Docteur Jekyll et M. Hyde (film, 1931)

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Docteur Jekyll et M. Hyde

Titre québécois Docteur Jekyll et Mister Hyde
Titre original Dr. Jekyll and Mr. Hyde
Réalisation Rouben Mamoulian
Sociétés de production Paramount Pictures
Pays d’origine Drapeau des États-Unis États-Unis
Genre Horreur, Catastrophe, Romance
Sortie 1931
Durée 1 heure, 35 minutes et 58 secondes (1:35:58)

Pour plus de détails, voir Fiche technique et Distribution

Docteur Jekyll et M. Hyde (Dr. Jekyll and Mr. Hyde) est un film américain réalisé en 1931 par Rouben Mamoulian (1897-1987), et produit par Adolph Zukor pour la Paramount Pictures. Cette première adaptation pour le cinéma parlant du célèbre roman de Robert Louis Stevenson, aux fortes connotations érotiques, contribue à fixer durablement l'image hollywoodienne du mythe du médecin honorable progressivement submergé par son double aux pulsions incontrôlables. Elle est également l'occasion pour son réalisateur de se livrer à des expérimentations formelles audacieuses et elle permet à son acteur principal de remporter le prix d'interprétation aux Academy Awards de 1932.

Synopsis[modifier | modifier le code]

Fiche technique[modifier | modifier le code]

Distribution[modifier | modifier le code]

Éléments d'analyse[modifier | modifier le code]

Innovations formelles[modifier | modifier le code]

Docteur Jekyll et M. Hyde est le troisième film du cinéaste Rouben Mamoulian, qui s'était tout d'abord fait connaître à Broadway comme metteur en scène de théâtre[1] avant de s'établir à Hollywood où il s'affirme comme l'un des réalisateurs les plus novateurs de sa génération sur le plan de l'esthétique cinématographique[2] : c'est ainsi qu'en 1929, contre la volonté des studios, il a imposé les mouvements de caméra dans son premier film, Applause[3].

Avec Docteur Jekyll et M. Hyde, Mamoulian poursuit ses expérimentations formelles, en inaugurant notamment le travelling subjectif[4]. C'est ainsi que dans les premières minutes du film, la scène est vue à travers le regard du docteur Jekyll, dont on découvre le visage au moment où il passe devant un miroir (le spectateur découvrira Hyde de la même façon.) La métamorphose de Jekyll en Hyde est également pour Mamoulian l'occasion d'expérimenter des effets visuels[5] et sonores[6] inédits.

Mamoulian considérait toutefois que, « au cinéma comme en peinture et en sculpture, l'art doit dépasser l'esthétique », estimant que « ce qui se passe à l'écran [...] doit être contrôlé par un point de vue dramatique plutôt que par l'esthétique pure[7]. » C'est pourtant précisément le manque de motivation dramatique de ses recherches esthétiques qui sera plus tard reproché à Rouben Mamoulian : « il y a toujours eu un côté concours Lépine, exposition au Salon des inventeurs chez Mamoulian », écrivent ainsi le critique Jean-Pierre Coursodon et le cinéaste Bertrand Tavernier dans leur ouvrage consacré au cinéma américain[8], dans lequel ils reprochent au réalisateur de Docteur Jekyll et M. Hyde d'intégrer dans son film des trouvailles (son début en caméra subjective, l'écran coupé en deux diagonalement à plusieurs reprises) qui « n'apportent rien au récit[4]. »

L'apport et le rapport au mythe[modifier | modifier le code]

Cette adaptation de L'Étrange Cas du docteur Jekyll et de M. Hyde, si elle est la première à avoir été réalisée pour le cinéma parlant, est loin de constituer la première tentative pour mettre en images le célèbre roman de Robert Louis Stevenson : une quinzaine de films, dont plusieurs à caractère parodique[9] ont déjà été tournés avant que Rouben Mamoulian ne propose sa vision de la tragique histoire du docteur Jekyll et de son double[10]. La plus fameuse d'entre elles, dont le producteur était déjà Adolph Zukor, est le Dr Jekyll and Mr Hyde de John Stuart Robertson (1920), avec John Barrymore dans le rôle-titre.

Mais c'est bien la vision que donne Mamoulian de la double personnalité du médecin londonien et des mobiles qui l'animent qui « a le plus durablement fixé la représentation du mythe[11] » conçu un demi-siècle auparavant par l'auteur de L'Île au trésor et du Maître de Ballantrae.

La figure de Hyde[modifier | modifier le code]

Le Hyde du film de Robertson était « un bossu difforme, entre le diable et Quasimodo[12]. » Mamoulian, quant à lui, préfère lui donner les traits de l'homme de Néandertal, ce qui a pour effet de donner une interprétation significativement différente de la nature du double du docteur Jekyll : celui-ci ne représente plus l'aspect maléfique qui serait présent en tout homme, mais la part d'animalité qu'il porte en lui[13], animalité qui apparait de plus en plus prégnante à mesure que le film avance, au point que c'est un véritable singe qui fait face aux policiers dans la dernière scène du film[14].
Paradoxalement, Mamoulian expliquera qu'il n'avait pas voulu décrire un Hyde se bestialisant mais au contraire, dans une certaine mesure du moins, s'humanisant :

«  Hyde se transforme graduellement d'animal innocent, je ne dirai pas en bête vicieuse car les bêtes ne le sont pas, mais en vicieux monstre humain, un monstre qui fait partie de nous mais que nous contrôlons d'habitude[15]. »

On a pu voir également dans le Hyde de Mamoulian la transposition d'un stéréotype raciste très courant « à une époque où les lynchages sont quotidiens, et provoqués pour la moitié d'entre eux par de prétendus viols de femmes blanches. » Dans ce contexte, explique le spécialiste d'Hollywood Francis Bordat,

«  il est difficile que l'apparence de Hyde ne renvoie pas à des traits négroïdes. Consciemment ou non, le film exploite la hantise des croisements de races et l'agression de la femme blanche par le nègre lubrique, bien établie déjà dans l'imaginaire cinématographique américain depuis La Naissance d'une nation, de D. W. Griffith (1915)[16]. »

Quoi qu'il en soit, interpréter le rôle de Hyde ne peut qu'être une aubaine pour un comédien, confiera plus tard Mamoulian. En effet,

«  Hyde est plus facile à jouer que Jekyll. Quand un interprète peut déchainer ses passions, c'est toujours plus facile [...] On ne peut pas mal jouer un fou parce que la folie n'a pas de logique, et tout ce qu'on fait dans une scène de folie est bon[17]. »

C'est pourquoi, disait encore Mamoulian, « on ne devrait jamais donner de prix à un acteur ou une actrice pour un rôle de fou[17]. » Le jury des Academy Awards ne devait pas partager ce point de vue, et attribua en 1932 un Oscar à Fredric March pour sa double interprétation de Jekyll/Hyde.

La sexualité et sa répression[modifier | modifier le code]

Jorge Luis Borges faisait remarquer que les réalisateurs qui adaptent L'Etrange cas du docteur Jekyll et de Mister Hyde pour le cinéma commettent toujours l'erreur de faire de Hyde un personnage sensuel, alors que Stevenson n'insiste que sur sa cruauté[18].
Tel est bien en effet le registre sur lequel se situe le film de Mamoulian : Hyde, mais aussi Jekyll, sont des personnages sensuels et le second ne se libère du premier que parce qu'il est frustré dans l'assouvissement de ses désirs sexuels.

« I don't want to wait any longer, confie Jekyll à Muriel Carew, sa fiancée, I want you to marry me now[19]. » Mais le père de celle-ci se montre intraitable, et l'impatience de son futur gendre lui apparait comme étant indécente[20] : « It isn't done », « cela ne se fait pas », explique-t-il.
Il semble qu'à chaque fois que Jekyll tient une femme dans ses bras, qu'il s'agisse de sa fiancée ou d'une jeune femme rencontrée au hasard d'une rue, la bienséance sociale manifeste sa présence castratrice à travers la figure de l'un de ses représentants (le docteur Lanyon, ou le général Carew par l'intermédiaire de son domestique) : « Il est notable que [ces] deux scènes [dans le jardin avec Muriel ou dans la chambre avec Ivy] se concluent de la même façon, en forme de coïtus interruptus », commente Francis Bordat. « Toute la première moitié du film souligne cette répression sociale du désir, à laquelle le personnage du général Carew confère un tour caricatural[21]. »

Selon Mamoulian, c'est pour cela que « l'inspiration originale de Jekyll est noble. Il commence par se rebeller à bon droit contre les étroites conventions de la période victorienne, en particulier contre la morale sexuelle. » Et ce serait pour rester fidèle à son désir pour Muriel malgré les obstacles que met le général Carew à son assouvissement qu'il « a l'idée que s'il peut séparer le côté animal de sa nature, il deviendra entièrement spirituel et bon[22]. »

Cette relecture sexualisée du mythe romanesque trouve son expression la plus achevée dans la scène de la rencontre entre Jekyll et Ivy, scène qui « frappe par la hardiesse de son érotisme[23]. » Et encore, explique Mamoulian, cette scène a été coupée au montage de la version originale : « le début et la fin y sont, mais ce qui manque, c'est son [Ivy] déshabillage progressif sous la couverture[24]. »

Musique du film[modifier | modifier le code]

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Thomas R. Atkins, « Entretien avec Ruben Mamoulian à propos de dr Jekyll et Mr Hyde», in Robert-Louis Stevenson, Cahier de l'Herne, Paris, 1995.
  • Francis Bordat, « Hollywood au travail », in Jean-Pierre Naugrette (dir.), Dr Jekyll & Mr Hyde, Paris, coll. Figures mythiques, Autrement, 1997.
  • Jean-Pierre Coursodon et Bertrand Tavernier, 50 ans de cinéma américain, Paris, Omnibus, 1995.

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Cf. Jean-Pierre Coursodon et Bertrand Tavernier, 50 ans de cinéma américain, Paris, Omnibus, 1995, p.686.
  2. Coursodon et Tavernier, op. cit., p.686
  3. Coursodon et Tavernier, op. cit., p.686. Les deux auteurs nuancent toutefois cette affirmation un peu plus loin dans leur ouvrage, et font remarquer que Broadway, de Paul Fejos, antérieur à Applause, cassait déjà le statisme de la mise en scène (op. cit., p.687)
  4. a et b Coursodon et Tavernier, op. cit., p.686.
  5. « J'ai fait tourner la caméra de 360 degrés sur son axe, c'était la première fois qu'on faisait ça à l'écran. » (R. Mamoulian, entretien avec Thomas R. Atkins, partiellement reproduit dans le Cahier de l'Herne consacré à Robert-Louis Stevenson, Paris, 1995, p.270)
  6. « J'ai pensé que la seule façon d'être à la hauteur de la scène, de créer cette incroyable réalité, serait de confectionner un mélange de sons n'existant pas dans la nature, que l'oreille humaine ne peut entendre. » (R. Mamoulian, art. cit., p.271)
  7. R. Mamoulian, art. cit., p.268.
  8. Coursodon et Tavernier, op. cit., p.687
  9. Notamment un Dr. Pyckle and Mr. Pride réalisé en 1925 par Percy Pembroke avec Stan Laurel
  10. Cf. Filmographie de Richard Dury et Francis Bordat, in Jean-Pierre Naugrette (dir.), Dr. Jekyll & Mr. Hyde, Paris, coll. Figures mythiques, Autrement, 1997, p.153.
  11. Francis Bordat, « Hollywood au travail », in Dr Jekyll & Mr Hyde, op. cit., p.128.
  12. F. Bordat, art. cit., p.127.
  13. « Comme modèle de Hyde, je n'ai pas pris un monstre mais notre ancêtre commun, l'homme de Néanderthal [...] quand la première transformation a lieu, Jekyll devient Hyde qui est la bête en lui. Pas le mal mais la bête. » (R. Mamoulian, art. cit., p.267)
  14. Fin, que Coursodon et Tavernier jugent « admirable » et pleine « d'humour noir. » (Coursodon et Tavernier, op. cit., p.686)
  15. R. Mamoulian, art. cit., p.267
  16. Francis Bordat, art. cit., p.131 pour cette citation et pour la précédente. Bordat développe ici les thèses d'un article de Virginia Wright Weixman, « Horrors of the body : Hollywood's Discourse on Beauty and Rouben Mamoulian's Dr Jekyll and Mr Hyde », in William Veeder et Gordon Hirsch (éd.), Dr Jekyll and Mr Hyde after one hundred years, Chicago/londres, University of Chicago Press, 1988.
  17. a et b R. Mamoulian, art. cit., p.272
  18. « À propos de Stevenson », conversation avec Daniel Robertson, in Cahier de l'Herne Robert-Louis Stevenson, p.244.
  19. « Je ne veux pas attendre plus longtemps, je veux que vous m'épousiez maintenant. » Jekyll surenchérit un peu plus tard sur le même ton : « I can't wait any longer » (« je ne peux pas attendre plus longtemps. »)
  20. « This is positively indecent », dit-il à Jekyll, propos auquel fait écho le « you sound almost indecent » adressé à Jekyll par le docteur Lanyon un peu plus tard dans le film.
  21. F. bordat, art. cit., p.124
  22. R. Mamoulian, art. cit., p.267 pour cette citation et pour la précédente.
  23. F. Bordat, art. cit., p.124
  24. R. Mamoulian, art. cit., p.265