Le Matin (France)

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Le Matin
Image illustrative de l’article Le Matin (France)
« Une journée sanglante », Le Matin du .

Pays Drapeau de la France France
Date de fondation 1883
Date du dernier numéro 1944
Ville d’édition Paris

Le Matin était un journal quotidien français créé en 1883 et disparu en 1944. Racheté par l'homme d'affaires sulfureux Maurice Bunau-Varilla, il fut l'un des quatre grands quotidiens dans les années 1910 et 1920, tirant un million d'exemplaires à la veille de 1914. Sa diffusion baissa à partir des années 1920, pour ne plus atteindre que 300 000 exemplaires à la fin des années 1930, tandis qu'il s'orienta vers l'extrême-droite, devenant collaborationniste sous Vichy. Il fut interdit de parution à la Libération.

Création[modifier | modifier le code]

C'est à l'initiative de Chamberlain & Co, un groupe de financiers principalement américains, que Le Matin est lancé en 1883 sur le modèle du quotidien britannique The Morning News. La direction du projet est confiée au journaliste d'origine anglaise Alfred Edwards[1], qui lance le premier numéro le . Son siège social est alors situé dans le 10e arrondissement de Paris, au 6, boulevard Poissonnière, et ses locaux à la même adresse, aux numéros 3 à 9.

Quelques mois plus tard, Edwards quitte Le Matin pour fonder son propre journal, Le Matin Français, dont le tirage dépasse celui de son concurrent. Bientôt, Edwards rachète Le Matin, fusionne les deux rédactions et modernise le journal en introduisant en France « un nouveau journalisme qui donne la priorité à la nouvelle sur l'éditorial, à l'écho sur la chronique, au reportage sur le commentaire »[2]. Il adopte par ailleurs les techniques les plus récentes, comme le télégraphe, et fait appel à de grandes signatures comme Jules Vallès ou le député Arthur Ranc.

Les locaux du Matin en 1890.
Foule devant les bureaux du Matin attendant des nouvelles de la traversée de l'Atlantique par Nungesser et Coli en 1927.

Le Matin est alors favorable aux républicains modérés, opposé au boulangisme et aux idées socialistes.

L'irruption de Maurice Bunau-Varilla[modifier | modifier le code]

Impliqué dans le scandale de Panama, Edwards revend le journal en 1895[3][réf. nécessaire] au banquier et courtier en publicité Henry Poidatz, qui investit considérablement dans la publicité. Le journal s'illustre particulièrement pendant l'affaire Dreyfus en mettant en cause dès 1896 les preuves retenues contre le militaire accusé de trahison et en publiant, en juillet 1899, les confessions du commandant Esterhazy. En mai 1899, le prix du journal passe à 15 centimes, comme la plupart de ses concurrents de l'époque, et son nombre de pages passe de quatre à six.

La même année, l'homme d'affaires Maurice Bunau-Varilla, actionnaire du journal depuis 1897[4], entre au conseil d'administration du Matin. Il en devient président en 1901. Porté par une publicité efficace, par le ton accrocheur des articles et la mise en valeur des reportages, Le Matin ne cesse de voir son tirage augmenter : de 100 000 exemplaires en 1900, il atteint environ 700 000 en 1910 et plus d'un million vers 1914. Dépendant fortement de la publicité, qui apporte près d'un tiers des recettes avant 1914[4], Le Matin est alors l’un des quatre plus grands quotidiens français d’avant-guerre, avec Le Petit Journal, Le Petit Parisien et Le Journal[4]. Il emploie 150 journalistes, dont Colette et Albert Londres, ainsi que 500 techniciens et ouvriers. Le succès du Matin repose aussi sur la publication des feuilletons de Gaston Leroux, de Paul d'Ivoi et de Michel Zévaco, et sur les caricatures, dont celles de l'exilé russe Alex Gard.

Un journal conservateur dans l'entre-deux-guerres[modifier | modifier le code]

Après la Première Guerre mondiale, Le Matin, nationaliste et laïque, soutient Raymond Poincaré, président de la République de 1913 à 1920 puis président du Conseil (conservateur) dans les années 1920[4]. Du milieu des années 1920 au début des années 1930, le quotidien soutient le rapprochement avec l'Allemagne opéré par Aristide Briand et Gustav Stresemann, notamment sous l'influence de son patron, Bunau-Varilla, qui se voit offert par les Allemands la possibilité d'exploiter son « remède-miracle », le Synthol[4]. Au même moment, Jules Sauerwein, journaliste aux affaires étrangères et partisan du rapprochement avec l'Allemagne, est contraint de quitter le journal[4].

Cependant, à partir des années 1920, ses tirages commencent à chuter, pour ne plus atteindre que 300 000 exemplaires à la fin des années 1930[4]. Sa ligne politique s'oriente progressivement vers l'extrême-droite pour devenir dans l'entre-deux-guerres ouvertement antiparlementaire et anticommuniste[4].

Dans les années 1930, après l'arrivée au pouvoir d'Hitler en Allemagne, cette évolution s'accentue. Le Matin affiche, alors, une ligne éditoriale pacifiste et favorable à des concessions aux exigences territoriales hitlériennes, au nom de la défense de la paix à tout prix. Le Matin exprime ainsi sous couvert de pacifisme une ligne politique anticommuniste et antidémocratique favorable à un accord avec l'Allemagne hitlérienne contre l’URSS perçue comme le véritable ennemi. Ces idées sont partagées par des responsables politiques (dont Laval) et économiques (Louis Renault)[réf. nécessaire]. En novembre 1933, le journal crée l’évènement en publiant une interview d'Adolf Hitler réalisée par Fernand de Brinon, et relue au préalable par les services de propagande nazis[5].

La collaboration, la disparation du Matin et l'épuration[modifier | modifier le code]

Premier journal à reparaître à Paris, avant même la signature de l'armistice[4], il devient immédiatement collaborationniste[4]. Son rédacteur en chef est alors Jacques Ménard, président de l'Association des journalistes antijuifs, fondée en décembre 1941 et dont sont membres plusieurs autres journalistes du Matin[6]. Le journal cesse de paraître le , quelques jours après la mort de Bunau-Varilla[7].

Son tirage est encore de 263 000 exemplaires en janvier 1943[8].

Le journal est interdit à la Libération, puis le gouvernement provisoire de la République française (GPRF) décide en 1946 d'exproprier toutes les entreprises de presse ayant publié sous l'Occupation[4].

Le directeur et éditorialiste du Matin, Stéphane Lauzanne, est arrêté à Paris vers le 24 août et interné à la prison de la Santé[9]. Il est jugé par la Cour de justice de la Seine le 31 octobre 1944[10] et condamné à 20 ans de prison[11]. Arrêté en novembre 1944, Guy Bunau-Varilla, fils de Maurice Bunau-Varilla et conseiller politique adjoint du journal qui l'a enrichi - même s'il affirme que son père l'obligeait à rétrocéder les millions qu'il lui versait pour échapper au fisc - , est condamné début janvier 1946 aux travaux forcés à perpétuité, à l'indignité nationale et à la confiscation de ses biens[12].

Brièvement directeur politique du Matin à la mort de son propriétaire, en remplacement de Stéphane Lauzanne[13], Ménard fuit Paris en août 1944, gagne l'Allemagne et dirige ensuite le quotidien français de Sigmaringen La France jusqu'en décembre 1944, avant d'en être écarté au profit d'un membre du PPF. Il revient en 1945 en France où il se fait passer pour un travailleur requis du STO. Il est reconnu en août 1946, est arrêté, jugé en juillet 1948 par la Cour de justice de la Seine et condamné à 5 ans de travaux forcés[14]. Un autre journaliste du Matin, Robert de Beauplan, chef du service politique à partir de 1942 - également éditorialiste à Radio-Paris et collaborateur d'autres journaux - , est jugé en novembre 1945: il est condamné à mort mais sa peine est commuée en emprisonnement à perpétuité. Beauplan et Lauzanne sont transférés en janvier 1947 au bagne de Saint-Martin-de-Ré[15].

Les archives du Matin[modifier | modifier le code]

Les Archives nationales conservent les archives du journal proprement dites sous la cote 1AR[16], ainsi que les papiers de Maurice Bunau-Varilla (18 AR) et de Jules Madeline (29AR).

Les négatifs au gélatino-bromure d'argent sur plaques de verre produits par et pour Le Matin, couvrant la période 1925-1944, sont conservés au musée de la Résistance nationale de Champigny-sur-Marne. Ces plaques photographiques ont été récupérées par le journal L'Humanité en 1956 à la suite la dévolution des biens mobiliers et immobiliers du Matin par la Société nationale des entreprises de presse (SNEP). Elles ont été confiées au musée en 1987 et sont amalgamées à la production d'autres organes de presse (Libération-Soir, Le Populaire notamment) installés à la Libération dans les locaux ayant auparavant abrité Le Matin (boulevard Poissonnière et rue du Faubourg-Poissonnière).

La Hoover Institution détient les archives personnelles de Stéphane Lauzanne[17].

Collaborateurs (connus) du journal[modifier | modifier le code]

Stéphane Lauzanne comme contributeur pour le New-York Tribune en 1922.

Le Matin et l'automobile[modifier | modifier le code]

En 1907, Le Matin lance la course Pékin-Paris.

Le Matin et l'aviation[modifier | modifier le code]

Comme beaucoup d'autres quotidiens, Le Matin va s'intéresser à l'aviation naissante et mettre en place des prix pour encourager ce nouveau moyen de locomotion. Le 6 mai 1923, Georges Barbot remporte ainsi un prix de 25 000 francs offert par Le Matin en récompense d'une double traversée de la Manche avec un avion de faible puissance ou moto-aviette, à savoir un Dewoitine à moteur Clerget de 11 CV[22].

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Dominique Pinsolle (préf. Christian Delporte), « Le Matin » (1884-1944). Une presse d'argent et de chantage, Rennes, Presses universitaires de Rennes, coll. « Histoire », , 353 p., 24 cm, couverture illustrée en couleur (ISBN 978-2-7535-1735-6, notice BnF no FRBNF42597855)

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. René Le Cholleux, Revue biographique des notabilités françaises contemporaines, tome 3, Paris, 1892, p. 332-333.
  2. Gilles Feyel, cité par Jean-Claude Yon, Histoire culturelle de la France au XIXe siècle, Armand Colin, Paris, 2010, p. 171.
  3. Pinsolle, Dominique, 1981-, "Le Matin", 1884-1944 : une presse d'argent et de chantage, Rennes, Presses universitaires de Rennes, dl 2012, 353 p. (ISBN 9782753517356), p. 75
  4. a, b, c, d, e, f, g, h, i, j et k Dominique Pinsolle, « Le Synthol, moteur de l’histoire », Le Monde diplomatique, août 2009.
  5. « L’art d’interviewer Adolf Hitler », Le Monde diplomatique,‎ (lire en ligne), Le Matin, 22 novembre 1933
  6. Pierre-André Taguieff ( dir. ), L'antisémitisme de plume 1940-1944. Etudes et documents, Berg international éditeurs, 1999. Né le 11 février 1902 à Angers, inconnu avant 1940 - il a été rédacteur dans divers journaux de province et a collaboré à l'Auto -, Ménard n'est pas un antisémite militant de l'avant-guerre, c'est un antisémite d'occasion, qui préside une association peu active, fondée en décembre 1941 ( Le Matin, 8 octobre 1942, "Les journalistes antijuifs ont inauguré leur nouveau siège social" ). Il signe quelques articles collaborationnistes ( Le Matin, 30 janvier 1943, J. Ménard, "Il y a aujourd'hui dix ans, Adolf Hitler prenait le pouvoir" ) et est en rapport avec la Gestapo.
  7. Magali Lacousse, Les sources d’archives relatives aux journaux et aux journalistes dans les fonds d’Archives privées (séries AB XIX, AP, AQ, AR, AS) XVIIIe-XXe siècles, Archives nationales, p. 24 en ligne
  8. D'après les Archives de la Préfecture de police, citées par Pascal Ory, Les Collaborateurs 1940-1945, Points Histoire, Seuil, 1976, p. 283.
  9. Ce Soir, 25 août 1944
  10. Ce Soir, 31 octobre 1944
  11. Ce Soir, 1er novembre 1944
  12. Etudes de presse, mars 1946, L'Epoque, 1er janvier 1946, Ibid., 3 janvier 1946, Le Monde, 2 janvier 1946,Ibid., 4 janvier 1946, Ibid., 4 janvier 1946,Ibid., 5 janvier 1946
  13. Le Matin, 3 août 1944
  14. Fabrice Virgili, François Rouquet, Les Françaises, les Français et l'Épuration, Gallimard, 2018, Le Monde, 26 juillet 1948, Ibid., 22 juillet 1948
  15. Etudes de presse, mars 1947
  16. Voir la notice du fonds en salle des inventaires virtuelle
  17. Preliminary Inventory to the Stéphane Lauzanne Papers, 1898-1954
  18. Un grand journal français : Le Matin - Son organisation - Sa puissance - Son action par Stéphane Lauzanne (1924). Lauzanne était le fils adoptif du journaliste Henri Opper de Blowitz.
  19. Jules Sauerwein, Trente ans à la Une, Plon, 1962
  20. Notice biographique sur Jules Madeline
  21. Stefanie Landeis/Stéphane Roussel, geni.com
  22. Le 6 mai 1923 dans le ciel : Barbot gagne les 25 000 francs du prix du Matin, Air Journal