Culture numérique

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La culture numérique est une expression qui fait référence aux changements culturels produits par les développements et la diffusion des technologies numériques et en particulier d'Internet et du web.

Définition[modifier | modifier le code]

La culture numérique renvoie d'abord à toute forme de production originale d’une œuvre culturelle à l’aide des technologies numériques, et en particulier des technologies de l’information et de la communication. Elle se réfère également aux relations entre producteurs et publics des œuvres culturelles, ces relations étant profondément bouleversées par les technologies numériques.

Comme tous les documents (sons, images fixes ou animées) peuvent être numérisés avec les technologies de l’information et de la communication, tout produit culturel peut être représenté et exprimé sous forme d’informations numériques qui peuvent ensuite être traitées, copiées, stockées et transmises instantanément à travers le monde entier. La diffusion massive des outils informatiques et des systèmes de communications unifiées a entraîné un développement rapide de nouvelles formes d’expressions culturelles.

Toutefois, l'expression « culture numérique » vise à donner une définition du numérique qui ne se réduit pas seulement à un ensemble d'outils et de dispositifs techniques. En effet, la valeur culturelle du numérique réside dans le fait qu'il modifie les pratiques humaines et le sens de celles-ci. Il est primordial de réfléchir à sa définition dans sa globalité et non seulement à partir de sa matérialité. Comme l'explique Marcello Vitali-Rosati dans Pratiques de l'édition numérique : « L’outil produit les pratiques et produit aussi le sens de ces pratiques, il modifie notre façon d’être au monde mais aussi notre « nature », car il change notre façon de comprendre, notre façon de gérer l’attention, notre façon de penser, notre perception du temps... »[1]. Ainsi, l'expression « culture numérique » rend compte du changement de paradigme qu'entraîne le numérique, si bien que Milad Doueihi parle de « conversion numérique »[2].

Histoire[modifier | modifier le code]

La culture numérique s’est développée au cours des dernières décennies en raison de l’amélioration des processus mis en œuvre pour produire, diffuser et utiliser des produits culturels grâce aux progrès des outils numériques. Des réalisations de musique électronique existaient depuis les années 1950, et l’utilisation d’ordinateurs ou d’autres machines électroniques par les artistes existe depuis plusieurs décennies. Les recherches sur la composition assistée par ordinateur remontent à 1955, et débouchèrent en 1956 sur le fameux quatuor à cordes dit «Illiac Suite», élaboré par Lejaren A. Hiller et Léonard M. Isaacson à l’université de l’Illinois[3]. La diffusion de l’Internet et des ordinateurs portables a permis l’émergence de nouvelles formes de culture numérique dans les années 1990 et 2000, mais c’est surtout la diffusion massive de l’Internet haut débit et des téléphones intelligents qui a renforcé de façon spectaculaire le développement de la culture numérique.

En France, les enjeux de la culture numérique ont été analysés en 2007 par Marc Le Glatin dans son livre Internet : un séisme dans la culture ?[4]. Cet ouvrage interpelle les responsables politiques et économiques sur leur rôle dans le développement de la culture à l'aide des outils numériques[5]. Il analyse également le bouleversement des pratiques culturelles de millions d'êtres humains et remet en cause tout à la fois le modèle économique des grandes entreprises du divertissement (notion d'entertainment en anglais) et les politiques publiques de soutien à la culture.

L'expression de culture numérique est présentée dans le livre La grande conversion numérique de Milad Doueihi[6]. Au début de cet ouvrage, Doueihi parle des bouleversements qui « ont induit des pratiques de masse, qui instaurent vite de nouvelles normes culturelles, et celles-ci remettent en cause des conventions et traditions établies »[7]. L'expression est successivement reprise par les médias[8], des blogs[9], des sites internet et des groupes de chercheurs[10]. Depuis, la culture numérique est devenue un véritable domaine de spécialisation[11].

L'adjectif « digital » tend à s'utiliser en concurrence avec « numérique ». Même si son emploi a été critiqué comme un calque de l'anglais, il est dans le dictionnaire Larousse depuis 2013[12]. Selon Alexandre Moatti, le terme « digital » serait favorisé par « les plus en pointe de ces milieux économiques (start-ups, agences de communication digitale) »[13].

Transversalité de la culture numérique[modifier | modifier le code]

La culture numérique est caractérisée par la création de produits inédits réalisés grâce à l’intégration d’éléments issus de plusieurs domaines culturels autrefois séparés. Par exemple, un lien hypertexte est le résultat d’un agrégat de plusieurs documents entrelacés par des liens avec des inclusions d’images fixes ou animées et de sons ou de musique. Cette intégration est le résultat de la numérisation des divers éléments physiques servant de support aux produits culturels (textes, images fixes et animées, sons et musique, etc.) et de la convergence des technologies de l’information et de la communication permettant de traiter aisément ces informations numérisées et intégrées avec les mêmes outils. Cette intégration entraîne le brouillage des frontières entre des domaines culturels autrefois très séparés, et qui faisaient l’objet de traitement par des spécialistes. Cela entraîne l’émergence d’une transversalité des domaines avec la création de nouvelles formes de culture.[réf. nécessaire]

Les jeunes sont particulièrement ouverts à de nouvelles formes de créativité en tirant parti de cette intermédialité, par exemple avec les pratiques du mix et du mash-up sur Internet. Cependant, des séniors font aussi preuve de créativité et d’ouverture d’esprit à partir de leurs expériences. Chris Marker a particulièrement tiré parti de cette transversalité en produisant des œuvres de culture numérique au-delà de ses 80 ans et jusqu'à sa mort à 91 ans. Les œuvres de Chris Marker font l'objet d'un grand nombre de pages sur Internet. Chris Marker a créé un univers virtuel sur Second Life[14] qui est un exemple typique de culture numérique [15].

Démarche collaborative sans frontière : l'humanisme numérique[modifier | modifier le code]

L'humanisme numérique est un concept qui s'inscrit dans le vaste champ des humanités numériques. L'ensemble d'outils que met à disposition le numérique est à même de (re)déterminer le concept de culture. Or, Milad Doueihi propose de penser la culture numérique moins sous l'aspect de la rupture que sous celui de la continuité, notamment avec la tradition humaniste. Dans Pour un humanisme numérique, il définit l'humanisme numérique comme le « résultat d'une convergence entre notre héritage culturel complexe et une technique devenue un lieu de sociabilité sans précédent[16] ». Cette première définition remet en cause la notion d'immatérialité par laquelle le numérique est souvent caractérisé, en insistant sur la notion d'espace. En effet, la suppression du facteur de la distance géographique (envisagé comme obstacle aux échanges culturels) sur Internet permet d’accéder aux produits culturels disponibles à travers le monde entier. Cette ouverture sur le monde peut se faire par la simple consultation de sites distants, mais aussi par l'intermédiaire d'espaces de sociabilité qui favorisent les échanges entre différentes cultures. Les technologies de l’information et de la communication donnent la possibilité de créer des réseaux de producteurs culturels avec des membres dispersés dans le monde entier, qui ne se sont jamais rencontrés physiquement, mais qui partagent des goûts communs sur un sujet donné. Elles donnent également à de simples particuliers la possibilité de contribuer à des sites Internet (tels que Wikipédia) pour faire connaître des caractéristiques intéressantes de leurs cultures à des millions de lecteurs lointains.

La caractérisation de Doueihi permet également de dépasser le stéréotype de l'antagonisme entre l'homme et la machine. Marcello Vitali-Rosati, dans un article[17] publié dans la revue Sens Public, interprète la définition de Milad Doueihi de la façon suivante :

« [...] le numérique est d’ores et déjà une culture, une civilisation. Le point de vue de l’auteur se montre par-là d’une originalité radicale : il ne faut pas traiter le numérique comme un outil, il ne faut pas en parler comme s’il pouvait être un simple objet d’étude ; le numérique est proprement sujet en ce qu’il engendre une culture, il produit une nouvelle façon de voir le monde, une nouvelle civilisation. »

Les outils numériques font partie de nos pratiques quotidiennes et modifient notre regard sur les environnements et plus largement sur le monde. Ces derniers renouvellent les modalités de notre contexte culturel occidental et ont un impact direct sur nos interactions et notre perception de ce monde. Ces pratiques sont intégrées par tous les membres de la société de communication; c’est une manière d’interagir avec le monde qui s’est globalisée, d’où le terme d’humanisme numérique.

La culture numérique dans les zones rurales[modifier | modifier le code]

La production et l’utilisation de culture numérique dans les zones rurales sont inférieures à celles des zones urbaines[18]. Cette fracture numérique géographique s’explique par plusieurs raisons :

  • le type d’habitat avec une tendance à la désertification des zones rurales par les catégories socioprofessionnelles supérieures en relation avec la embourgeoisement des zones urbaines,
  • les classes populaires restent davantage en zones rurales à cause des prix élevés du logement en ville et ces catégories sont moins consommatrices à la fois de contenus culturels et d’équipements en Technologies de l'Information et de la Communication (TIC),
  • les formes de culture populaire présentes en zones rurales sont souvent attachées aux traditions et sont moins présentes dans les nouvelles formes de culture numérique,
  • les manifestations assurant la promotion de la culture numérique se situent généralement dans de grandes villes pour se rapprocher de leurs spectateurs,
  • les services par Internet spécialement conçus pour les urbains sont plus nombreux que ceux dédiés aux ruraux, d’où une moindre incitation à utiliser Internet en zones rurales.

Cependant, on peut noter de nouvelles tendances pouvant contribuer progressivement au développement de la culture numérique dans les zones rurales[19] :

  • le mouvement des télécentres (ou télécottages) cherche à créer des lieux communautaires qui servent de lieux d’échange et de soutien non seulement aux activités professionnelles, mais aussi aux activités culturelles,
  • le développement du télétravail contribue à attirer des personnes appartenant aux CSP en zones rurales, lesquels contribueront à augmenter la demande,
  • les TIC offrent des ressources pour limiter les déplacements avec le cybercommerce, l'Administration électronique et tous les loisirs, ce qui est particulièrement intéressant pour les zones rurales. Cette stimulation à l'utilisation de TIC contribuera à renforcer l'accès à la culture numérique en zones rurales.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Marcello Vitali-Rosati, « Pour une définition du "numérique" », Pratiques de l'édition numérique, Montréal, Presses de l'Université de Montréal, 2014, p. 71.
  2. Milad Doueihi, La grande conversion numérique, Paris, Seuil, 2008, 272 pages.
  3. Marc le Glatin, L’attelage Num-Net ou la possibilité d’une autonomie, http://www.implications-philosophiques.org/actualite/une/lattelage-num-net/
  4. Marc Le Glatin, Internet : un séisme dans la culture ?, Éditions de l'Attribut, , 176 p. (ISBN 9782916002064)
  5. Marc Le Glatin devant la Commission de la Culture au Sénat, https://www.youtube.com/watch?v=_MHSWgncSKQ
  6. Milad Doueihi, La grande conversion numérique, Seuil, Paris, 2008, 272 pages.
  7. Milad Doueihi, La grande conversion numérique, Seuil, Paris 2008, p. 11-12.
  8. Par exemple la rubrique Cultures numériques d'Owni
  9. Par exemple, le blog Culture numérique de Marcello Vitali Rosati
  10. Un exemple est le Réseau scientifique pluridisciplinaire dans le domaine des technologies, applications et pratiques liées au numérique
  11. On peut citer entre autres, la Chaire en Cultures numériques de Milad Doueihi à l'Université Laval, le poste de Littérature et culture numérique de Marcello Vitali Rosati à l'Université de Montréal, les cours de [1] d'Hervé Le Crosnier.
  12. Pour Larousse, Digital est bien «synonyme» de Numérique.
  13. Alexandre Moatti, « Le numérique rattrapé par le digital ? », Le Débat,‎ , p.70 (ISSN 0246-2346)
  14. Chris Marker s'installe sur Second Life, Télérama, 7 mai 2008, http://www.telerama.fr/techno/chris-marker-s-installe-sur-second-life,28706.php
  15. Thomas Sotinel, « "Second Chris" : vagabondage virtuel dans l'œuvre de Marker », Le Monde, 25 octobre 2013, https://www.lemonde.fr/culture/article/2013/10/25/second-chris-vagabondage-virtuel-dans-l-uvre-de-marke_3503030_3246.html
  16. Milad Doueihi, Pour un humanisme numérique, Paris, Édition du Seuil, , 178 p.
  17. Marcello Vitali-Rosati, Une philosophie du numérique. Lecture de "Pour un humanisme numérique" de Milad Doueihi (Seuil, 2011), http://www.sens-public.org/article882.html
  18. Culture numérique, NESSE, http://www.nesse.fr/nesse/activites/cartographie/technologies-numeriques
  19. Le pôle d'excellence rurale numérique, http://www.cg65.fr/front.aspx?sectionId=560

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]