Solidarisme

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher

Le solidarisme[1] est une philosophie due au député français radical Léon Bourgeois qui développe ce courant de pensée en 1896 dans son ouvrage Solidarité[2].

Le solidarisme est la « responsabilité mutuelle qui s'établit entre deux ou plusieurs personnes » ou encore un « lien fraternel qui oblige tous les êtres humains les uns envers les autres, nous faisant un devoir d'assister ceux de nos semblables qui sont dans l'infortune ».

La philosophie de la solidarité selon Bourgeois peut seule favoriser la construction d'une République de la main tendue contre le poing fermé, de la mutualité « règle suprême de la vie commune » contre la charité réduite à « une pitié agissante ». C'est au nom de la solidarité qu'il défendra le principe de l'impôt sur les successions, sur les revenus et la mise en place d'une retraite pour les travailleurs[3].

La finalité de la philosophie solidariste[modifier | modifier le code]

Le constat d'un manque[modifier | modifier le code]

Léon Bourgeois, l'un des fondateurs du Solidarisme

Le solidarisme se veut être la réponse à la fois au libéralisme et au socialisme, et constituer une réponse aussi moderne que le marxisme.

Le changement est pensé par l'un contre la tradition incarnée par la pensée monarchiste : Dieu ou le roi organise la relation des hommes entre eux.
Le changement est pensé par l'autre contre cette autre transcendance qu’est le libéralisme, avec cette autre force occulte qu’est la main invisible du marché.

Entre ces deux positions, les solidaristes constatent que la bourgeoisie républicaine de cette fin de XIXe siècle a besoin d’une doctrine :

La révolution de 1848 et son effondrement dans le présidentialisme du second Empire, ont mis fin à la grande illusion ouverte par la révolution de 1789. La génération de 1789 a pu encore laisser derrière elle l’illusion que toutes les virtualités ouvertes par la liberté, l’égalité et la fraternité républicaines, avaient été contrariées par la main de l’ennemi et non par les limites propres à la république ;
Après 1848, et plus encore après la répression sanglante de la Commune de Paris, la République ne semble plus offrir une réponse globale à tous les problèmes rencontrés par la vie en société. 1848 voit mourir l'illusion selon laquelle il suffirait d’établir la liberté par le suffrage universel masculin, pour établir l’égalité et la fraternité entre les hommes. En 1848 surgit, non pas un spectre qui risque de hanter l’Europe, mais une question laissée sans réponse par les hommes de la IIe République : la question sociale. Dès lors, l’idéal républicain sera combattu par un autre idéal égalitaire : l’idéal socialiste, porté par des hommes comme Barbès, Blanqui ou Raspail[Lequel ?].

La question sociale mérite une réponse[modifier | modifier le code]

La question sociale, que le progrès continu des libertés publiques ne suffira pas à éteindre, pose à la démocratie cette équation qu’elle n’a toujours pas résolue aujourd’hui. Comment la conquête de la souveraineté politique, comment une société qui en droit pose les hommes comme étant égaux entre eux, peuvent-elles modifier très concrètement les conditions de vie, réduire les écarts de fortune ou de conditions entre des citoyens également libres ? Autrement dit, pour les hommes de la IIIe République – mais ceux de la Ve semblent encore plus désarmés théoriquement –, la question sociale peut-elle être autre qu’insoluble ?
Les évènements de 1848, l’instauration du suffrage universel masculin, sont une date charnière. Désormais, comme le note Jacques Donzelot dans L’Invention du social : « En se rencontrant pour la première fois, l’idéal républicain d’égalité, de liberté et de fraternité et la forme démocratique dessinée par les contours du suffrage se revendiquant comme universel, conduisent à l’éclatement du droit comme instrument privilégié de l’organisation républicaine de la société. Le droit rassemblant des citoyens égaux contre les privilèges de quelques-uns ne rassemble plus, mais divise et il divisera sur cette question du droit au travail. »
Les hommes de la IIIe République vont être alors confrontés à un nouveau problème : légitimer l’intervention de l’État, comme expression de la volonté générale mais dans le respect de la liberté de chacun.

Le contenu du Solidarisme[modifier | modifier le code]

Les bases théoriques de cette nouvelle doctrine politique sont la théorie de la « dette sociale » et du « quasi-contrat »[4]. « Sur le constat que la Révolution française et la déclaration des Droits de l'Homme ont consacré un individualisme et proclamé — dit Léon Bourgeois — une fausse liberté. » Or l'homme n'est pas une abstraction, mais un être concret qui a des obligations, des devoirs et qui est dépendant de ses relations avec les autres (influence du sociologue Émile Durkheim).
Ainsi, tout être se trouve être redevable vis-à-vis de ceux qui l'ont ouvert à l'existence (parents, professeurs, la société et tous les groupes concernés). Chaque homme doit donc « payer sa dette » et la solidarité devient un droit, elle est aussi un devoir auquel l'État doit obliger légalement chacun à contribuer. Pour ce faire, Léon Bourgeois propose [5] la mise en place d'un salaire minimum, d'un système d'assurances protecteur (en cas d'accident, de maladie ou de chômage), de l'impôt sur le revenu (pour participer à l'entretien des services communs), d'un enseignement entièrement gratuit.

L'impact du solidarisme[modifier | modifier le code]

Le renouveau de la Mutualité française[modifier | modifier le code]

La mutualité, rendue à sa liberté par la charte de 1898 et unifiée par la création de la Fédération nationale de la mutualité française en 1902, doit davantage à l'action de la gauche républicaine et maçonne qu’à celle du mouvement ouvrier quand bien même résonne encore dans cette mutualité l'écho des idéaux révolutionnaires poursuivis par Blanqui, Proudhon et quelques autres. Les pères fondateurs, Hippolyte Maze, Jules Arboux, Léopold Mabilleau et Léon Bourgeois, sont tous préoccupés de donner à cette nouvelle république naissante les fondements théoriques qui lui permettront de s’imposer durablement face à ses concurrents libéraux et marxistes. En Belgique, dans les années 2000, l'Union Nationale des mutualités socialistes s'inspira de cette référence pour le choix du nom de ses mutualités "Solidaris".

Les mesures législatives[modifier | modifier le code]

Les solidaristes comptent parmi les initiateurs de nombreuses propositions de lois, dont certaines furent adoptées[6] :

  • 1890 : Suppression du livret ouvrier ;
  • 1893 : Loi reconnaissant à « Tout Français ne bénéficiant pas de ressources financières la possibilité de recevoir gratuitement une assistance médicale chez lui, ou à l'hopital, si c'est nécessaire » ;
  • 1898 : Loi instituant un dédommagement pour les ouvriers victimes d'accident du fait des machines ;
  • 1901 : Projet de loi sur le droit à la retraite qui aboutit à la loi de 1910 avec d'importantes modifications du fait d'une opposition conjointe des patrons et ouvriers.

Les idées solidaristes contribuent également à l'évolution des esprits en faveur des divers régimes d'allocations familiales, de la réduction du temps de travail des femmes et des jeunes gens.

Les autres formes de solidarisme[modifier | modifier le code]

Le solidarisme catholique[modifier | modifier le code]

Hors de France, le solidarisme républicain initié par Léon Bourgeois eut moins de succès. Néanmoins, en Allemagne, un autre solidarisme apparu à la même époque[7]. Contrairement au solidarisme républicain et laïque, il se basait sur le christianisme. Le constat fait par ce solidarisme était le même: les intérêts de tous convergent et le système individualiste ne permet pas de réaliser la solidarité. Il se voulait également une alternative au libéralisme individualiste comme au socialisme. Les solidaristes catholiques pensaient que la solidarité ne devait pas se faire par les lois, mais par l’évolution des consciences dans laquelle l’Église jouait un rôle. Comme l’explique von Mises, pour eux, ce sont « des prescriptions morales, l’amour du prochain, [qui] doivent déterminer les individus à remplir leur devoir social »[8]. Représentée notamment par le jésuite Heinrich Pesch, puis par Oswald von Nell-Breuning, cette école marqua la doctrine sociale de l'Église catholique et posa les bases de la démocratie chrétienne en Europe[9].
Après la Seconde Guerre mondiale, en Italie aussi, sous l’influence de l’économiste Guido Menegazzi, certains s’intéressèrent à nouveau à ce solidarisme, notamment au sein de Démocratie chrétienne, où il créa un « mouvement solidariste ». Cependant, en dehors de l'Allemagne et de l'Italie, le solidarisme catholique eut peu d'influence[9].

Le solidarisme d'extrême droite[modifier | modifier le code]

Dans les années 1930, en Belgique, Joris Van Severen fonda un parti, le Verdinaso, dont l’idéologie était dite « national-solidariste ». Il s’agissait d’un parti nationaliste flamand, autoritaire et militariste rejetant le marxisme et le capitalisme international. Il était relativement proche, idéologiquement, du NSDAP ou du Parti fasciste italien[10]. Malgré le qualificatif de « solidariste », le mouvement était très éloigné de la doctrine de Léon Bourgeois même s’il était parfois qualifié de « version fascisante du solidarisme »[11].

En France, c’est à partir de 1967 que se forma un courant dit « solidariste », à l’extrême droite de l’échiquier politique, bien que ses membres réfutaient ce positionnement et se disaient en dehors du clivage droite-gauche. Ils refusaient le matérialisme et s’opposaient aussi bien au « marxisme totalitaire » de l'URSS qu’au « capitalisme international » des États-Unis[12]. En 1975, l’Union solidariste fut notamment crée autour de Jean-Pierre Stirbois et Michel Collinot. Ses militants venaient en partie du Mouvement solidariste français (MSF) et du Mouvement jeune révolution (MJR), lui aussi « solidariste ». Le discours du parti incluait la défense des travailleurs[13]. En 1977, l’Union solidariste rejoignit le Front national dont Jean-Pierre Stirbois devint secrétaire général en 1981, où il maintint une tendance dite « solidariste ».

Du solidarisme aux idées du Care[modifier | modifier le code]

Les théories du « care », issues du mouvement féministe américain (en particulier Carol Gilligan, Une voix différente, Flammarion, 2008 et Joan Tronto, Un monde vulnérable. Pour une politique du care, La Découverte, 2009) peuvent être considérées comme une forme de prolongement du solidarisme. Au sens où les théories du care entendent faire droit à la place des femmes dans l'exercice de la solidarité et cherchent à faire le lien avec les conditions réelles d'exercice de la solidarité et de la justice[14].

Critiques du solidarisme[modifier | modifier le code]

Pour Ludwig von Mises, le solidarisme consiste en l’abolition de la propriété, puisque le propriétaire ne peut faire ce qu’il veut de ses biens ; on lui ôte la disposition de sa chose. Il s’agit d'une doctrine qui « croit être foncièrement différente du socialisme d'État » alors qu’en réalité, elle possède le même idéal. Il classe ainsi le solidarisme comme un « pseudo-socialisme »[8].

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Document utilisé pour la rédaction de l’article : document utilisé comme source pour la rédaction de cet article.

  • Serge Audier, Léon Bourgeois : Fonder la solidarité, Paris, Éditions Michalon, coll. « Le Bien Commun »,‎ 2007, 126 p.
  • Serge Audier, La pensée solidariste : Aux sources du modèle social républicain, Paris, PUF, coll. « Le Lien social »,‎ novembre 2010, 335 p. (ISBN 978-2-13-057095-0) Ouvrage utilisé pour la rédaction de l'article
  • Joseph Drioux, De la solidarité sociale, Orléans, Imprimerie orléanaise, 1902, 31 p.

Ouvrages d'auteurs solidaristes :

Lien externe[modifier | modifier le code]

  • Solidarité, l'ouvrage de L.Bourgeois, retranscrit intégralement à cette page par des universitaires bénévoles de l'UQAC: [1]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Léon Bourgeois : du solidarisme à la Société des Nations par Alexandre Niess, Maurice Vaïsse (dir.), Éditions Guéniot, 2006
  2. [PDF]Solidarité Ouvrage en ligne
  3. Léon Bourgeois : fonder la solidarité de Serge Audier. Ed. Michalon.
  4. Françoise Marcard, La France entre 1870 et 1918, A. Colin 2005
  5. Françoise Marcard, op. cit.
  6. Françoise Marcard, op. cit.
  7. Audier 2010, p. 3
  8. a et b Ludwig von Mises (trad. Paul Bastier, André Terrasse et François Terrasse), Le Socialisme : Étude économique et sociologique, Paris, Éditions M.-Th. Génin,‎ 1938 (lire en ligne), partie III, chap. 2 (« Les conceptions pseudo-socialistes »)
  9. a et b Audier 2010, p. 4
  10. Alexandre Vick, « Au cœur de l'idéologie national-solidariste », sur RésistanceS : web-journal de l'Observatoire belge de l'extrême droite,‎ 11 novembre 2009 (consulté en 25 décembre 2011)
  11. Manuel Abramowicz, « Rectification historique : Au source du vrai solidarisme », sur RésistanceS : web-journal de l'Observatoire belge de l'extrême droite,‎ 11 novembre 2009 (consulté en 25 décembre 2011)
  12. « Le Mouvement Solidariste Français », sur Institut d'histoire des identités nationale et régional (consulté en 25 décembre 2011)
  13. Abel Mestre et Caroline Monnot, « Marine Le Pen, Hénin-Beaumont : un copycat de Stirbois à Dreux en 1983 ? », Droite(s) extrême(s), Le Monde,‎ 18 mars 2010 (lire en ligne)
  14. Serge Guérin, De l'État providence à l'État accompagnant, Ed. Michalon, 2010.