Immortel taoïste

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Evoqué dans les œuvres de Lao Zi, Zhuang Zi et de nombreux textes à partir des Royaumes combattants, l'immortel, xianren (仙人) ou xian (仙), est en Chine un être fantastique aux pouvoirs surnaturels et aux dimensions cosmologiques, dont l'état transcende l'opposition entre vie et mort. Il résulte en effet dans l'idéal d'une transformation qui se produit chez l'aspirant immortel de son vivant grâce à une hygiène de vie et une ascèse spécifiques, aidées par l'absorption d'herbes ou de potions de longue vie que l'on trouve dans des lieux magiques appelés grottes célestes et terres de bonheur [1], résidences principales de ces êtres fantastiques.

Le sinogramme qui les représente est composé de la clé personne (亻, équivalent de 人, rén), le classant dans les caractères ayant trait aux humains ou personnages et du radical pictographique de la montagne (山, shān). Cette graphie semble avoir été tout d'abord utilisée en concurrence avec 僊 xiān, qui comporte à la place de la montagne l'élément (xiān) du caractère qīan (遷) signifiant déménager ou emménager. Les dictionnaires de la dynastie Han Shuowen Jiezi (~121), qui contient 僊, et Shiming (~200), qui contient 仙, donnent tous deux les définitions suivantes : « vivre longtemps sans mourir ; s’en aller » ; le Shiming précise : « s’en aller dans les montagnes ». Les premières terres d'immortalité étaient des îles montagneuses mythiques situées dans la mer jaune.

La croyance aux immortels précède la naissance du taoïsme du moins dans sa version déiste, dont ils sont devenus un élément essentiel à partir des Han orientaux. Auparavant, ils avaient été au centre du courant Fangxiandao, « Voie des magiciens et des immortels », apparu à l'époque des Royaumes combattants dans les pays de Qi et de Yan jouxtant la mer de Bohai. Les immortels appartiennent à l'ensemble des divinités de la religion chinoise, appelées collectivement shenxian [2] « dieux et immortels ».

Représentation[modifier | modifier le code]

Généralement invisibles sous leur forme réelle aux humains ordinaires, ils sont décrits par Ge Hong dans le Baopuzi avec des pupilles carrées, des lobes immenses, parfois une tête de serpent, un habit de plumes, montés sur des grues ou des dragons. Ils possèdent les dons de métamorphose et d’ubiquité, apparaissent ou disparaissent à volonté dans un éclat de lumière. Ils peuvent éclairer une pièce obscure.

Éléments chamanistes[modifier | modifier le code]

Les huit immortels traversant la mer

Comme les chamans, ils sont maîtres des éléments et peuvent prendre une forme animale. Ainsi, les huit immortels du prince de Huainan ont le pouvoir de faire venir le vent et la pluie en s’asseyant, et s'élever les nuages et les brumes en se mettant debout. Les immortels ont des pouvoirs similaires à ceux des oiseaux et des créatures aquatiques auxquels ils sont souvent comparés et associés. Dans le premier chapitre du Zhuang Zi, le saint taoïste est un oiseau immense qui atteint le bout du monde d’un coup d’aile, mais aussi un poisson caché au fond de l'eau. Ils ont les os légers, un habit de plumes, se dissimulent souvent dans le ciel ou s’élèvent sur les hauteurs des montagnes. Quand l’humain devenu immortel a disparu, il arrive que ses sandales et son épée ou canne se transforment en oiseaux. Le Baopu Zi compare pour sa part l'immortel à une tortue tapie au fond de l'eau, ou à une carpe lumineuse qui nage dans la rivière de cinabre.

Concepts taoïstes[modifier | modifier le code]

À partir du IIIe siècle, les immortels devenus clairement taoïstes peuvent incarner l'indifférenciation de l'origine première. Tantôt visibles et invisibles, ils apparaissent ici et là à la fois, mobiles mais sans forme ni corps. Généralement insaisissables en mouvement, ils ne s'arrêtent qu'aux places où les dualités se fondent, comme le gnomon au centre du monde. Leurs constants mouvements de montée et de descente représentent ceux du souffle qi qui s'élève et du Tao qui descend sous la forme des textes sacrés qu'ils remettent aux adeptes les plus méritants. Lorsqu’ils se montrent sous forme humaine, leur identité est variable, leur origine inconnue. Sans individualité, ils peuvent pénétrer dans la forêt sans éveiller l’attention des animaux. On les imagine résidant aussi bien dans les hauteurs ou parmi les étoiles que dans les grottes des entrailles de la terre, qui d’ailleurs communiquent avec le ciel.

Terres d'immortalité[modifier | modifier le code]

La forme du caractère xian indique que les immortels des origines vivaient dans les montagnes ou sur des îles montagneuses. Les immortels de l'époque impériale fréquentent également les montagnes, en particulier le mythique mont Kunlun, mais aussi dans les étoiles, le fond des eaux, les grottes qui communiquent avec le ciel, et les îles des mers orientales, ces dernières particulièrement populaires à l’époque des Royaumes combattants et au début de l’empire. Qin Shi Huang y envoya des expéditions à la recherche d'herbes d'immortalité.

L’école taoïste la plus importante de nos jours, la branche Longmen de Quanzen, désigne comme terres d'immortalité dix continents et trois îles [3], ainsi que dix grottes célestes. Parmi les trois îles, Penglai[4] et Fangzhang[5] sont connues depuis le début de l'ère chrétienne. La troisième, autrefois nommée Yingzhou[6], a pris le nom de Kunlun[7], à l’origine ensemble montagneux situé à l’Ouest de la Chine. Résidence du Gouverneur de la terre, elle abriterait une source de vin qui prolonge la vie. Sur Fangzhang réside le Gouverneur des eaux qui régit les dieux et les animaux aquatiques parmi lesquels on compte les dragons et les serpents. Penglai, la plus importante, résidence du Gouverneur du ciel, communique avec les neuf cieux supérieurs. Yu le Grand s’y serait rendu après ses exploits pour monter au ciel.

Devenir immortel[modifier | modifier le code]

À l’origine, la poursuite de l’immortalité implique essentiellement un travail sur le corps comprenant un régime diététique particulier, une gymnastique et la consommation d’herbes ou d’élixirs, assorti à des exercices spirituels. Avec le développement du taoïsme institutionnel, à la pratique individuelle s'ajoute souvent l'exigence du respect de la communauté : conduite morale et bonnes actions. Les techniques corporelles, très variées dans les détails et souvent spécifiques à une école ou à un maître, peuvent être regroupées en quelques grandes catégories : diététique, alchimie externe par absorption d’élixirs ou pilules, alchimie interne par visualisation et gymnastique. Plusieurs techniques sont combinées. On peut accéder à l’état d’immortel en se débarrassant au moment de la mort de son corps comme un serpent de sa dépouille, mais les plus doués se métamorphosent et s’élèvent au ciel de leur vivant. La croyance populaire, imprégnée des valeurs communautaires, les imagine parfois s'envoler accompagnés de leur famille et de leurs animaux, d'où le dicton : « Quand une personne obtient le Dao, [même] ses poules et ses chiens montent au ciel » (l'ensemble du groupe bénéficie de la promotion d’un de ses membres [8]).

Techniques externes[modifier | modifier le code]

Selon un passage du Zhuang Zi, les immortels s’abstiennent des cinq graines[9] (riz, millet, blé, avoine et haricots), se nourrissant de vent et de rosée. Les graines avec lesquelles s'alimentent les gens ordinaires sont censées contenir des vers qui pourrissent le corps de l’intérieur et, de surcroit, espionnent et dénoncent les péchés de l’individu qui les abrite aux divinités, diminuant encore ses chances de vivre longtemps.

La croyance à l’existence d’herbes de longue vie dans les terres d’immortalité est attestée dès les Royaumes combattants. Les fabrications alchimiques du jindan devinrent de plus en plus populaires à partir des Han orientaux et connurent leur apogée sous les Tang avec l'« élixir d'or » ou « élixir de retour [à l'unité primordiale] ». Néanmoins, sous cette même dynastie l’alchimie externe, probablement plus dangereuse que bénéfique, fut progressivement abandonnée au profit de l’alchimie interne dominante à partir des Song.

Techniques internes[modifier | modifier le code]

Le travail du souffle lianqi [10] est apparu aussi tôt que l’alchimie externe. On en trouve des traces dans l’œuvre de Qu Yuan, ou chez Zhuang Zi en ce qui concerne le daoyin, sorte de gymnastique douce. Il comprend des exercices de respiration pour « rejeter le vieux et introduire le neuf », des gymnastiques douces ou des arts martiaux qui ont répandu la pratique du qigong au-delà de la communauté taoïste, ainsi que des visualisations de l'intérieur du corps, comme celle où le pratiquant capture les essences du soleil et de la lune et voit ses yeux et son souffle devenir miroir, les nœuds des méridiens du souffle s’illuminer et éclairer ses organes.

Autres[modifier | modifier le code]

Des rites effectués par un maître taoïste peuvent aider à avancer sur le chemin de l'immortalité. Les écoles qui ont pignon sur rue ne manquent pas de rappeler à leurs disciples que les techniques sont inefficaces sans une bonne conduite. Ce concept est particulièrement important en Chine où on considère que les dieux sont des mortels divinisés pour leur vertu.

Hiérarchie des immortels[modifier | modifier le code]

Anciens humains ou parfois formés par concrétion du qi, les immortels et dieux taoïstes ne constituent pas un panthéon fermé, mais un ensemble en constante expansion. Chaque école peut avoir une liste et une classification différente. Celle de l’école Shangqing composée par Tao Hongjing, Hiérarchie des esprits parfaits [11] est assez bien connue.

Pour l’école Quanzhen moderne, le grade le plus élevé est celui d’immortel d’or [12] qui réside dans le ciel supérieur de Daluo [13] avec le Pur des origines, premier des Trois Purs, déités suprêmes.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. 洞天福地
  2. 神仙
  3. 十洲三島
  4. 蓬萊
  5. 方丈
  6. 瀛洲
  7. 昆侖,
  8. 一人得道雞犬上天
  9. 五穀
  10. 煉氣
  11. 真靈位業圖
  12. 金仙
  13. 大羅

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • La Voie des divins immortels de Ge Hong, traduit du chinois, présenté et annoté par Philippe Che, Editeur : Gallimard (23 février 1999), Collection : Connaissance de l'Orient, 226 p.

Liens externes[modifier | modifier le code]