Jacopo Berengario da Carpi

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Jacopo Berengario da Carpi
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Illustration anatomique de Jacopo Berengario da Carpi représentant une femme enceinte, un pied sur des livres, et posant le doigt sur son utérus enlevé.

Jacopo Berengario da Carpi, né vers 1460 à Carpi et mort en 1530[1], fut un médecin italien, parmi les plus importants anatomistes modernes avant André Vésale. Son ouvrage Commentaires sur Mondino (1521) est le premier traité d'anatomie imprimé comportant des illustrations anatomiques.

Biographie[modifier | modifier le code]

Fils de barbier chirurgien, il passe son enfance à apprendre la chirurgie sur le tas auprès de son père[2] qui était lié d'amitié avec la famille des Pio, Seigneurs de Carpi. Le seigneur d'alors était Lionello Ier dont l'épouse était la sœur de Pic de la Mirandole[3].

Tardivement, à partir de l'âge de 19 ans, il reçoit une éducation classique de la part d'Alde l'Ancien, qui était aussi le précepteur des enfants de Lionello Ier. On ne connait pas le contenu de cette éducation. Il semble que Berengorio ait au moins appris le latin, et disséqué le porc en compagnie du jeune prince Alberto (futur Alberto III Pio) qui recevait, avec 15 ans de moins, la même éducation que lui[3].

Dans les années 1480, il a un bagage suffisant pour étudier à l'université de Bologne, et obtenir son grade de médecin en 1489. Protégé par Alberto III Pio, seigneur de Carpi, il devient professeur à Pavie, puis à Bologne, où il enseigne l'anatomie et la chirurgie de 1502 à 1527.

De caractère violent, il était selon Mirko Grmek « de la race des condottieri »[4]. Il manie le savoir comme une arme efficace pour acquérir pouvoir et argent avec la conviction que les livres ne valent jamais l'expérience directe[2].

En 1526, il fut victime, comme Vésale plus tard, d'une dénonciation mensongère selon laquelle il aurait disséqué deux espagnols vivants, pour étudier les mouvements du cœur. Poursuivi par l'Inquisition, il fut obligé de s'enfuir de Bologne[5] en 1527 pour s'établir enfin à Ferrare où il finit sa vie.

Après sa mort, il laisse une vaisselle d'or et d'argent d'un poids total considérable, et plus de quarante mille écus au Duc de Ferrare[6].

Travaux[modifier | modifier le code]

Anatomie[modifier | modifier le code]

Trépan chirurgical pour perforer les os du crâne, inspiré directement du vilebrequin, Berengorio 1518.

C'est un des premiers restaurateurs de l'anatomie moderne. Il ne recopie pas l'anatomie de Galien à l'inverse de ses contemporains, mais pratique plus d'une centaine de dissections de corps humains[7]. Ses planches anatomiques ont été largement plagiées par Johann Dryander (de)[5].

Traité des fractures du crâne, Berengario, 1518.

Il s'oppose aux anatomistes scolastiques qui ne font que compiler des autorités, l'une après l'autre, par leur érudition en latin. Il avait une vision claire de la méthodologie anatomique, considérant que la recherche anatomique se faisait au mieux en dissections privées, et non pas en démonstrations publiques pédagogiques pour illustrer un texte déjà écrit[8].

Il aurait montré que la cloison cardiaque interventriculaire n'était pas perforée, comme Galien le croyait. Il est le premier à rendre compte de la part basilaire de l'os occipital, des sinus du sphénoïde, et de la membrane du tympan. Il donne aussi une bonne description du colon transverse et de l'appendice iléo-cæcal[9]. Enfin il nie l'existence du rete mirabile chez l'homme[8], ce qui sera confirmé plus tard par Thomas Willis.

Chirurgie[modifier | modifier le code]

C'est un chirurgien hardi, âpre dans ses exigences d'honoraires, et véhément envers ses confrères. Ainsi dans les fractures du crâne, c'est un fervent partisan de la trépanation, et qui se moque de la timidité de ceux qui hésitent à l'appliquer. Il pratique l'évidement et la résection dans la carie et la nécrose des os.

Il prétend avoir extirpé, par trois fois, un utérus atteint de gangrène. Le chirurgien historien du XIXe siècle Malgaigne a étudié son texte, pour conclure qu'il s'agissait en fait de polypes utérins prolabés (descendus dans le vagin, à travers le col de l'utérus)[10].

Doctrine[modifier | modifier le code]

Berengario da Carpi fait partie des « pré-Vésaliens », étiquette accolée par des historiens aux auteurs de textes anatomiques d'avant 1543. Toutefois ces pré-vésaliens sont disparates, n'ayant pas d'objectif commun ou une méthode particulière de procéder. La distinction entre anatomistes scholastiques et humanistes (ou modernes) est commode, mais elle ne rend pas compte des cas intermédiaires ou singuliers, comme celui de da Carpi[11].

Commentaires sur Mondino (1521)[modifier | modifier le code]

Sa pensée a été analysée par R.K. French, à partir de cet imposant ouvrage en latin (près de mille pages), un livre d'enseignement destiné à ses étudiants et à ses collègues.

Leçon d'anatomie, d'une édition de Berengario en 1535.

Le commentaire médiéval est un exercice très codifié, qui consiste à présenter l'ensemble d'un texte, puis chacune de ses sections, et enfin à revenir sur chaque section pour en analyser les subdivisions. Le texte peut alors être réduits en principes ou syllogismes, conduisant à des conclusions[12].

Selon R.K. French, le cas de Berengario est unique, car il applique la forme scolastique du commentaire médiéval à la dissections anatomique, qui jusqu'alors ne faisait pas d'objet de commentaires. En effet la dissection était conçue comme une pratique qui éclaire un texte d'Autorité, or seul un texte, et non une practica, peut être expliqué et commenté selon la logique d'Aristote[11].

Pour présenter des travaux anatomiques, un moderne dirait « j'ai trouvé (ou pas) ceci ou cela, allez voir par vous-même », mais l'époque ou le lieu ne le permettent pas. Pour convaincre de façon académique, Berengario doit utiliser un raisonnement logique basé sur une analyse de texte. Ce texte est celui de Mondino, l'anatomiste qui introduisit la dissection anatomique humaine à la fin du XIIIe siècle. Berengario peut donc présenter ses découvertes anatomiques comme des propositions logiques, non pas parce qu'il en doute, mais par nécessité de convaincre[12].

Il existe trois conclusions logiques possibles en anatomie : 1) telle structure est présente sous telle forme 2) telle structure ne se situe pas (absente) 3) la structure est là, mais ne peut être vue (présence virtuelle). Berengario refuse cette dernière conclusion qu'il estime impropre à l'anatomie. Selon lui, on ne peut prouver qu'une chose existe à partir de l'existence d'une fonction qui lui serait assignée. Il défend donc une Anatomia sensibilis, où la démonstration se fait ad sensum (par les sens). Alors que ses prédécesseurs, par exemple Zerbis, concevaient plutôt une Anatomia rationalis à démonstration rationabiliter (par le raisonnement)[12].

Commentaires sur Mondino, 1521, de Berengario. Page de gauche : première illustration anatomique avec paysage en perspective.

Cette « anatomie sensible » est le plus à même de résoudre les difficultés et contradictions entre Autorités (Aristote, Galien, Avicenne...). Berengario voit l'anatomiste comme un artisan, qui étudie l'homme, œuvre de Dieu, car le Créateur est le premier des artisans. L'anatomiste est un artisan de l'œil et de la main, qui peut apprendre d'autres praticiens comme les charpentiers. Les os du pubis s'ouvrent-ils au moment de l'accouchement ? Pour le savoir, il vaut mieux aller voir comment on fait les portes et les fenêtres pour qu'elles puissent s'ouvrir ou se fermer. Comment expliquer les sutures crâniennes ? On les comprend au mieux en examinant les assemblages en queue d'aronde, chez ces mêmes charpentiers[13].

A cause de son origine divine, rien dans le corps humain n'a été fait en vain. Berengario pense que le corps humain n'a guère changé depuis la Création, il pense toutefois que sa découverte de l'appendice est une conséquence de la gloutonnerie de l'homme moderne.

Selon R.K. French, Berengario rejette l'idée des « yeux de la raison », mais il introduit une nouvelle réflexion sur les relations entre le corps, le texte, l'expérience sensible, la raison et l'autorité, afin d'établir un meilleur texte de vérité.

À ce texte imprimé, s'ajoutent des illustrations, car l'anatomie sensible étant celle des choses visibles, elles peuvent être dessinées et gravées sur bois. Il est des formes compliquées (comme celle d'une vertèbre) qui défient toute description verbale, et qui ne peuvent se révéler et se mémoriser que par la vision ou le toucher[14].

Œuvres et publications[modifier | modifier le code]

  • (la) Commentaria cum amplissimus additionibus super anatomiam Mundini, Bologne, Hyeronimum de Benedictis, 1521.
  • (la) Hic habes candide lector, Carpi libellum de calvaria sive cranii, cranei ve fractura : secundo loco impressum, ab eodem authore revisum, additis nonnullis Hippocratiis sententiis e graeca lingua in latinam([Reprod.]) [Novissime per Marcum Fabium Calvum Ravennarem positis, additis et aliquibus, ex Galeni Paulique Aegenitae veris interpretationibus, operi spectantibus, cum novo, totius operis capitulorum], disponible sur Gallica.
  • (la) Isagogæ breves perlucidæ ac uberrimæ in anatomiam humani corporis a communi medicorum academia usitatam, Bologne, Benedictum Hectoris, 1523.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Le Regard de l'anatomiste. Dissection et invention du corps en Occident, Rafael Mandressi, Éditions du Seuil, (ISBN 978-2-02-054099-5).
  2. a et b Mirko D. Grmek, La main, instrument de la connaissance et du traitement, Seuil, (ISBN 978-2-02-115707-9), p. 227.
    dans Histoire de la pensée médicale en Occident, tome 2, De la Renaissance aux Lumières, M.D. Grmek (dir.).
  3. a et b R.K. French 1985, p. 44-45.
  4. En 1511, il aurait participé, les armes à la main, à une bataille en règle opposant sa famille à une autre. Cette histoire aurait rendu crédible la rumeur, quinze ans plus tard, qu'il pouvait pratiquer la vivisection humaine. R.K. French 1985, p. 59 et 243 (note 31).
  5. a et b Michel Sakka, Histoire de l'anatomie humaine, PUF, coll. « Que sais-je ? » (no 1582), (ISBN 2-13-048299-6), p. 46-48.
  6. « Jacopo Berengario da Carpi (Dictionnaire d'Eloy) », sur biusante.parisdescartes.fr
  7. Dezobry et Bachelet, Dictionnaire de biographie, t.1, Ch.Delagrave, 1876, p.274
  8. a et b (en) Andrew Wear, Early Modern Europe, 1500-1700, Cambridge University Press, (ISBN 0-521-38135-5), p. 269
    dans The Western Medical Tradition, 800 BC to AD 1800, The Wellcome Institute for the History of Medicine, London.
  9. (en) T.V.N. Persaud, Early history of human anatomy, Charles C. Thomas, (ISBN 0-398-05038-4), p. 117.
  10. Emile Forgue, La Chirurgie jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, Albin Michel / Laffont / Tchou, , p. 192-194
    dans Histoire de la Médecine, tome III, J. Poulet et J.-C. Sournia (dir.).
  11. a et b R. K. French 1985, p. 42-43.
  12. a, b et c R.K. French 1985, p. 49-53.
  13. R.K. French 1985, p. 57.
  14. R.K. French 1985, p. 59-61.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • (en) R.K. French, The medical renaissance of the sixteenth century, Cambridge University Press, (ISBN 0-521-30112-2), chap. 3 (« Berengario da Carpi and the use of commentary in anatomical teaching »)

Liens externes[modifier | modifier le code]