Les Deux Corps du roi

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Les Deux Corps du roi
Essai sur la théologie politique au Moyen Âge
Auteur Ernst Kantorowicz
Pays Drapeau de l'Allemagne Allemagne
Préface diverses (William Chester Jordan pour l'édition anglaise de Princeton, 1997)
Genre Ouvrage d'histoire médiévale, d'histoire du droit et de philosophie politique
Éditeur Université de Princeton
Lieu de parution Université de Princeton, États-Unis
Date de parution 1957
Éditeur Gallimard
Collection NRF (Gallimard)
Lieu de parution Paris
Date de parution 1989
Nombre de pages 634
ISBN 2070714160

Les Deux Corps du roi. Essai sur la théologie politique au Moyen Âge (The King’s Two Bodies. A study on medieval political theology) est un classique d'histoire médiévale, d'histoire du droit et de philosophie politique publié en 1957 par Ernst Kantorowicz, alors enseignant à l'Institute for Advanced Study de Princeton.

Immédiatement acclamé par la critique universitaire, ce livre n'a cependant été traduit que tardivement dans différents pays. Il demeure toutefois l'un des ouvrages d'histoire les plus populaires du XXe siècle, presque autant cité que La Méditerranée et le monde méditerranéen à l'époque de Philippe II de Braudel[1], et qui a pu aller jusqu'à fournir l'inspiration d'ouvrages d'epic fantasy (Ugo Bellagamba et Thomas Day, 2003).

La thèse principale[modifier | modifier le code]

En se focalisant sur l'étude des Tudor, mais aussi sur la monarchie française, la pièce Richard II de Shakespeare, les effigies de cire des rois, etc., Kantorowicz y montre comment les historiens, théologiens et canonistes du Moyen Âge concevaient et construisaient la personne et la charge royales ; le roi possède un corps terrestre et mortel, tout en incarnant le corps politique et immortel, la communauté constituée par le royaume. Cette double nature, humaine et souveraine du « corps du roi », explique l'adage « Le roi est mort, vive le roi ! », apparu - tardivement - lors de l'enterrement de Louis XII en 1515, le corps du souverain ne pouvant précisément mourir, ni d'ailleurs pécher.

L'historien Patrick Boucheron (2006) écrit ainsi:

« Parce qu'il est naturellement un homme mortel, le roi souffre, doute, se trompe parfois : il n'est ni infaillible, ni intouchable, et en aucune manière l'ombre de Dieu sur Terre comme le souverain peut l'être en régime théocratique. Mais dans ce corps mortel du roi vient se loger le corps immortel du royaume que le roi transmet à son successeur[2]. »

La conception britannique de ce double corps du roi, analogue à certaines théories christologiques, peut conduire à une opposition interne à celui-ci: ainsi, le Roi peut s'opposer au roi. En particulier, le Roi en son conseil, c'est-à-dire le Parlement, peut prétendre s'opposer au roi, en parlant pour le Roi lui-même. Cette interprétation spécifique à la Grande-Bretagne la distingue des versions absolutistes en vigueur sur le continent.

La préface[modifier | modifier le code]

Représentation d'Othon II dans une mandorle, miniature de l'école de Reicheneau, Aix-la-Chapelle, vers 975. Cette miniature de l'Évangile est commentée par Kantorowicz dans Les Deux Corps du roi, chap. III, §2 « Le frontispice des évangiles d'Aix-la-Chapelle ».

Selon la préface, cet ouvrage trouve son origine dans une conversation avec le juriste américain Max Radin, représentant du legal realism (en)[3]. L'étude peut être conçue, « entre autres », comme une tentative de comprendre et de démontrer comment « certains axiomes d'une théologie politique qui mutatis mutandis devaient demeurer valides jusqu'au XXe siècle ont commencé à se développer durant le Bas Moyen Âge »[3]. Immédiatement après, Kantorowicz précisait, dans une allusion transparente à l'Allemagne nazie mais aussi à d'autres pays non identifiés, que les « obsessions » modernes, les « dogmes » et « théologismes politiques » du XXe siècle n'avaient cependant pas été le principal sujet du livre ni sa raison d'écriture [3]. Sans prétendre élucider « le « mythe de l'État » (Ernst Cassirer) », l'ouvrage voulait cependant apporter sa pierre à cette analyse[3].

S'aventurant dans le champ de l'histoire du droit, Kantorowicz s'excuse de sa non-expertise en ce domaine, tout en déplorant la rareté des sources, en citant par exemple la non-publication contemporaine des ouvrages du jurisconsulte Hugo de Pise (en) [3]. Cela l'amène à des considérations relatives aux difficultés matérielles de la recherche, et, étant donné que certaines sources citées n'étaient disponibles que dans une « demi-douzaine de bibliothèques » aux États-Unis, il préconisait aux étudiants de photocopier sans hésitation les différents passages cités[3].

Les remerciements[modifier | modifier le code]

Parmi les professeurs remerciés pour leur éclairage, l'helléniste Harold F. Cherniss (en) interrogé pour ce qui concernait la philosophie antique[3]; l'historien de l'art Erwin Panofsky[3] ainsi que l'historien de l'art byzantin Kurt Weitzmann; le médiéviste Gaines Post [3], Joseph Strayer (en); l'historien de l'Antiquité et archéologue Andreas Alföldi, et surtout Theodor E. Mommsen (en), neveu du Prix Nobel Mommsen, qui lut le manuscrit entier et discuta ses passages avec l'auteur [3]. Leonardo Olschki est aussi remercié pour son apport sur le chapitre concernant Dante[3].

L'accueil de la critique[modifier | modifier le code]

Le livre fut immédiatement acclamé par la critique universitaire, en particulier par William Dunham ou Peter Riensenberg. Dunham le compara ainsi à Domesday Book and Beyond: Three Essays in the Early History of England (1897) de Frederic William Maitland, considéré comme l'un des meilleurs livres d'une demi-douzaine en termes d'histoire et de conceptualisation[1], tandis que Riesenberg le qualifiait d'ouvrage d'histoire médiévale le plus intéressant depuis « les dernières générations » [1]. Le médiéviste français Robert Folz, qui devint l'un de ses relais principaux en France, parlait d'un « livre magistral »[1]; Norman Cantor, qui devint par la suite l'un de ses critiques majeurs, de « la plus importante contribution historique depuis Fritz Kern (de) »[1], etc[1]. Dans le Spectator, l'historien Geoffrey Barraclough (en) approuvait vigoureusement le choix du sous-titre, en rupture avec une interprétation sur-rationaliste qui aurait préféré parler de « pensée politique médiévale » [1].

Plus tard, Michael Bentley (1997) le comparera, malgré une orientation très différente, aux Rois thaumaturges (1924) de Marc Bloch[4].

Parmi cette quasi-unanimité, certains cependant regrettaient soit ce qu'ils considéraient comme une œuvre trop conceptuelle et pas assez éclairante quant aux usages juridiques pratiques de la « doctrine des deux corps », tandis que d'autres, à l'inverse de Barraclough, rejetaient le concept de théologie politique, qu'ils considéraient trop proches de Carl Schmitt, juriste nazi[5], célèbre pour sa thèse selon laquelle « Tous les concepts prégnants de la théorie moderne de l'État sont des concepts théologiques sécularisés. »

Traduction et postérité[modifier | modifier le code]

Malgré cet accueil, Les Deux corps du roi ne devint internationalement célèbre qu'après un certain temps, notamment avec les travaux d'anthropologie culturelle des années 1970 et 1980[1]. Publié en 1957, il fut ainsi traduit en espagnol en 1985; en italien et en français en 1989; en allemand en 1990; en polonais et en portugais en 1997[1].

D'une manière générale, les travaux d'Ernst Kantorowicz ont représenté une contribution majeure à la compréhension de la genèse de l'État moderne, en particulier dans ses fondements symboliques. Aux États-Unis, Ernst Kantorowicz faisait partie de ceux que l'on a appelés les « cérémonialistes américains » se proposant d'étudier les symboles du pouvoir dans les monarchies anglaise et française à l'époque moderne. On peut citer son ami et historien de l'art Erwin Panofsky qui a offert à Kantorowicz une approche iconographique de la théorie des « deux corps » mais aussi deux de ses disciples, Ralph Giesey et Richard A. Jackson, celui-là étant auteur de Le roi ne meurt jamais, celui-ci auteur de l'ouvrage sur les acclamations royales, Vivat rex.

Références[modifier | modifier le code]

  1. a, b, c, d, e, f, g, h et i William Chester Jordan (1997), introduction à The King's Two Bodies: a study in mediaeval political theology, Princeton University Press, 1997
  2. Patrick Boucheron, « « Les Deux Corps du roi » d'Ernst Kantorowicz », L'Histoire, no 315 - décembre 2006 [lire en ligne].
  3. a, b, c, d, e, f, g, h, i, j et k Voir la préface de Kantorowicz dans l'édition de Princeton, 1997, traduite dans Ernst Kantorowicz, Œuvres, Quarto Gallimard, Paris, 2000, p. 645-651
  4. Michael Bentley: "Approaches to Modernity: Western Historiography since the Enlightment", in: Ders. (Hg.): Companion to Historiography, London/New York 1997, S. 478.
  5. Introduction de William Chester Jordan à l'édition de Princeton sus-citée, qui cite elle-même Alain Boureau, Histoires d'un historien, Kantorowicz, Éditions Gallimard, coll. « L’Un et l’Autre », Paris, 1990, p. 162-167

Bibliographie[modifier | modifier le code]