Völuspá

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La Völva (prophète) sur un timbre des îles Féroé.

La Völuspá ['vœ:løspá] (en français « prophétie de la voyante » ou « dit de la voyante ») est un poème anonyme en vieux norrois de mythologie nordique probablement composé au Xe ou XIe siècle ("vers l'an 1000", selon Régis Boyer[1]). Il s'agit sans conteste de la plus célèbre œuvre parmi les poèmes mythologiques contenus dans l'Edda poétique. Long de 59 à 66 strophes selon les versions, il est préservé dans les manuscrits islandais Codex Regius et Hauksbók, rédigés respectivement aux XIIIe et XIVe siècles. Une trentaine de strophes sont également citées dans l'Edda de Snorri, écrit au XIIIe siècle.

La Völuspá est un poème cosmogonique et eschatologique qui prend la forme d'un long monologue où une voyante expose au dieu Odin, en une série de visions riches de détails, l'histoire et le destin du monde, des dieux et des hommes, depuis l'origine du monde jusqu'au Ragnarök qui verra l'avènement d'un renouveau de l'univers. Bien que probablement composé par un scalde païen, la plupart des chercheurs s'accordent à penser que le poème a été influencé par des dogmes et l'imagerie chrétiennes qui étaient certainement connus des islandais cultivés à l'époque, comme l'idée de régénération morale après une fin du monde prophétique.

Titre[modifier | modifier le code]

Le titre en vieux norrois, Völuspá, n'est mentionné que dans l'Edda de Snorri, qui ne fait que citer des extraits du poème. Il peut être décomposé comme suit : völva désigne les voyantes dans le monde nordique, et le terme vieux norrois spá se réfère à l'acte de prophétie ou de vision. Ainsi, Völuspá signifie littéralement « prophétie de la voyante »[réf. nécessaire].

Sources et auteur[modifier | modifier le code]

La Völuspá est aujourd'hui le poème le plus célèbre de l'Edda poétique, une compilation de poèmes anonymes de la mythologie nordique composés entre les IXe et XIIIe siècles et se trouvant dans divers manuscrits, le plus important étant le Codex Regius. La Völuspá est conservée dans des manuscrits considérés comme des copies d'originaux qui ont été perdus. Le poème apparaît en 62 strophes en tête du Codex Regius AM 748, rédigé vers 1270. Le manuscrit n'a été redécouvert qu'au XVIIe siècle par l'évêque luthérien Brynjólfur Sveinsson, qui le nomma l'Edda de Sæmund car il pensait à tort que les poèmes étaient composés par le prêtre catholique Sæmundr Sigfússon (1056-1133)[2].

La Völuspá est également préservée en 59 strophes dans le recueil appelé Hauksbók, du nom de son propriétaire Haukr Erlendsson, rédigé vers 1325. Autrement, l'Edda en prose de Snorri Sturluson, rédigée vers 1220, raconte en prose certains mythes évoqués dans la Völuspá et cite une trentaine de strophes du poème - d'ailleurs le titre du poème n'est mentionné que dans l’œuvre de Snorri, et ce une dizaine de fois. Les différentes sources présentent des versions un peu différentes, ainsi, la plupart des chercheurs utilisent le texte du Codex Regius et y rajoutent les quatre strophes que l'on trouve uniquement dans Hauksbók, ce qui aboutit donc à un poème « reconstruit » de 66 strophes[2].

Comme pour l'ensemble des textes de l'Edda poétique, l'auteur est anonyme et sa date précise de composition n'est pas donnée[3]. Le poème est probablement d'origine islandaise. Le poème Thorfinnsdrápa du scalde Arnórr jarlaskáld, qui a été composé de source sûre en 1065 et à sa strophe 24 copie des expressions de la strophe 54 de la Völuspá, est alors considéré comme un terminus ante quem. La plupart des chercheurs placent la composition de la Völuspá autour de l'an mil, bien que certains remontent sa composition jusqu'au début du Xe siècle[4],[5].

Structure[modifier | modifier le code]

Le mètre employé est le fornyrðislag (« ton des anciens récits »). Il consiste en des strophes de huit vers courts à deux temps forts, l'accent islandais tombant toujours sur la première syllabe. Les vers sont constitués de quatre syllabes. Les vers pairs et impairs sont reliés par allitération[6].

Résumé[modifier | modifier le code]

Plusieurs partitions du poème ont été proposées. Notamment, les révélations de la voyante concernent tout d'abord les temps de la création, puis les grands événements mythologiques, qu'elle décrit à la première personne. La fin du monde et ce qui lui succède sont ensuite racontés à la troisième personne. Cette forme de narration, qui évoque un dédoublement de la personnalité, est caractéristique des médiums. Elle dénote peut être une influence chamanique[7].

Le passé[modifier | modifier le code]

1-8. Le poème débute sur une présentation de la Völva. Elle est une géante et, comme le lui a demandé Odin, elle va décrire les temps primordiaux. Il n'y avait alors que le vide. Les fils de Bur créèrent ensuite le monde. Il n'y avait non plus ni jour ni nuit. Les dieux se consultèrent alors et organisèrent le temps. Puis ils se rassemblèrent à Idavoll et y érigèrent leurs temples. C'était l'âge d'or.

9-16. Puis les dieux réfléchirent aux peuples que les nains devaient former du sang et des os d'Ymir, le géant primordial. La Völva décline alors la thula des nains.

17-18. Les dieux trouvèrent alors Ask et Embla, le premier homme et la première femme. Ils étaient faibles, alors Odin leur donna l'esprit, Hœnir le sens, et Lódur le sang.

Le présent[modifier | modifier le code]

Odin et la Völva (Lorenz Frølich, 1895).

19-20. Il y a un arbre primitif, Yggdrasill. Sous celui-ci se trouve le puits où les trois Nornes — Urdr, Vervandi et Skuld — arrêtent le destin des hommes.

21-24. La Völva évoque ensuite la guerre des dieux. Les Ases tentèrent à trois reprises de tuer et brûler Gullveig, une sorcière qui les perturbait. Ils se consultèrent afin de savoir s'il serait payé un tribut aux Vanes. Odin provoqua alors la première guerre contre ceux-ci. Au cours de la guerre, l'enceinte d'Ásgard fut détruite et les Vanes remportèrent la victoire.

25-26. Les remparts de la cité des dieux furent reconstruits. Cependant, les promesses des Ases furent brisées par Thor qui se battit contre le géant bâtisseur.

28-33. Odin revient interroger la voyante et lui offre des bijoux. Elle voit alors la mort de Baldr, tué par son frère avec une branche de gui. Il sera vengé par son autre frère Vali.

34-35. La Völva voit ensuite le supplice de Loki, enchaîné grâce aux chaînes de Vali. Sigyn veille à ses côtés.

36-39. Elle décrit les quatre points cardinaux. Notamment, elle dépeint la sombre demeure des parjures, Náströnd. Nídhögg y suce les cadavres, Garmr les dépèce.

40-43. À l'est, les loups se reproduisent et les signes de la fin se multiplient.

La fin[modifier | modifier le code]

44-52. Le Ragnarök sera annoncé par Garmr. Les chaînes de Fenrir se briseront, la discorde se répandra et Heimdall soufflera dans Gjallarhorn. Alors que les Ases tiennent conseil, Hrym arrive de l'est et Jörmungand s'agite dans la mer. Les fils de Muspellheim prennent la mer à bord du bateau Naglfar, conduit par Loki. Le géant du feu Surt vient par le sud. Le sol s'ébranle et le ciel se fend.

53. Frigg apprendra avec tristesse que Fenrir a dévoré son mari. Freyr combattra Surtr.

54-58. Plus tard, Vidar tuera le loup. Thor combattra le serpent du monde et mourra ensuite, après avoir fait neuf pas. Le monde vacillera et le feu le recouvrira.

59-66. Puis, à nouveau, Idavoll deviendra verte. Les Ases s'y rassemblent et se remémorent ces événements. Ils retrouveront les tables d'or. Höd et Baldr reviendront du séjour des morts. Tous viendront habiter à Gimlé. Nídhögg redescendra de Nidafjöll et survolera les plaines en portant des cadavres sur ses ailes.

Éléments chrétiens[modifier | modifier le code]

La Völuspá a probablement été écrite aux alentours de l'an mil, ce qui correspond à l'année de la christianisation officielle de l'Islande. En tous cas, il est probable que l'auteur était versé en Christianisme[8]. De nombreux chercheurs retrouvent dans les tableaux dépeints de la Völuspá des imageries peut-être empruntés à la Bible ou à la mythologie chrétienne. Notamment, la description de l'origine du monde, la description du Ragnarök rappelle l'Apocalypse de Saint Jean, ainsi que le renouveau en un monde idyllique - la régénération du monde étant considérée comme un concept chrétien ayant été adoptée dans le poème[9],[10]. De nombreux chercheurs ont rapproché la rédaction de la Völuspá à la croyance chrétienne en la fin du monde millénariste, toutefois d'autres spécialistes estiment que c'est sans fondement, et qu'une supposée peur de l'an mil n'est qu'une idée reçue inventée par les écrivains romantiques[11].

« Certains spécialistes ont vu dans les lignes conclusives une annonce de la venue du Christ, et ont trouvé des traces de christianisme dans l'ensemble du poème ; mais aujourd'hui les meilleurs spécialistes considèrent ces passages comme des interpolations (à cause de leur divergence avec l'esprit dominant du poème). Cependant cela n'exclut pas une familiarité avec les concepts fondamentaux du christianisme : une telle connaissance s'était diffusée dans le Nord au neuvième et au dixième siècle — époque pendant laquelle l'imagination a été vigoureusement stimulée par les activités variées de « l'époque viking ». Une étude de la langue (le vers utilisé étant le fornyrdislag) du poème conduit à une conclusion similaire. Pour autant cependant, la majeure partie de la matière du poème est peut-être d'une date bien antérieure. Une étude récente a suggéré que la partie cosmogonique, les 27 premières strophes, constituée de bribes et de fragments de haute antiquité — certains d'une force extraordinaire — a été rajoutée à un poème eschatologique de composition plus récente »[Note 1].

Dans la culture moderne[modifier | modifier le code]

Considéré comme la plus célèbre œuvre de l'Edda poétique, et par extension une des plus célèbres sources primaires de la mythologie nordique, la Völuspá est naturellement référencée dans la culture populaire moderne.

En 2003, ce poème a été honoré d'une collection de 10 timbres féroïens appelée Vøluspá, créés par Anker Eli Petersen, qui font référence aux mythes évoquées dans l’œuvre[12].

La Völuspà et l'Edda poétique sont des thèmes récurrents dans l'univers du Metal. Tous les groupes officiant dans ses catégories païennes y puisent une grande partie de leur inspiration.

Notes[modifier | modifier le code]

  1. « In the concluding lines, some scholars have seen an adumbration of the coming of Christ, and they find traces of Christianity in the poem as a whole ; but at present the best scholarship would declare as interpolation (because at variance with the prevailing spirit of the poem) the very passages on which such an inference could be based. However this does not precluded a general acquaintance with the fundamental concepts of Christianity : such knowledge pervaded the North in the ninth and tenth centuries — times when the imagination was stimulated vigorously through the multifarious activities of the "Viking age". A study of the language (the verse form is fornyrdislag) of the poem has led to a similar conclusion. For all that, however, much of the matter of the poem may be of considerably earlier date. Recent study has suggested that the cosmogonic part, the firts twenty seven stanzas, pieced together as it is from snatches and patches of hoary antiquity — some of extraordinary power — was added later to a compositionally younger eschatological poem.» Lee M. Hollander, The Poetic Edda, Volume 1, University of Texas Press, 1986, p.2

Références[modifier | modifier le code]

  1. Les religions de l'Europe du Nord, Fayard-Denoël, 1974, p. 471.
  2. a et b Guelpa 2009, p. 38.
  3. Boyer 1992, p. 73
  4. Boyer 1992, p. 74
  5. Guelpa 2009, p. 40-41.
  6. Guelpa 2009, p. 135.
  7. Guelpa 2009, p. 42-43.
  8. Boyer 1992, p. 529
  9. Guelpa 2009, p. 99
  10. Guelpa 2009, p. 117-119
  11. Guelpa 2009, p. 100-102
  12. (en)[like=FO001.03 FO001.03] sur wnsstamps.ch. Consulté le 29 septembre 2012.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

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Texte et traductions[modifier | modifier le code]

  • (is) Sigurður Nordal Völuspa, Reykjavík, Helgafell, 1923, édition révisée en 1952
    • (en) traduit en anglais par B. S. Benedikz and John McKinnell, Durham and St. Andrews Medieval Texts, 1978
  • (en) Lee M. Hollander, The Poetic Edda, Volume 1, University of Texas Press, 1986 [1]
  • (en) Ursula Dronke The Poetic Edda: Volume II: Mythological Poems, Oxford University Press, 1997 (recension par John McKinnell)
  • Régis Boyer (et Éveline Lot-Falck), Les religions de l'Europe du Nord, Fayard-Denoël, 1974, p. 473-490 : Prédiction de la voyante.
  • Régis Boyer, L'Edda Poétique, Fayard,‎ 1992, 685 p. (ISBN 2-213-02725-0)
  • Patrick Guelpa, La Völuspá : Essai sur l'ancienne poésie islandaise, Paris, L'Harmattant, coll. « Kubaba »,‎ 2009, 151 p. (ISBN 9782296099418)
  • Frédéric Guillaume Bergmann Poëmes islandais: (Voluspa, Vafthrudnismal, Lokasenna) tirés de l'Edda de Sæmund Imprimerie royale, 1838 sur googlebooks

Études[modifier | modifier le code]

  • Régis Boyer, « On the Composition of Voluspa », in Edda: A Collection of Essays, édité par Robert J. Glendinning and Haraldur Bessason, Univ. of Manitoba Press, 1983
  • Hermann Pálsson, « Völuspá and the heroic tradition », in Mélanges d'histoire, de littérature et de mythologie, Claude Lecouteux, Olivier Gouchet, Presses Paris Sorbonne, 1997, pp. 259-278 [2]
  • [3] John McKinnell: "Völuspá and the Feast of Easter", Alvíssmál 12 (2008): 3-28.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]