Mauresse de Moret

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Original du portrait de sœur Louise-Marie de Sainte-Thérèse dont l'auteur pourrait être Pierre Gobert (ca 1700).

La Mauresse de Moret (16 novembre 1664 - vers 1732 à Moret-sur-Loing) est une religieuse métisse dont une historiographie incertaine en a fait tantôt la fille adultérine de Marie-Thérèse d'Autriche, tantôt celle de Louis XIV, l'ascendance royale de cette nonne demeurant une énigme historique.

Biographie[modifier | modifier le code]

Selon la littérature de l'époque (mademoiselle de Montpensier, mémoires de Saint-Simon, d'Anne-Marie-Louise d'Orléans, de Madame de Montespan), le 16 novembre 1664, au terme d'une grossesse difficile, Marie-Thérèse d'Autriche accoucha en public au Louvre de son troisième enfant avec un mois d'avance, une fille à la peau noire prénommée officiellement Marie-Anne de France et que les rumeurs eurent tôt fait de désigner comme métisse (appelée « négrillonne » à cette époque). Cet adultère royal n'étant pas permis, les médecins et l'entourage de la reine tentèrent d'étouffer ces rumeurs en expliquant la couleur de la peau : bébé souffrant de cyanose après un accouchement long et difficile, cette hypothèse étant vraisemblable à la lumière des connaissances médicales modernes[1] ; excessive consommation du chocolat de Marie-Thérèse ; un simple regard de la reine sur le nain Nabo (page noir de la Cour[2]) aurait suffi à donner la peau noire à l'enfant royal. Selon Georges Touchard-Lafosse, le chirurgien Félix qui parla à Louis XIV de ce regard contaminateur se vit répondre par le roi « Un regard, hum ! il était donc bien pénétrant »[3]! Le prétendu amant noir de la reine Marie-Thérèse, le nain Nabo, disparut de la cour, peut-être embastillé (Pierre Marie Dijol voyant en lui l'Homme au masque de fer[4]) ou tué. L'enfant fut déclaré officiellement mort le 26 décembre 1664, sa dépouille fut exposée publiquement dans la chapelle du Louvre, son cœur porté au Val-de-Grâce et son corps inhumé dans la basilique de Saint-Denis[5]. Saint-Simon prétend dans ses mémoires que l'enfant ne serait pas mort[réf. nécessaire] et que tout jeune, le premier valet de chambre du roi Alexandre Bontemps l'aurait envoyé dans le couvent Notre-Dame-des-Anges de bénédictines à Moret, fondé en 1638. Serge Bilé conforte cette conjecture en précisant que l'enfant royal fut envoyé dans le plus grand secret, en province — peut être près de Cahors — puis chez les chanoinesses de l'abbaye Notre-Dame de Meaux avant d'être placé à Moret[6].

Les archives d'Autriche, d'Espagne (la reine Marie-Thérèse appartient à la dynastie espagnole des Habsbourg), ainsi que les archives de Grande-Bretagne et du Vatican, dédisent formellement la littérature voulant que l'épouse de Louis XIV eût accouché d'une fille noire. Cette légende naquit de la plume de mademoiselle de Montpensier — cousine germaine du Roi qui n'était point présente en 1664 lors de l'accouchement mais relatant ce que lui avait raconté son oncle —, puis fut reprise à sa suite. La vérification dans le manuscrit autographe de ses mémoires (Bibliothèque nationale, ms. Fr. 6698) objective bien l'indulgence que demande pour ses erreurs mademoiselle de Montpensier à ses futurs lecteurs, en les informant qu'elle ne prend la plume qu'en 1677 sans jamais avoir tenu de notes. Ces archives européennes suggèreraient plutôt que la Mauresse est la fille de Louis XIV née vers 1675[6].

Le 30 septembre 1695, une nonne noir prononça ses vœux et devint sœur Louise-Marie de Sainte-Thérèse (ou parfois « sœur Marie de Sainte-Thérèse) au couvent de Moret (actuel département de Seine-et-Marne), où elle reçut durant trois décennies la visite de hauts personnages de la cour et une pension indirecte de 300 livres par le roi, via Madame de Maintenon. Selon ces mêmes archives, elle serait la sœur ou la demi-sœur d'une autre religieuse noire que Louis XIV protégeait avec plus de discrétion, et qui est restée inconnue jusqu'à nos jours : Dorothée, ursuline à Orléans[7]. Voltaire parvint à lui rendre visite et écrivit dans Le siècle de Louis XIV : « elle était extrêmement basanée et d'ailleurs ressemblait au roi, qui lui fit présent de 20 000 écus en dot, en la plaçant dans ce couvent »[8]. Selon l'historien Louis Hastier, d'aucuns ont prétendu que Louis XIV se rendit une seule fois au couvent pour s'assurer de son existence[9].

Suite à la découverte de ces archives inédites et du portrait alors inconnu (oublié depuis 1869 dans les combles du musée de Melun), portrait dissemblable à celui, tardif, conservé à la Bibliothèque Sainte-Geneviève, le site officiel des Archives de Seine-et-Marne a publié une synthèse qui va à l'encontre de la littérature sur ce sujet, mais qui laisse peu de doute sur la paternité du Roi Soleil[7]

Les archives de la bibliothèque Sainte-Geneviève (dossier Boinet 89) conservent un dossier majeur annexé à un second portrait — à l'authenticité douteuse, contrairement au portrait de Melun —, portant très exactement cette mention manuscrite en titre :

Portrait de la bibliothèque Sainte-Geneviève.

« Papiers concernants La Moresque Fille de Louis 14 »

L'analyse poussée qui a été faite du filigrane de ce papier — portant une signature de papetier, une date de fabrication et un griffon couronné — montre que ce matériau fut fabriqué en 1742 par une famille renommée de papetiers d’Auvergne, les frères Cusson. Alors que ce type de papier était très rare, et ne se rencontre point dans les archives religieuses conservées en Seine-et-Marne, le fait extraordinaire est que l'on retrouve très exactement ce matériau et pour la même année 1742 dans les liasses du couvent des bénédictines de Moret conservées dans le fonds des archives de l'archevêché de Sens. Ce dossier de preuves accablantes — au contenu subtilisé vers 1780 pour raison d'État — émanait donc du couvent-même dans lequel la « mauresse » avait vécu toute son existence.

Les archives notariales de Moret-sur-Loing portent les traces du fil de la vie de Louise Marie Thérèse — ainsi que la dénomment les notaires —, mais qui signait d'une fort belle écriture : « sœur Louise Marie de Sainte Thérèse ». L'ultime trace du fil de sa vie est daté du 10 janvier 1730[6].

Son portrait retrouvé en janvier 2014, en mauvais état dans les combles du musée de Melun, montre bien une jeune fille métisse et non une femme de couleur fort noire comme sur le tableau de la bibliothèque Sainte-Geneviève[10], à l'origine douteuse et dont le visage semble avoir été noirci à dessein pour rendre impossible tout lien de paternité royale. À Melun, le petit chef-œuvre de Pierre Gobert, « peintre ordinaire du Roy », nous révèle quelle fut la beauté, cloîtrée, voilée, de la fille métisse du Roi Soleil.

Hypothèses[modifier | modifier le code]

Selon Serge Bilé, l'ascendance royale de la nonne a bien été occultée pour couper court aux rumeurs et scandale de l'adultère de la reine, à moins que ce prétendu adultère ne soit en fait destiné à nier le fruit des relations sexuelles que Louis XIV aurait eues avec une servante ou une comédienne noire[6].

Selon le duc de Luynes, la nonne de Moret n'a aucune origine royale. Orgueilleuse, elle se serait fabriquée cette ascendance justifiée par le mystère que l'on faisait de sa naissance, par les visites régulières de hauts personnages de la Cour au couvent, par le respect que lui témoignait la supérieure du couvent Élisabeth Pidoux et par les circonstances particulières de son nouveau nom pris lors de son entrée dans l'ordre (Louise correspondant à celui du roi et Marie-Thérèse à celui de la reine)[11]. En décembre 1756, le duc note dans son journal que La Roche, concierge de la Ménagerie, avait un couple de Maures qui ont eu une petite fille. Embarrassé, le couple en parla à Madame de Maintenon qui la plaça dans le couvent de Moret, par charité, et en la recommandant vivement, cette enfant pouvant ainsi être la véritable Louise-Marie de Sainte-Thérèse[12].

Postérité[modifier | modifier le code]

Cette énigme historique a donné naissance localement aux « Mauresses de Moret », des carrés fondants de chocolat noir[13].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Louis Hastier, Énigmes du temps passé, R. Julliard,‎ 1944, p. 14
  2. Page dahoméen du nom d'Augustin identifié à tort au XIXe siècle sous le nom de Nabo.
  3. Alain Decaux, Histoires secrètes de l'histoire, J. Tallandier,‎ 1973, p. 253
  4. Pierre Marie Dijol, Nabo ou le Masque de fer, France-Empire,‎ 1978, 266 p.
  5. Joëlle Chevé, Marie-Thérèse d'Autriche. Épouse de Louis XIV, Pygmalion,‎ 2008, p. 252
  6. a, b, c et d Serge Bilé, La Mauresse de Moret. La religieuse au sang bleu, Pascal Galodé Editions,‎ 2012, 80 p.
  7. a et b Serge Aroles, « L'énigme de la fille noire de Louis XIV résolue par les archives ? », sur http://archives.seine-et-marne.fr, Archives départementales de Seine-et-Marne (consulté le 17 février 2014).
  8. Pierre Marie Dijol, Nabo ou le Masque de fer, France-Empire,‎ 1978, p. 198
  9. Louis Hastier, Énigmes du temps passé, R. Julliard,‎ 1944, p. 52
  10. Tableau encore accroché dans le bureau de l'Abbesse du couvent en 1779.
  11. Comité des travaux historiques et scientifiques, Mémoires lus à la Sorbonne dans les séances extraordinaires du Comité impérial des travaux historiques et scientifiques, Impr. impériale,‎ 1867, p. 232
  12. Alain Decaux, Histoires secrètes de l'histoire, J. Tallandier,‎ 1973, p. 255
  13. Laetitia Planchon, Jean-Paul Labourdette, Petit Futé Seine-et-Marne, Petit Futé,‎ 2008, p. 42

Voir aussi[modifier | modifier le code]

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Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Mémoires d'Anne-Marie-Louise d'Orléans (La Grande Mademoiselle) (1627-1693) Vol. 2, VII
  • Mémoires de Madame de Montespan (1641-1707), Ch. XL
  • Mémoires du duc de Saint-Simon (1675-1755) Vol 2, Ch. XII
  • Mémoires de Voltaire (1694-1778) Ch. XXVIII
  • Mémoires (apocryphes) du Cardinal Dubois (1656 - 1723), de 1829 (ne pas confondre avec les mémoires de 1815) p. 415
  • Abbé A. Pougeois, L'antique et royale cité de Moret-sur-Loing (Seine-et-Marne), Abbeville, 1889, p. 169-172. (Internet Archive)
  • Juliette Benzoni, Secret d'État
  • Olivier Seigneur, La religieuse de l'obscurité, Éditions du Masque, 2000, 458 p. (ISBN 978-2702479209) (roman historique)
  • Serge Bilé, La légende du sexe surdimensionné des Noirs, 2005, Édition Serpent à plumes

Liens externes[modifier | modifier le code]