Anne Lister

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Anne Lister

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Portrait d'Anne Lister par Joshua Homer, ca 1830

Naissance 3 avril 1791
Halifax Drapeau du Royaume-Uni
Décès 8 août 1840 (à 49 ans)
Caucase Drapeau de la Géorgie
Nationalité Drapeau du Royaume-Uni Britannique

Anne Lister est née le 3 avril 1791 à Halifax (Yorkshire), morte dans le Caucase le 8 août 1840. Elle est connue en Grande-Bretagne et en France pour des raisons totalement différentes : dans son pays, pour sa personnalité, son journal et sa réputation de première lesbienne moderne ; en France et dans les Pyrénées, pour avoir réalisé la première ascension officielle du Vignemale (3 298 m). Son prénom est généralement orthographié Ann en France, mais bien Anne en Grande-Bretagne.

Biographie[modifier | modifier le code]

La façade de Shibden Hall
Le manoir de Shibden Hall

Elle est la fille de Rebecca Battle et de Jeremy Lister (1752-1836), qui servit en 1775 dans le 10e Régiment d'Infanterie britannique dans la bataille de Lexington et Concord, pendant la Guerre d'indépendance des États-Unis. Il écrivit le récit de ces événements dans un manuscrit qui est conservé à Shibden Hall, la propriété rurale, bâtie en 1420, dont Anne Lister hérita de son oncle. Elle avait quatre frères et deux sœurs. Ses frères meurent en bas âge, et le dernier se noie dans un accident de bateau en Écosse, en 1813. Anne est placée à quatorze ans au Manor Boarding School, un pensionnat de jeunes filles. L'année suivante, en 1806, elle y rencontre son premier amour, Eliza Raine. Le mariage de ses parents se révélant un échec, Anne préfère rendre visite à son oncle James et sa tante Anne (frère et sœur, tous deux célibataires), dans leur propriété de Shibden Hall. À la mort de James, en 1826, elle hérite de la propriété. Possédant une fortune confortable et gérant ses biens avec une grande rigueur, Anne Lister peut mener sa vie comme elle l'entend.

À partir de 1806, elle écrit un journal qui remplira vingt-quatre volumes, dont certaines parties (environ un sixième) sont écrites dans un code chiffré : car Anne Lister est, encore aujourd'hui, considérée comme la première lesbienne moderne[1]. Pour autant que l'y autorisent les règles de la société de l'époque, elle assume pleinement son homosexualité, malgré le harcèlement et les vexations dont elle est victime. Elle avoue ouvertement son admiration pour les Ladies of Llangollen[2], deux femmes de la bonne société anglo-irlandaise qui avaient à la fin du XVIIIe siècle, défrayé la chronique par leur amitié littéraire, romantique et saphique. À Halifax, on la surnomme « Fred », ou « Gentleman Jack ». Elle multiplie les aventures, qu'elle ne se fait pas faute de relater dans son journal, dans son écriture codée. Du reste ce journal n'a jamais été destiné à la publication. Mais Anne Lister s'impose aussi un programme d'études rigoureux, s'intéresse à tout, et ne recule devant aucune des activités réservées habituellement aux hommes.

Passionnée par les voyages, elle va en Italie, en Belgique, aux Pays-Bas, au Danemark, en Scandinavie, dans les Alpes, et dans les Pyrénées françaises et espagnoles. Elle n'hésite pas à s'écarter des routes touristiques pour aller visiter des orphelinats, des prisons, des usines ou des mines, s'intéressant à la politique, à l'industrie, aussi bien qu'à la botanique.

Elle vient à Paris pour la première fois avec sa tante, en 1819. Elle y revient en 1824 pour perfectionner son français, mais aussi pour soigner une maladie vénérienne.

Elle fait un premier voyage dans les Pyrénées en août 1830. Avec le guide Charles, elle fait l'ascension du Mont Perdu : c'est la première féminine de ce sommet.

En 1832, elle rencontre et vivra désormais avec Ann Walker, une riche héritière avec qui elle va restaurer Shibden Hall, et avec qui elle a célébré un mariage non officiel, échangeant des alliances.

En 1839, après sa première au Vignemale, Anne Lister et Ann Walker s'embarquent pour la Russie. Elles visitent Saint-Pétersbourg, trop occidentale au goût d'Anne, puis Moscou. En 1840, à Kutaisi, au pied du Caucase, en Géorgie, Anne est prise d'une forte fièvre et meurt, le 8 août. Elle projetait de continuer son périple vers le Moyen-Orient et de gravir le mont Ararat. Ann Walker mettra sept mois à ramener son corps embaumé, d'abord à Moscou, puis en Angleterre, et le faire inhumer dans l'église paroissiale Sainte-Anne de Southowram, près d'Halifax. Alan Bray, un de ses biographes, voit dans cette démarche le témoignage d'un amour profond, le désir qu'Anne repose auprès de ses ancêtres (surtout de James et Anne, ses oncle et tante), et aussi le désir pour Ann Walker de reposer elle-même plus tard aux côtés de son amie. Ann Walker reste à Shibden Hall, jusqu'à ce que sa sœur et son beau-frère, le capitaine Sutherland, la fassent interner dans un asile d'aliénés, où elle meurt en 1854[3].

La notoriété d'Anne Lister est à double face : personnalité du monde homosexuel — et littéraire — en Grande-Bretagne, figure essentielle du pyrénéisme en France, ces deux aspects étant rarement évoqués ensemble (bibliographie et filmographie sont éloquentes à cet égard).

Les Pyrénées et la conquête du Vignemale[modifier | modifier le code]

Le massif du Vignemale, vu du sud (vallée d'Ordiso)

Le 24 août 1830, elle fait l'ascension du Mont Perdu, par la Brèche de Roland, avec les guides Jean-Pierre Charles et Étienne, puis descente par la vallée d'Ordesa jusqu'à Torla, et remontée au port de Boucharo où Étienne, qui était allé chercher des chevaux, les attend pour rentrer à Luz, par Héas. C'est un début remarquable : elle est la première femme à atteindre ce sommet. Anne Lister visite ensuite Cauterets, Luchon, Bagnères-de-Bigorre.

En 1838, elle revient aux Pyrénées, pour accompagner Ann Walker qui doit séjourner à Luz-Saint-Sauveur pour sa santé. Installée à Luz, comme la première fois, elle reprend son guide Jean-Pierre Charles, ainsi que Jean-Pierre Sajous (ou Sanjou), pour randonner à cheval. Le 24 juillet, du sommet du Pic du Piméné, elle voit le Vignemale, éprouve l'envie de conquérir cette cime, mais l'accès lui en paraît impossible à cause de l'imposant glacier. Cependant, elle ne renonce pas pour autant. Elle va à Gèdre pour rencontrer Henri Cazaux, un des premiers à avoir, avec son beau-frère Guillembet, atteint le sommet, et elle l'engage. À ce moment, un concurrent sérieux se présente, le Prince de la Moscowa, qui a la même intention et qui, lui aussi, engage Cazaux. Mise au courant, et en dépit du mauvais temps, Anne Lister décide de partir sur-le-champ.

Le 6 août, la caravane, formée de Anne Lister, Cazaux, Guillembet, Charles et Sajous, part vers la cabane de Saoussat-Debat, où ils passent la nuit. À deux heures moins le quart, ils repartent par le versant espagnol, franchissent le col entre le pic de Cerbillonna et le pic Central, nommé depuis col Lady Lister (bien que Miss Lister ne soit pas une Lady), et ils atteignent le sommet de la Pique-Longue à 13 heures. Si les premiers vainqueurs sont douteux (un berger inconnu a probablement dressé une tourelle sur la Pique Longue, à la demande d'un officier géodésien, des années avant Cazaux et Guillembet), Anne Lister, à 47 ans, est la première femme, et première « touriste », à conquérir officiellement le Vignemale. Après avoir écrit son nom et celui de ses guides sur un papier glissé dans une bouteille, l'expédition reprend la descente. Ils ne dorment que deux heures à la cabane de Saoussat, car Cazaux doit repartir le lendemain avec le Prince de la Moscowa. Ils arrivent à Gavarnie à 13 heures, le mercredi 8 août.

Le 11, Napoléon Joseph Ney, prince de la Moskowa (le fils du Maréchal Ney), son frère Edgar Ney, un domestique, avec les guides Cazaux, Guillembet, Vincent, Baptiste Bareilles, Jean Marie, arrivent au sommet. Guillembet, envoyé en avant, a fait disparaître la bouteille laissée au sommet, et Cazaux peut affirmer que « Lady » Lister a abandonné en cours de route, et que le prince est donc le vainqueur.

Anne Lister, qui a passé quelques jours en Aragon, apprend la chose par Charles. Furieuse, elle va consulter un avocat à Tarbes, puis va s'expliquer avec Cazaux, qui ne fait aucune difficulté pour avouer la vérité devant témoins (il a agi ainsi par intérêt, le prince ne l'aurait pas engagé s'il n'avait pas été sûr d'être le premier au sommet), et lui fait écrire un certificat qui rétablit les faits :

Je soussigné, Henri Cazaux, demeurant à Gédre, déclare pour rendre hommage à la vérité, que le sept du mois d'août, j'ai servi de guide à Madame Ann Lister de Shibden Hall pour l'ascension qu'elle a faite le dit jour. Elle avait avec elle deux autres guides qu'elle avait pris à Luz, Jean-Pierre Charles et Jean-Pierre Sajous. Je certifie que tous ensemble nous sommes parvenus à la pointe la plus élevée du Vignemale et que, à ma connaissance, personne d'autre n'a jamais monté si haut. En preuve d'ascension, il a été dressé une espèce de colonne en pierres dans le milieu de laquelle nous avons mis une bouteille renfermant un papier que madame Lister a écrit la date du sept août, ses noms et les noms de ses guides ; cette preuve matérielle durera longtemps si quelque autre voyageur aussi intrépide que Madame Lister ne va détruire ce petit monument. En foi de quoi, à Gèdre, le 17 août 1838. Signé en présence de Cazaux Henri, Alambon, Jean-Pierre Charles et Jean-Pierre Sajous, soussignés, attestent la vérité des faits rapportés dans la déclaration ci-dessus.

Anne Lister n'est pas femme à laisser passer une injustice. Elle écrit dans son journal :

Je ne fais pas les ascensions pour la gloire, je les fais pour mon plaisir. Et puis la gloire, qu'est-ce que c'est pour moi ? Qu'est-ce qu'elle est pour n'importe qui ? C'est un éclair fourchu qui frappe là où il tombe. Mais mon objet actuel est tout autre : enlever à ce prince prétentieux le laurier que Cazos lui a décerné, rendre hommage à la vérité. C'est tout ce que je désirais, car je ne suis pas portée à me laisser traiter ainsi.

Le Prince de la Moskowa publie le récit de son ascension en omettant soigneusement ce détail. La voie qu'il a empruntée, aujourd’hui peu fréquentée car longue et assez fastidieuse (on redoutait alors la voie dite « normale » passant par le glacier d’Ossoue) est toujours la voie du Prince de la Moscowa. Beraldi (Cent ans aux Pyrénées) lui-même, d'ordinaire bien renseigné, cite à peine Lady Laster ou Lady Lyster, et se perd en conjectures sur l'identité de Cazaux, ou Cantouz, ou Gazas, ou Cazos… Mais la postérité rendra justice à Anne Lister.

Le Journal d'Anne Lister[modifier | modifier le code]

Cette œuvre abondante, tombée dans l'oubli car les volumes manuscrits étaient restés à Halifax, pratiquement illisible dans ses parties codées, n'était pas destinée à la publication. Il y a peu de phrases formées, l'ensemble est rédigé rapidement, sans souci de mise en forme. En 1967, une descendante d'une vieille famille de Halifax, Miss Vivien Ingham, découvre le manuscrit et s'y intéresse. Elle projette d'écrire un article pour l'Alpine Journal, concernant les récits d'ascensions d'Anne Lister, et un autre, plus général et plus détaillé, pour la Halifax Antiquarian Society. Mais son décès prématuré en 1969 met fin à l'entreprise, quoique les articles aient été publiés[4].

Quelques années plus tard, c'est Helena Whitbread qui assure la transcription et la publication du journal, sous le titre I Know my own Heart : the Diaries of Ann Lister, 1791-1840.

Au-delà de la biographie, c'est un document important sur la vie et la société du début du XIXe siècle, et le parcours d'une femme qui assume et met en pratique son indépendance. S'il n'y a pas de revendication politique ni de remise en question de la société, Anne Lister n'en est pas moins en avance sur son temps.

Filmographie[modifier | modifier le code]

Anne Lister figure dans un film tourné en vidéo en 2008-2009, consacré au Vignemale, par René Dreuil (premier volet : Les découvreurs).

En Grande-Bretagne, le réalisateur James Kent a tourné un film de 90 min, diffusé au printemps 2010 par la chaîne BBC 2: The secret diaries of Miss Anne Lister, avec Maxine Peake dans le rôle-titre[5].

Matthew Hill a réalisé en 2010 un documentaire pour la BBC, présenté par l’actrice et réalisatrice Sue Perkins : Revealing Anne Lister[6].

Notes et références[modifier | modifier le code]

La tombe familiale des Lister
Église St Anns de Southowram, West Yorkshire, où est enterrée Anne Lister.
  1. Anne Lister, the First Modern Lesbian
  2. http://en.wikipedia.org/wiki/Ladies_of_Llangollen
  3. Alan Bray, The Friend, University of Chicago Press, 2003, ISBN 0-226-07180-4 Google Books, retrieved 3 August 2008
  4. Luc Maury, Ann Lister, première ascension du Vignemale, Cairn, 2000
  5. bbc.co.uk
  6. Vidéo

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

En anglais :

  • Anne Lister, I Know my own Heart, Helena Whitbread, editor, Virago, 1988 ; New York University Press, 1992.
  • Helena Whitbread, No Priest But Love: Excerpts from the Diaries of Anne Lister, New York University Press, 1993
  • Jill Liddington, Presenting the Past: Anne Lister of Halifax, 1791–1840. Pennine Pens, 1994
  • Liddington, Green. Female Fortune: Land, Gender and Authority: The Anne Lister Diaries and Other writings, 1833–36.
  • Green, Muriel. Miss Lister of Shibden Hall: Selected Letters (1800–1840).

En français :

  • Henri Beraldi, Cent ans aux Pyrénées, Paris, 1898-1904, sept volumes in--8 °. Rééditions par « Les Amis du Livre Pyrénéen », Pau, 1977, puis par la « Librairie des Pyrénées et de Gascogne », Pau, 2001.
  • Luc Maury, Ann Lister, première ascension du Vignemale, Cairn, 2000. ISBN 2-912233-25-9
  • Nanou Saint-Lèbe, Les femmes à la découverte des Pyrénées, Toulouse, Privat, 2002, ISBN 2-7089-5813-5
  • Jean-Claude Pertuzé, Vignemale, l’autre jour, Toulouse, éditions ED, 2011 (bande dessinée, évocation partielle d’Anne Lister au Vignemale).