à l'aide des Cent mille milliards de poèmes ont été composées, notamment par Juliette Gréco et Les Frères Jacques.

Un logiciel permettant de générer aléatoirement des sonnets à partir de Cent mille milliards de poèmes figure sur le jeu vidéo éducatif Machines à écrire dirigé par Antoine Denize et publié par les éditions Gallimard en 2004[4].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Sylvie Leleu-Merviel, chap. 2 « Cinquante ans d'hypertexte, du livre fragmenté à l'humain traçant-tracé hyperdocumenté », dans Caroline Angé (dir.), Les objets hypertextuels : Pratiques et usages hypermédiatiques, Londres, ISTE Group, , 233 p. (ISBN 978-1-78405-096-2, lire en ligne), p. 64-65.
  2. Tribunal de grande instance de Paris, Ordonnance de référé du , Tribunal de grande instance de Paris, Ordonnance de référé du .
  3. Article Sonnet, in Michèle Aquien, Dictionnaire de poétique, Le Livre de poche, 1993 (ISBN 2-253-06362-2).
  4. Fiche de Machines à écrire sur les éditions Gallimard. Page consultée le .

Annexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Partition
  • Que dit Queneau ? 8 chansons de Gilles Maugenest sur des poèmes de Raymond Queneau, La Boîte à Chansons, 2002.

Discographie[modifier | modifier le code]

  • Deux combinaisons dans Raymond Queneau chanté par Juliette Gréco, Catherine Sauvage, Zizi Jeanmaire, Bernard Ascal, Les Frères Jacques et Gilles Maugenest, EPM (collection Poètes & chansons), 2003.