Loi naturelle
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L'expression loi naturelle a deux sens hétérogènes, scientifique ou politique.
Au sens large, elle peut signifier une « loi de la nature », c'est-à-dire un énoncé scientifique ou non, décrivant une régularité et en inférant ou non une nécessité physique qui, en tant que telle, ne peut donc souffrir la moindre exception[pas clair]. Ce concept scientifique de loi de la nature est issu de la théologie naturelle et de la philosophie naturelle. Il est intrinsèquement lié au principe de causalité, à l'universalité, et, parfois, par exemple chez Kant, à la notion d'a priori : selon Kant, une loi est nécessaire et universelle, et elle ne souffre donc pas d'exception, contrairement à une simple généralisation. La notion de « loi de la nature » appartient ainsi à l'épistémologie des sciences classiques, et elle a été remise en cause au XXe siècle. On ne parle alors de « loi scientifique » qu'au sens figuré.
Au sens strict, une loi naturelle est un concept de la philosophie politique.
Selon Cicéron, «Il est, en effet, une loi véritable, la droite raison conforme à la nature, immuable et éternelle qui appelle l’homme au devoir par ses commandements et le détourne du mal par ses défenses et dont les commandements ni les défenses ne restent jamais sans effet sur les bons, ni sans action sur les méchants. On ne peut ni l’infirmer par d’autres lois, ni déroger à quelques-uns de ses préceptes, ni l’abroger tout entière. Ni le sénat, ni le peuple ne peuvent nous soustraire à son empire ; elle n’a pas besoin d’interprète qui l’explique. Il n’y en aura pas une à Rome, une autre à Athènes, une aujourd’hui, une autre demain, mais une seule et même loi éternelle, inaltérable qui dans tous les temps régit à la fois tous les peuples. Et l’univers entier est soumis à un seul maître, à un seul roi suprême, au Dieu tout-puissant qui a conçu et médité cette loi. La méconnaître, pour un homme, c’est se fuir soi-même, renier sa nature et par là même subir les plus cruels châtiments, lors même qu’on échapperait à tout ce qu’on regarde comme des supplices.»[1] Cette conception est aussi celle de Thomas d'Aquin[2].
C'est avec les modernes que la loi naturelle prend une dimension politique et qu'elle acquiert différentes acceptions variant selon les écoles et les auteurs.
Dans la tradition paulienne, la loi naturelle désigne simplement la conscience morale[3]. L'école de Salamanque oppose la loi naturelle au droit naturel.
Hobbes distingue, dans le Léviathan, entre les lois naturelles, qui sont découvertes par la raison, et sur lesquelles se mettent d'accord les individus à l'état de nature, et le droit naturel, qui s'étend sur toutes choses et ne fait qu'un avec la puissance de chaque individu. Aussi, pour Hobbes, seule la loi naturelle est prescriptive : le droit naturel n'est lui qu'improprement un droit, puisqu'il ne prescrit rien, mais ne fait que décrire un état de fait.
Hobbes appelle loi de nature un ensemble de contraintes qui sont commandées par la raison pour assurer à l'homme sa bonne conservation. S'il énonce une liste de lois naturelles dans Le Léviathan, Hobbes résume ces lois à plusieurs reprises dans l'adage : « Ne fais pas à autrui ce que tu penses déraisonnable qu'autrui te fasse »[4]. Les premières de ces lois naturelles commandées par la raison sont la recherche de la paix, l'élaboration d'un contrat social par lequel chacun renonce à des droits en vue d'établir la paix, le respect de la justice, c'est-à-dire des conventions.
Les lois naturelles de Hobbes ne sont pas seulement des commandements de la raison, elles sont également des prescriptions divines. En montrant la coïncidence entre ceux-ci, Hobbes découvre le fondement rationnel de règles telles que la gratitude, le pardon, le rejet de l'insulte, de l'orgueil, de l'envie[5],[6]. L'observation de ces règles, qui selon Michel Villey « disposent les êtres humains à la paix et l'obéissance », permet la vie en société[7].
Considérations [modifier]
On parle souvent des lois de la nature ; de fait, si une même cause entraîne toujours le même effet, on peut dégager une « loi » que suivraient les choses.
Cela pose tout de même, formulé ainsi, la question du législateur, et cela peut sembler impliquer un « ordre divin » imposant aux choses un certain comportement. La notion de loi naturelle serait-elle alors plus « religieuse » que « scientifique » ?
En fait, les mathématiques donnent des exemples montrant qu'une loi « naturelle » peut être la conséquence nécessaire d'axiomes avec lesquelles elle semblait n'avoir pas de rapport a priori : ce qui n'était qu'une conjecture peut, avec souvent de gros et long efforts et un choix judicieux d'axiomes, se transformer en théorème. Il n'y aurait alors pas d'autre ordre divin que celui des mathématiques, qui présente, en effet, avec l'idée habituelle de Dieu, les points communs d'être intemporel, immuable, et hors de toute contingence.
Un autre motif d'interrogation porte moins sur la notion de « loi naturelle » elle-même que sur sa signification. La science « causale » n'étudie pas le « pourquoi » en soi (d'éventuelles « raisons pour lesquelles » un évènement survient, qui sont du ressort de l'étude des phénomènes d'émergence étudiés en théorie du chaos), mais le « comment » (la manière dont les évènements se déroulent). Dans le cadre causal, sont exprimés et résumés différents liens entre des évènements sous forme de « loi ». Cette « loi » est néanmoins surtout descriptive, et non prescriptive.
Quelques exemples :
- Kepler ne décide pas comment les satellites « doivent » décrire leurs révolution, il constate comment, de fait, ils le font (voir Lois de Kepler).
- Newton montre alors comment les trois lois descriptives établies par Kepler (conjecture mathématique) peuvent se déduire de façon plus économique d'un modèle unique (la loi d'attraction en mm'/r²), qui, en plus, explique des phénomènes additionnels sans rapport a priori évident, comme les marées.
- Cette loi de Newton suppose néanmoins une action à distance : comment expliquer cette sorte de « magie » ?
La réponse de Newton est ferme : hypotheses non fingo (je n'avance pas d'hypothèses). Ou, comme le dira plus tard Wittgenstein : Ce dont on ne peut parler, il faut le taire.
Einstein (à la suite de Minkowski, Lorentz et Poincaré) procède à un réajustement : dans la construction galiléenne de la mécanique, il remplace une hypothèse que les faits ont invalidée (l'addition des vitesses) par une autre hypothèse qui, elle, est confirmée par les faits (la constance de la vitesse de la lumière dans tous les repères), et il redéfinit toute la mécanique qui en découle.
Simple changement de notation ; les évènements, eux, se déroulent toujours de la même manière : la réalité n'a pas changé ; nous savons seulement mieux la décrire. Bref, nous n'imposons pas de « lois immuables à la nature » ; ces lois existent indépendamment de nous, et nous nous contentons d'en donner des descriptions qui à mesure du temps en rendent mieux compte.
Références [modifier]
<Elisabeth Dufourcq. L'Invention de la loi naturelle. Des itinéraires grecs, latins, juifs, chrétiens et musulmans. 740 Pp avec index et bibliographie. Paris Bayard 2012. Prix Saintour de l'Académie des sciences morales et politiques. Ce livre d'histoire de la philosophie du droit ne cache pas les ambigüités dont cette notion, parfois instrumentalisée par des pouvoirs auto-référents, a souvent fait l'objet au cours des siècles.
- De republica libri III, 17, par Cicéron. (106-43 av. J.C.)
- La loi naturelle, Somme théologique Ia-IIae, La loi, question 94, par Thomas d’Aquin.
- Le droit naturel, Que sais-je ?, Alain Sériaux, puf, 1999
- Le Léviathan, folio essais, Gallimard, 2000, p.414. Le même adage se trouve ailleurs, formulé différemment. Par exemple, lorsque Hobbes liste les lois naturelles : "Ne fais pas à un autre ce que tu ne voudrais pas qu'on te fit à toi-même"
- Le Léviathan, folio essais, Gallimard, 2000
- Michel Villey, La formation de la pensée juridique moderne, PUF, 2003
- ibid, p408