Yuz Asaf

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 Cet article traite de l'aspect général du personnage et de ses variantes. Pour son aspect particulier dans l'ahmadisme, voir Yuz Asaf et la christologie ahmadie.

Yuzasaf est le nom d'un personnage enterré à Srinagar, dont l'identité est controversée. Pour la religion ahmadis et une partie de la population au Cachemire ce serait Jésus de Nazareth ayant survécu à sa crucifixion et qui après avoir fait quelques apparitions à ses disciples pour organiser sa prédication aurait vécu une bonne partie de sa vie en voyageant au delà de l'Euphrate — régions où les Romains n'avaient pas le pouvoir de le faire exécuter — et serait mort à un âge avancé à Srinagar.

Il est possible toutefois que Yusasaf soit une déformation du nom Josaphat et que ce Josaphat soit le personnage qui a donné naissance à la légende de Barlaam et Josaphat qui a été reprise dans de multiples cultures différentes. Auquel cas Yusasaf/Josaphat ne serait pas Jésus de Nazareth, mais un personnage ayant le même profil et ayant été converti par Barlaam, un disciple de l'apôtre Thomas. On ignore toutefois s'il a effectivement survécu à une crucifixion, comme des traditions locales le disent.

Les plus anciennes versions de sa légende connues sont écrites en sanscrit, sa vie est racontée en suivant le canevas de la vie du Bouddha, toutefois dans celles-ci, Yuz Asaf n'est pas un "éveillé"", mais seulement un bodhisattva, un être promis à l'éveil, mais qui devra finalement vivre encore une réincarnation. Il est possible que Yuzasaf ait été considéré comme une réincarnation de Jésus. Yuzasaf est la forme du nom Josaphat en ourdou, dans les versions bouddhiste, il est appelé Boudasaf, probablement pour exprimer que c'était presque un Bouddha. Dans les versions en arabe, il est aussi appelé Budhasaf. Al-Tabari (839-923) indique que Budasab dans sa première période a appelé le peuple à rejoindre la religion des Sabéens, c'est-à-dire des baptistes antiques, probablement ceux que les hérésiologues chrétiens appellent les Elkasaïtes qui auraient existé à l'est de l'Euphrate à partir de l'an 100 et pourraient avoir joué un grand rôle dans les soulèvements juifs qui s'opposèrent aux armées romaines conduites par l'empereur Hadrien, lui infligeant finalement une défaite stratégique (116).

Dans l'islam, la légende est traduite et adaptée dès le VIIIe siècle par Ibn al-Muqaffa. La première adaptation christianisée a été le récit épique géorgien Balavariani datant du Xe siècle, traduit ensuite en grec (1028), puis en Latin (1048).

Le mouvement religieux ahmadis s'appuie sur les traditions selon lesquelles Jésus-Îsâ a été cru mort et a survécu à sa crucifixion, ce qui pour eux est un important signe divin sans avoir besoin de faire appel à une résurrection. Son fondateur, Mirza Ghulam Ahmad, s'est rallié à la proposition selon laquelle Jésus était enterré à Srinagar sous le nom de Yuz Asaf, après que certains de ses partisans soient revenus avec une liste de plusieurs centaines de personnes vivant à Srinagar attestant de la tradition selon laquelle Yuz Asaf était Jésus-Îsâ.

Origines[modifier | modifier le code]

Frise kouchane représentant de Bodhisattva, c. IIIe siècle. Musée Guimet

La transmission de cette histoire semble s'être faite depuis un texte sanskrit du bouddhisme Mahayana[réf. nécessaire] racontant la vie légendaire de Bouddha Gautama. Elle apparait vraisemblablement en Asie centrale vers le IVe ou Ve siècle, ainsi que semblent en témoigner les premières attestations de la légende en sogdien[1].

La légende originelle paraphrase l'histoire du Bouddha sur chemin de l'éveil qui, s'étant rendu compte du poids de la souffrance dans la vie humaine quitte le palais de son père. Le personnage principal du récit, « Yuzasaf » en ourdou - dérivé de « bodhisattva » -, est aidé sur son chemin par un sage du nom de « Bilhawar » qui, s'étant introduit déguisé à la cour royale, enseigne le prince sur la délivrance de la souffrance. On trouve très tôt dans ce récit des ajouts chrétiens comme la parabole du semeur[2] de l'évangile selon Marc[1].

Enluminure du XIIIe siècle figurant Josaphat annonçant son départ. Mont Athos, Iviron cod. 463

La légende a pris place dans la culture musulmane à travers différentes traductions dont un Kitab al-budd, un Kitab Bilawhar wa-Yudasaf et un Kitab Yudasaf mufrad, déjà signalé à Bagdad au VIIIe siècle et peut-être l’œuvre de Ibn al-Muqaffa[3]. Les deux premiers textes seront publiés à Bombay vers 1890[3].

Dans les récits chrétiens, l'histoire s'inspire également des références à Bouddha Gautama. Sous cette version légendée, il figure sous le nom de Josaphat avec son maître Barlaam, que l'on retrouve dans la première édition imprimée du martyrologe romain (1583)[4].

Origines plus anciennes[modifier | modifier le code]

La présence de Yuz Asaf au Cachemire est avérée dès 78 ap. J.-C.[5].

Le livre Farhang i Asafia Vol 1:91[6] raconte que ḥaẓrat Issa guérit un groupe de lépreux qui ont été mentionnés comme asaf, ce qui signifie " purifiés "ou " guéris ". ḥaẓrat Issa acquit alors le nom additionnel de Yuz qui signifie " chef " ou " guide " et Asaf.

Ainsi, Yuz Asaf faisait souvent référence à ḥaẓrat Issa comme le " guide des purifiés ".

Yuz Asaf est Jésus de Nazareth

Les inscriptions perses sur les marches des escaliers du temple Jyesteswara (Shiva Jyestharuda) construit sur la colline « Takht i Suleiman » ou « Trône de Salomon » à Srinagar au Cachemire.

Aujourd'hui, seules sont encore lisibles les deux dernières lignes de l'inscription dédicatoire, car elles auraient été vandalisées, mais elle est complète sur des photos prises à la fin du XIXe siècle[7]. Il ne s'agit pas de l'inscription originale, mais d'une traduction en persan ancien effectuée sous le règne du sultan Zein el-Abdeline, vers 874[7].

Les inscriptions en persan ancien sur les marches des escaliers. Les inscriptions ont été vandalisées à la fin du XIXe siècle, seule la photographie de deux lignes est encore disponible.
Le texte des inscriptions

1. Le maçon de ce pilier est Bihishti Zargar. Année cinquante quatre.

2. Khwaja Rukun fils de Murjan a érigé ce pilier.

3. A ce moment Yuz Asaf a proclamé sa prophétie. Année cinquante quatre.

4. Il est Jésus, prophète des enfants d'Israël.

Le Professeur Fida Hassnain, conservateur des Musées Nationaux du Jammu et Cachemire, est d'avis que le système de datation utilisé ici est l'ère Laukika, un système utilisé spécifiquement au Cachemire et au Penjab, dont il est communément admis qu'elle a commencé en 3076 avant notre ère.

Il expose que « l'ère Laukika a été utilisé exclusivement au Cachemire et au Penjab. Comme cette ère a commencé en 3076 avant l'ère commune, la 54e année mentionnée dans l'inscription serait soit 22 av. J.-C. soit 78 ap. J.-C.. En effet, comme l'année “Laukika 1” commence en 3076 avant notre ère, 30 54 serait 22 av. J.-C. et 31 54 serait 78 ap. J.-C.. Comme il n'est pas possible pour Jésus Christ d'avoir voyagé au Cachemire en 22 av. J.-C., je prends l'année 78 ap. J.-C. pour être la date exacte de son arrivée[8]. »

Dans l'ahmadisme[modifier | modifier le code]

Le sanctuaire « Roza Bal » (Mohalla Khaniyar) Mohalla Khaniyar

Les ahmadis forment une communauté fondée dans les Indes britanniques à la fin du XIXe siècle par Mirza Ghulam Ahmad[9] qui a composé au sein de l'islam une tradition nouvelle[1].

Les ahmadis développent, depuis cette époque, une christologie particulière composée par leur fondateur[1]. Dans cette christologie, le « Yuzasaf » des récits est décomposé en « Yuz Azaf » pour lequel Ahmad affirme que Yuz signifie « Jésus »[10] (ou « Îsâ ») et Azaf, « le Rassembleur »[1]. « Yuz Asaf » - « Jésus le Rassembleur » - est alors un prophète de Dieu qui aurait été déposé de la croix en état de coma avancé qui aurait fait croire à sa mort, mais qui, une fois soigné[11] serait venu finir sa vie au Kashmir vers l'âge symbolique de 120 ans[12].

Pour assurer cette croyance, le mouvement s'appuie notamment sur des textes mentionnant Jésus rédigés en Pāli[réf. nécessaire] ou mentionnant Isa-masiha (« Îsâ le Messie »), puisant dans des textes de la culture hindoue, rédigés en sanskrit, dans diverses traditions et récits musulmans - comme le Kitab Bilawhar-wa-Yudasaf publié à Bombay en 1890 -, chrétiens ou hindouistes du Pakistan et du Cachemire[13] ainsi que des publications occidentales[14] du XIXe siècle[1].

Les ahmadis se réclament également de textes supposés parler de Jésus, comme le Bhavishya Purana, une collection de traditions hindoues de différentes époques publiée à Bombay en 1910 où il est dit qu'un « roi des sakas » appelé « Shalivahana » a une vision sur une montagne couverte de neige où lui apparaît un « fils du Seigneur » (ishaputra) « né d'une vierge » (kumarigarbhasambhava)[1]. Cette vision peut faire allusion à Jésus mélangée à des éléments de culte solaire iranien mais c'est seule la tradition ahmadienne qui la transpose au Srinagar et transforme la vision en rencontre physique[1]. En guise de preuve, Ahmad a également fait référence à une inscription persane sur un temple hindou près de la ville où le nom de Yuz Asaf aurait été mentionné mais aurait été effacé et dont il n'existe aucune trace[1].

En tout état de cause, les ahmadis vouent à Yuz Asaf un culte tout comme aux saints de l'islam autour du tombeau de Roza Bal (à Mohalla Khaniyar) situé à Srinagar[1].

Autres traditions[modifier | modifier le code]

« Yuzasaf » est également le nom du prince Siddhartha (l'éveillé) dans la version arabe de la légende de Barlaam et Josaphat[15].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a, b, c, d, e, f, g, h, i et j Per Beskow, « Modern Mystifications of Jesus. Jesus in Kashmeer », in Delbert Burkett (dir.), The Blackwell Companion to Jesus, éd. John Wiley and Sons, 2010, p. 461-464.
  2. Mc 4. 1-9
  3. a et b Mohsen Zakeri, « Translation from Middle Persian (Pahlavi) into Arabic to the early Abbasid period » in Traduction : encyclopédie internationale de la recherche sur la traduction, vol. 2, éd. Walter de Gruyter, 2007, p. 1202
  4. Regula Forster, « Buddha in disguise : problems in the transmission of "Barlaam and Josaphat », in Rania Abdellatif, Yassir Benhima, Daniel König et Elisabeth Ruchaud (dirs.), Acteurs des transferts culturels en Méditerranée médiévale, éd. Oldenbourg Verlag, 2012, p. 180
  5. Roza Bal
  6. (fa) Maulvi Syed Ahmad Dehlvi, Farhang i Asafia, première publication en 4 volumes entre 1888 et 1901
  7. a et b Gérald Messadié, Jésus de Srinagar, éd. Laffont, Paris, 1995, note no 103, p. 470.
  8. (en) Fida_Hassnain, A Search for the Historical Jésus, 1994 et The Fifth Gospel, 2007.
  9. Fondée dans les Indes britanniques par Mirza Ghulam Ahmad, mort en 1908, originaire d'un milieu soufi sunnite ; cf. Reem A. Meshal et M. Reza Pirbhai, « Islamic Perspectives on Jesus » in Delbert Burkett (dir.), The Blackwell Companion to Jesus, éd. John Wiley and Sons, 2010, p. 245
  10. Ce qui ne se retrouve dans aucune langue précédemment ; cf. Per Beskow, op. cit., 2010, p. 463
  11. Selon des traditions présentes dans l'espace perse et en Inde, Jésus aurait été guéri par une pommade bien précise, qui à la suite de cet événement se serait appelé « Marham-i-Isa » (pommade d'Îsâ). Dans son livre inachevé publié en 1906 après sa mort, Mirza Ghulam Ahmad utilise l'abondance des mentions de cette pommade dans les traités médicaux en farsi, en arabe, dont un qui d'après lui aurait été compilé à l'époque de Jésus et traduit en arabe sous le règne de Mamun al-Rashid, pour tenter de démontrer l'ampleur de la diffusion de cette tradition et son ancienneté. cf. Mirza Ghulam Ahmad, Jesus in India, chapitre III, Mouvement musulman Ahmadiyya, 1965 - 103 pages, réédité en français en 1987 chez « Regent Press ».
  12. Voir Per Beskow, « Jesus in Kashmir », in Delbert Burkett (dir.), The Blackwell Companion to Jesus, éd. John Wiley and Sons, 2010, p. 461-463, extraits en ligne
  13. J. Gordon Melton, The Encyclopedia of Religious Phenomena, 2007.
  14. Notamment le livre du journaliste et aventurier Nicolas Notovitch publié en 1894, premier à théoriser une vie de Jésus en Inde dans une forgerie du titre de La vie inconnue de Jésus Christ dont la nature inventée ne fait plus de doute chez les chercheurs depuis Max Müller mais qui a eu une certaine audience ; cf. Bart D. Ehrman, Forged, éd. Harper & Collins, 2011, p. 282–283
  15. Par exemple, dans les Epîtres des Frères de la Pureté (رسائل اخوان الصفاء) Bassorah 1405 cf. The Contemporary Society for Contemporary Studies- Volume 7,Numéro 1 1963 - Page 119 "Ibn Babuya of Qum incorporated an adaptation of it in his treatise, Kitabi Kamal al Din wa Itman… Akbar al Furs wa'l Arab. The authors of Rasail Ikhwan al-Saja refers to Balauhar's conversation with Budasaf (given here in the form of Yuzasaf)"

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Recherche[modifier | modifier le code]

  • Per Beskow, « Modern Mystifications of Jesus. Jesus in Kashmeer », in Delbert Burkett (dir.), The Blackwell Companion to Jesus, éd. John Wiley and Sons, 2010
  • Reem A. Meshal et M. Reza Pirbhai, « Islamic Perspectives on Jesus » in Delbert Burkett (dir.), The Blackwell Companion to Jesus, éd. John Wiley and Sons, 2010
  • Yohanan Friedmann, « The Messianic Claim of Ghulad Ahmad », in Peter Schäfer et Mark R. Cohen (dirs.), Toward the Millenium : Messianic Expectations from the Bible to Waco, Éditions Brill, 1998, p. 299-310
  • Marc Gaborieau, « Une nouvelle prophétie musulmane : les Ahmadiyya », ch. XXIV : « Réformes socio-religieuses et nationalisme (1870-1948) », in Claude Markovits (dir.), Histoire de l'Inde moderne, 1480-1950, éd. Fayard, 1994, p. 551-552
  • Yohanan Friedmann, Aspects of Ahmadis Religious Toughts and its Medieval Background, éd. University of California Press 1989
  • Günter Grönbold, Jesus In Indien. Das Ende einer Legende, éd. Kösel-Verlag, 1985

Romans et essais[modifier | modifier le code]

Article connexe[modifier | modifier le code]