Raison d'État

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher
Page d'aide sur les redirections Pour le film, voir Raisons d'État.

On appelle raison d’État le principe au nom duquel un État s'autorise à violer le droit au nom d'un critère supérieur[1]. C'est avant tout un principe d'action politique, dont le concept philosophique est caractérisé par un flou définitionnel, et qui donne lieu à des pratiques très variées.

L'idée de raison d'état ne saurait se limiter à une simple théorie de l'État, et doit être entendue comme une rationalisation à l'extrême de pratiques politiques et guerrières. Elle est ainsi une dérive de la théorie de la souveraineté de l'État, dans le sens où elle a souvent pour but d'assurer sa conservation et sa pérennité.

La notion de raison d'État suscite des interrogations diverses : vue comme une justification du pouvoir despotique par certains, elle est montrée comme une transgression judiciaire nécessaire à la survie d'un gouvernement, donc d'un peuple, par d'autres. L’ambiguïté qui entoure l'idée de la raison d'État n'est pas nouvelle. L'expression s'est généralisée à la Renaissance, et fut développée par de nombreux auteurs comme Machiavel.

La Raison d'État en tant que genre littéraire[modifier | modifier le code]

La raison d'État désigne d'abord un certain courant littéraire qu'on date classiquement de Machiavel[2], qu'on désigne aussi par des expressions telles que celles de gouvernementalité par opposition à l'étude de la souveraineté, et qui offre des préceptes au Prince afin de gouverner le mieux possible son État, dans l'objectif de conquête et d'exercice du pouvoir. Cette thèse, qui lie Le Prince à la raison d'État, date de Friedrich Meinecke (L'idée de la raison d'État dans l'histoire des temps modernes, 1925)[2]. Devenue un lieu commun des sciences politiques, elle a néanmoins récemment été remise en question[2].

En ce sens, la première mention de l'expression raison d'État date de la publication par Giovanni Botero De la raison d'État (Della ragion di stato, 1589, mais 1598 pour la version définitive). Cette littérature se distingue de celle, antérieure, des miroirs des princes, caractérisée par la nature morale de ses préceptes. Au contraire, avec Machiavel, Gabriel Naudé (Considérations politiques sur les Coups d’État, 1752), et autres auteurs similaires, l'action politique s'affranchit de la morale pour constituer une sphère autonome. La raison d’État désigne en ce sens la séparation moderne entre la sphère de la morale, valide pour les actes individuels, et la sphère politique, valide pour les actes publics du gouvernement. Cette distinction apparaît avec le constat qu'agir moralement, en politique, pourrait conduire à des effets néfastes. Tout le problème consiste donc en la place à accorder à la morale, analyse qui fait l'objet de l'étude Le Savant et le politique de Max Weber, au début du XXe siècle, par lequel celui-ci distingue deux concepts d'éthique, l'« éthique de conviction » et l'« éthique de responsabilité ».

Machiavel aurait inventé la raison d'État, sans la nommer, avec cette formule : Aussi est-il nécessaire à un prince, s'il veut se maintenir, d'apprendre à pouvoir ne pas être bon, et à en user et n'en pas user selon la nécessité. [3]

La littérature de la raison d'État, aussi dite « machiavélienne », a suscité d'innombrables pamphlets protestataires, s'indignant de cette immoralité. Elle est devenue si courante qu'au XIXe siècle, Giuseppe Ferrari, dans son Histoire de la raison d’État (1860), pouvait parler de « 470 écrivains » traitant de ce thème. Il introduisait ses propos en précisant que l'erreur consistait en voir dans cette littérature des préceptes pour le Prince, alors qu'en fait elle ne faisait que décrire les « lois » inexorables de l'action politique: l'interprétation de Ferrari fait ainsi du discours sur la raison d'État l'ancêtre des sciences politiques en tant que discours descriptif et objectif du champ politique.

L'Affaire Dreyfus, paradigme du scandale moderne de la raison d'État[modifier | modifier le code]

Dans son interprétation classique, l'Affaire Dreyfus fournit l'illustration d'un débat entre tenants de la raison d'État, pour qui l'intérêt de l'État justifiait qu'on refuse toute révision du procès d'Alfred Dreyfus, quand bien même celui-ci aurait été tenu pour innocent. Les adversaires de la raison d'État, défenseurs de Dreyfus, plaçaient ainsi la justice et la défense de l'individu contre l'arbitraire de l'État comme idéal supérieur. Il ne s'agit cependant là que d'une interprétation traditionnelle : Clemenceau lui-même, défenseur de Dreyfus, considérait que l'intérêt de l'armée et de l'État était précisément de respecter les droits de la défense, en particulier celui de connaître les actes d'accusation.

Raison d’État, droit et État de droit[modifier | modifier le code]

La raison d'État est classiquement opposée aux notions de droit et d’État de droit. Certains auteurs estiment néanmoins que l'antagonisme des notions de raison d'État et d'État de droit n'est qu'apparent. Cette thèse est suggérée par Carl Joachim Friedrich (Constitutional reason of state. The survival of the constitutional order, 1957 by Brown University Press in Providence, R.I.). Plus récemment, Antonino Troianiello (Raison d’État et droit public, Thèse dactyl. Université du Havre, 1999, prix de thèse de l'école doctorale) développe l'idée que la notion de raison d'État s'est transformée au fil des époques au contact des idéologies dominantes. Ainsi, sous les auspices du constitutionnalisme libéral et de son projet politique, l'État de droit, on assisterait à une simple rationalisation de la raison d'État et non sa disparition. Cette rationalisation aurait été favorisée par l'épistémologie positiviste-orthodoxe dominant la science juridique contemporaine en liaison avec l’idéologie de l’État de droit. Un regard critique jeté sur le droit positif permettrait d'établir que, loin de se restreindre aux rubriques généralement évoquées des actes de gouvernement ou des circonstances exceptionnelles, la raison d'État subsisterait dans l'ordre juridique sous des formes aussi variées qu'inattendues. Plus fondamentalement, le développement de la légitimité légale-rationnelle impliquerait une mutation de la raison d'État en rationalité d’État ; cette dernière variante venant s'adjoindre aux acceptions plus anciennes de la notion.

Actualités[modifier | modifier le code]

La dissimulation du programme lunaire habité soviétique par les autorités de l'URSS après l'échec de celui-ci fut effectuée pour éviter que le prestige de cet État ne souffre du manque de succès de cette entreprise alors que les États-Unis, leur principal rival durant la guerre froide, avaient mené à bien le programme Apollo.

Théâtre et roman[modifier | modifier le code]

Jean Anouilh met en exergue dans une de ses pièces, Antigone, ainsi qu'Henry de Montherlant avec La Reine morte, le thème de la raison d'État. Jean Giraudoux en fait également le thème de sa tragicomédie La guerre de Troie n'aura pas lieu.

Films[modifier | modifier le code]

Références[modifier | modifier le code]

  1. "La justice" Magali Bessone. Éditions Flammarion p.222
  2. a, b et c Michel Sennelart, Machiavel, penseur de l’État moderne ?, Magazine Littéraire n°397 - 01/04/2001
  3. Le Prince, trad. C. Bec, Laffont, 1996 p.148

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]