Huángdì

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L'Empereur jaune

L'Empereur Jaune (黄帝 Huáng Dì) est selon la tradition chinoise un souverain civilisateur de la haute antiquité qui aurait règné de -2697 à -2598 av. J.-C.. Il n’est pas mentionné dans les plus anciennes sources, mais apparaît à l’époque des Royaumes combattants[1] et occupe une place prééminente chez les historiographes de la dynastie Han. Il est le premier des cinq Empereurs dans le Shiji et le troisième des trois Augustes dans la préface du Shujing par Kong Anguo. Il représentait le souverain idéal pour le courant philosophico-politique huanglao qui eut les faveurs de la cour jusque Han Wudi. À cet égard, de nombreux textes politiques ou techniques furent attribués à lui ou ses assistants, dont les Quatre Livres de Huangdi et le Huangdi Neijing. Divinisé, il est resté un dieu et un immortel taoïste.

Il est considéré comme le père de la civilisation chinoise, particulièrement à partir du XIXe siècle où la définition de la nation chinoise fait l’objet de nombreux débats[2].

Identité[modifier | modifier le code]

Personnage historique ou mythologique[modifier | modifier le code]

Jusqu’au début du XXe siècle, Huangdi fut considéré comme un personnage historique par les historiens chinois. Dans les années 1920, le « mouvement de doute [vis-à-vis des documents] de l’antiquité » (yigupai 疑古派) remit en question l’existence historique de figures telles que Huangdi, proposant qu’il s’agissait de dieux anciens devenus souverains civilisateurs dans la mémoire collective. Ainsi, Gu Jiegang proposa de voir en Huangdi un avatar de Shangdi [3].

Bien qu’ils réfutent l’hypothèse Shangdi, les spécialistes modernes tendent aussi à penser qu’à l’origine du Huangdi historique et du dieu taoïste qui émerge entre les Royaumes combattants et les Han, se trouve une figure surnaturelle plus ancienne[4],[3]. Mark Edward Lewis propose de voir en lui une évolution du shaman (wang 尪) qui sous les Shang accomplissait les rituels appelant la pluie [5]. Il aurait représenté la pluie et les nuages, alors que Chiyou ou Yandi, ses adversaires historiques, aurait représenté le feu et la sécheresse[6]. Sarah Allan voit plutôt en lui un dieu de l’inframonde, associé aux sources jaunes[7]. Un mythe Shang mentionne la lutte de leurs ancêtres sous la forme d’astres et d’ oiseaux associés à l’Est et au dieu Shangdi contre des adversaires liés à l’Ouest, au monde souterrain et aux dragons[7] ; ces adversaires mythologiques seraient devenus dans la tradition une dynastie historique, les Xia[7].

Ancêtre de l’ethnie Han[modifier | modifier le code]

Fresque murale de la dynastie Han : « On doit à l'Empereur Jaune de nombreuses inventions et transformations ; il a inventé les armes, délimité les champs, inventé les vêtements, fondé des palais et habitations. »

Dans le Shiji et d’autres sources comme le Livre des monts et des mers (山海经 / 山海經 / Shānhǎijīng), Huangdi est engagé dans des batailles qui représentent les guerres entre différentes ethnies qui occupèrent le Nord de la Chine. Il bat Chiyou, que les Hmongs ou Miaos du Guizhou, Hunan et Hubei revendiquent comme ancêtre, à Zhuolu (涿鹿) (entre Hebei et Liaoning selon les sources anciennes, au Shanxi selon Qian Mu (钱穆 / 錢穆)), où il fixe sa capitale. Chiyou (蚩尤) ayant créé un épais brouillard pour égarer l’armée de l’Empereur Jaune, celle-ci aurait retrouvé son chemin grâce au chariot pointant le sud (指南车 / 指南車 / zhǐnánchē), invention de Huangdi.

Il prend la succession d’un autre héros civilisateur présenté aussi comme l'ancêtre des Qiangs, l’Empereur Rouge Chidi (赤帝) ou Yandi (炎帝) (ou le bat à Panquan (阪泉), selon les sources). Yandi et lui sont chefs des Huaxia (华夏 / 華夏) que les Hans d’aujourd’hui considèrent comme leurs ancêtres. Un des termes littéraires désignant les Hans est « descendants de Yandi et Huangdi » (炎黃子孙 / 炎黃子孫 / Yánhuángzǐsūn) ; un autre, « descendants du dragon », fait aussi référence à Huangdi dont l’emblème, fusion des différents animaux totems des tribus vaincues, était un dragon. Certains archéologues associent son époque à la culture de Qijia (齐家 / 齊家) (Gansu et Shaanxi). Plusieurs clans ou ethnies se rattacheront à Huangdi, comme les Ji (姬), fondateurs de la dynastie Zhou. On lui prête encore une victoire contre les Hunzhou (荤粥 / 葷粥), nom d’un des peuples “barbares du Nord” des Han occidentaux.

Chiyou, l'adversaire de Huangdi, semble être devenu un dieu guerrier révéré jusqu’au tout début des Han. Sima Qian mentionne que Liu Bang lui rendit un culte avant une bataille contre Xiang Yu. Outre sa place dans les mythes de certaines ethnies du Sud-Ouest chinois, il est occasionnellement revendiqué comme ancêtre par des Coréens, avec une connotation patriotique d’opposition au nationalisme chinois.

Biographie traditionnelle[modifier | modifier le code]

Sa biographie est basée surtout sur le Shiji et le Livre des Han. Il serait fils de Shaodian (少典) et de Fubao (附宝 / 附寶) du clan Youjiao (有峤) ; il aurait pour nom de famille Gongsun (公孫), Ji (姬) ou Youxiong (有熊) et pour prénom Xuanyuan (轩辕 / 軒轅), également nom de la colline où il habitait. Il serait né dans un lieu nommé Tianshui (天水) après vingt-cinq mois de gestation. Il aurait eu quatre épouses, dix concubines et vingt-cinq fils. Son épouse principale, issue du clan Xiling (西陵), est connue sous le nom de Luozu (螺祖) ou Leizu (累祖 / 纍祖), deux caractères comprenant l'élément soie (mi 糸) dont elle aurait enseigné la fabrication aux femmes. Sa deuxième épouse, Momu (嫫母), aurait été laide mais vertueuse. Huangdi aurait décerné à ses fils douze noms de famille[8]. Il est considéré comme l’ancêtre de ceux qui les portent, ainsi que des souverains mythiques Shaohao, Zhuanxu, Ku, Yao, Shun et des fondateurs des dynasties Xia, Shang et Zhou. Après sa victoire sur Chiyou, il aurait choisi Fenghou (风后 / 風后), Limu (力牧), Changxian (常先) et Dahong (大鸿 / 大鴻) comme ministres. Sa sépulture se trouve au mont Qiao (橋山), qui a été situé au Shaanxi à Huangdiling (tumulus de Huangdi)(黃帝陵) ou au Hebei dans le district de Zhuolu.

Selon le Shiji, lorsqu’il accomplit le sacrifice impérial au mont Tai, deux dragons jaunes apparurent, signifiant son lien avec la terre. Dans la version du groupe des Cinq empereurs où chacun est associé à un orient, Huangdi représente le centre, comme la terre et la couleur jaune.

L'inventeur des Arts martiaux[modifier | modifier le code]

Comme Chiyou possédait de meilleurs armes que Huangdi, il décida de développer un ensemble de mouvements offensifs et défensifs qu'il enseigna à son armée. L'art martial de ce temps n'a sûrement plus rien à voir avec les techniques évoluées d'aujourd'hui. Beaucoup considèrent cependant qu'il en est le concepteur, pour avoir pu prendre l'avantage définitif contre Chiyou, puisque ses armées n'avaient pas l'avantage contre lui.

Place dans la philosophie et la religion[modifier | modifier le code]

Cénotaphe de Huangdi au Shaanxi

Quelle que soit l’origine géographique de Huangdi, il est devenu un personnage important à Qi qui abritait depuis la fin du IVe siècle av. J.-C. un centre intellectuel important (Académie Jixia) ; les souverains Tian de Qi prétendait descendre de lui. Les fangshi le considéraient comme le patron de l’alchimie, de la médecine et des techniques d’immortalité. Il était avec Lao Tseu une des deux figures centrales du courant Huanglao dao, la "Voie (ou Doctrine) de Huangdi et Lao Tseu", théorie politique d’inspiration principalement légiste et taoïste née sous les Royaumes combattants et particulièrement influente au début de la dynastie Han[9]. La bibliographie du Livre des Han mentionne de nombreux ouvrages attribués à Huangdi, traitant de sujets aussi divers que l’art militaire, la philosophie, les techniques de débat, la loi, la divination, dont seul nous est parvenu, le Neijing Suwen sur la médecine ; une partie des textes sur soie découverts en 1973 à Mawangdui pourraient constituer les Quatre Livres de Huangdi .

De nombreux spécialistes considèrent que l’Empereur Jaune souverain idéal et civilisateur est l'avatar d'une divinité antique[4],[3], mais leurs opinions divergent sur sa nature ; ainsi Mark Lewis voit en lui la divinisation d'un shaman faiseur de pluie ou du rite pour la pluie, alors que Sarah Allan pense qu'il était une divinité de l'inframonde. À partir des Royaumes combattants se dessine sa figure taoïste. Dans le Zhuangzi il est dit qu’il devint immortel, dans le chapitre des rites et sacrifices du Shiji on confirme qu’il pratiquait l’ascèse en vue de l’immortalité tout en assumant ses fonctions de souverain. Il est maître des pratiques ésotériques et magiques. Il fait aussi l'objet d'un culte officiel à son tumulus funéraire Huangdiling situé dans le Shaanxi, dont les premières mentions datent de la période des Printemps et des Automnes avec les ducs Wen et Ling de Qin. Sous les Han occidentaux, Xuandi lui rendit en personne en -73 un culte solennel réservé à l’empereur ou à ses délégués. L’usurpateur Wang Mang supprima cette restriction, et l’on considère que c’est à partir de son règne que le culte de l'Empereur Jaune se popularisa. En 59, Mingdi ordonna la fondation de temples dans les différentes régions de l’empire. En 770, l’empereur Taizong (599-649) des Tang fit inscrire les cérémonies au temple de Huangdiling dans le registre des cultes impériaux. Zhu Yuanzhang, fondateur des Ming, fit restaurer le temple en 1371. Correlativement à sa mise en avant par les intellectuels Qing comme père de la nation chinoise[2], c’est sous cette dynastie qu’il y eut le plus de cérémonies, 36 sur un total de 70 depuis les Tang. En 1912, à l’avènement de la république, Sun Yat-sen envoya lui aussi une délégation à Huangdiling. Le jour de la fête de Qinming 1939, Mao Zedong envoya Lin Boqu y accomplir les rites. Depuis 2004 une cérémonie publique y a lieu tous les ans[10] ; elle est inscrite depuis 2006 sur la liste du patrimoine immatériel de l'UNESCO[11].

Influence tokharienne[modifier | modifier le code]

Certains spécialistes comme Serge Papillon pensent que des éléments du mythe de Huangdi rappellent celui du dieu du Tonnerre des Tokhariens, Ylaiñäkte, qui évoque lui-même celui d'autres divinités indo-européennes, telles que le dieu germanique Wotan, le dieu grec Apollon ou le dieu celtique Lug. Ainsi, Huangdi a combattu Chiyou, créature parfois représentée avec un corps de serpent, à un endroit appelé la "Source du talus", comme Apollon a tué le serpent Python qui gardait une source sur le site de Delphes. On a suggéré que Luozu, nom de sa femme, pourrait être une transcription erronée de Leizu (雷祖), Tonnerre-Ancêtre. Le mont Kunlun, situé au sud-ouest de l’actuelle province du Xinjiang, région occupée par les Tokhariens, pouvait être leur montagne sacrée. D’ailleurs, selon certains textes, après son combat avec Chiyou, Huangdi serait parti vers l'Ouest.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. La plus ancienne référence connue est une inscription sur bronze datée de 356 ou 375 av. J.-C. appartenant à la famille royale de Qi, et dans laquelle il est cité comme ancêtre de cette famille, voir LeBlanc, Charles (1985–1986), "A Re-examination of the Myth of Huang-ti", Journal of Chinese Religions, 13–14: 45–63
  2. a et b 沈松僑 Shen Sung-chiao 我 以 我 血 薦 軒 轅 --黃 帝 神 話 與 晚 清 的 國 族 建 構 "The Myth of Huang-Ti (Yellow Emperor) and the Construction of Chinese Nationhood in Late Qing" in Taiwan: A Radical Quarterly in Social Studies, 1997/12 p1-77
  3. a, b et c Chang, K.C. [張光直] (1983), Art, Myth, and Ritual: The Path to Political Authority in Ancient China, Cambridge, MA: Harvard University Press, ISBN 0-674-04807-5, 0-674-04808-3. p.2
  4. a et b Lewis, Mark Edward (2009), "The mythology of early China", in John Lagerwey and Mark Kalinowski, Early Chinese Religion: Part One: Shang through Han, Leiden and Boston: Brill, p556
  5. Lewis, Mark Edward (1990), Sanctioned Violence in Early China, Albany, NY: SUNY Press, ISBN 0-7914-0076-X; 0-7914-0077-8.94. p.194
  6. Lewis, Mark Edward (1990), Sanctioned Violence in Early China, Albany, NY: SUNY Press, ISBN 0-7914-0076-X; 0-7914-0077-8.94. p.179-82
  7. a, b et c Allan, Sarah (1991), The Shape of the Turtle, Albany, NY: SUNY Press, ISBN 0-7914-0460-9. p.64, 65, 73
  8. Ji 姬, You 酉, Qi 祁, Ji 己, Teng 滕, Zhen 葴, Ren 任, Xun 荀, Xi 僖, Ji 姞, Xuan 宣, Yi 衣
  9. Isabelle Robinet Taoism Growth of a Religion, Stanford University Press, 1997, p 46-48
  10. site officiel des cérémonies à Huangdiling
  11. article (28-6-2006) sur Xinhuanet

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]