Tombeau de Suleiman Chah

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Le tombeau de Suleiman Chah était anciennement situé près du Qal'at Ja'bar. À la suite du remplissage du lac el-Assad, il a été déplacé plus au nord, toujours dans la vallée de l'Euphrate à 25 km à vol d'oiseau de la frontière turque. En 2015, ce site est lui aussi abandonné et le tombeau devrait une nouvelle fois être déplacé vers la frontière turque.

Le tombeau de Suleiman Chah (turc : Süleyman Şah Türbesi) est un monument situé en Syrie dans le Gouvernorat d'Alep, à quelques centaines de mètres de la frontière turque.

Il s'agit, selon la tradition ottomane, de la sépulture de Suleiman Chah grand-père du fondateur de l'Empire ottoman Osman Ier. Ce turbé, situé originellement au pied du Qal'at Ja'bar, un château dominant la vallée de l'Euphrate, a été déplacé en 1973 en amont, dans le gouvernorat d'Alep, à la suite de la mise en eau du lac el-Assad. Ce nouveau site, comme le précédent auparavant, est devenu propriété de la république de Turquie en vertu du traité d'Ankara datant de 1921. Situé à environ vingt-cinq kilomètres de la frontière turco-syrienne, le tombeau était gardé en permanence par une petite garnison de l'armée turque. Ce contrôle a été renforcé à partir de 2011, les autorités turques craignant les retombées de la guerre civile syrienne sur le monument. Il finit par être encerclé par les forces de l'État islamique, les quelque quarante soldats des forces spéciales protégeant le mausolée se retrouvant isolés pendant onze mois. Dans la nuit du samedi 21 au dimanche 22 février 2015, le gouvernement turc décide finalement de lancer une opération militaire terrestre impliquant plusieurs centaines de soldats pour évacuer le mausolée et le relocaliser, une nouvelle fois, sur un site sécurisé à proximité immédiate de la frontière turque.

Histoire[modifier | modifier le code]

Suleiman Chah[modifier | modifier le code]

Qal'at Ja'bar, le fort au pied duquel le tombeau de Suleiman Chah était situé avant la mise en eau du barrage de Tabqa en 1973.
Tombe de Suleiman Chah en 1921

La tradition ottomane rapporte que Suleiman Chah, le grand-père du fondateur de l'empire ottoman Osman Ier se serait noyé en 1227 dans l'Euphrate, à proximité du fort de Qal'at Ja'bar, et aurait été enterré sur ce site. Il est néanmoins probable qu'il y ait une confusion avec une autre histoire se rapportant au fondateur seldjoukide du sultanat de Roum, Suleyman ibn Kutulmuch. Par ailleurs, nulle certitude n'existe quant au fait que ce tombeau soit véritablement lié à l'un ou l'autre de ces personnages[1].

Le tombeau est détruit lors de l'invasion mongole de 1260. En 1510 le sultan ottoman Sélim Ier, qui a conquis la région, fait restaurer le tombeau. D'autres travaux sont entrepris sous le règne d'Abdülhamid II (1876-1909)[2].

Traité d'Ankara[modifier | modifier le code]

Le traité d'Ankara est signé le 20 octobre 1921 entre la France et le gouvernement de la grande assemblée nationale représentant les forces nationalistes turques ne reconnaissant pas l'autorité de l'Empire ottoman moribond. Cet accord met fin à la campagne de Cilicie menée par la France. En échange de la reconnaissance de la souveraineté française sur la Syrie mandataire, ce pays renonce à ses prétentions territoriales en Anatolie. L'accord fixe dans une large mesure la frontière syro-turque telle qu'elle est définie actuellement. Un article de ce traité stipule que :

« Le tombeau de Suleiman Chah, le grand-père du Sultan Osman, fondateur de la dynastie ottomane (tombeau connu sous le nom de Turc Mézari), situé à Djaber-Kalessi restera, avec ses dépendances, la propriété de la Turquie, qui pourra y maintenir des gardiens et y hisser le drapeau turc. »

— Traité d'Ankara, article 9[3].

En 1938, un poste de gendarmerie est construit à côté du tombeau. Depuis cette époque, le monument a été sous la constante protection des troupes turques[2].

Mise en eau du lac el-Assad[modifier | modifier le code]

Lors de la construction du barrage de Tabqa en 1973, le site du tombeau a été noyé sous les eaux du lac el-Assad. Le tombeau a été déplacé à 80 km en amont de Qal'at Ja'bar[4] sur l'Euphrate, à proximité de la localité de Sarrin et du pont de Qarah Qawzaq. Ce site se trouvait à 25 km de la frontière syro-turque[5]. En 2001, la montée des eaux du nouveau lac créée par la construction du barrage de Tichrin amène les autorités turques à envisager de déménager de nouveau le tombeau. Il est finalement décidé de renforcer le site contre la montée des eaux[2].

Guerre civile syrienne[modifier | modifier le code]

Avant la guerre civile syrienne opposant depuis 2011 le régime syrien à différentes factions armées, le site était gardé par une douzaine de soldats turcs. Le déclenchement des hostilités entraine un renforcement de la garnison. Les effectifs sont portés à une trentaine de militaires et des postes de défense sont aménagés[5]. Le ravitaillement s'effectue exclusivement par hélicoptère, et la relève, mensuelle, s'effectue aussi par cette voie[5]. Pour autant, les différents protagonistes de la guerre évitent d'intervenir sur le site. La position officielle du gouvernement turc est alors que toute intervention sera considérée comme une attaque sur le territoire national et fait valoir que cela pourrait provoquer une riposte de l'OTAN dont elle est membre[5]. L'État islamique en Irak et au Levant, groupe djihadiste en lutte à la fois contre le régime de Damas et l'opposition syrienne, menace, le 20 mars 2014, via une vidéo sur YouTube, d'attaquer le site si les Turcs refusent de se retirer. Ce groupe considère, suivant en cela la doctrine wahabbie, que prier sur les tombes est un acte de shirk, c'est-à-dire d'idolâtrie[6]. Il a déjà à son actif la destruction de plusieurs sépultures connues dans la région. La menace n'est cependant pas suivie d'effets[5].

Le site du tombeau étant situé sur une péninsule, seuls deux accès terrestres, par une langue de terre et via un pont, sont possibles. Aussi en cas d'attaque, la petite garnison aurait disposé, malgré son isolement, d’atouts stratégiques pour défendre les installations[5]. Par ailleurs, elle aurait pu compter sur l'appui de l'artillerie turque positionnée de l'autre côté de la frontière et dont les obusiers de 155 mm, d'une portée de 40 km étaient en mesure de tenir à distance les assaillants. Deux avions de chasse F16 de l'armée de l'air turque se trouvaient aussi en alerte permanente pour intervenir en soutien. En revanche, l'acheminement de renforts ou l'évacuation par voie terrestre ou aérienne était jugée difficile en cas d'attaque[5].

Un enregistrement audio sauvage concernant une possible opération sous fausse bannière contre le tombeau est diffusé sur Youtube le 27 mars 2014. Il s'agit d'une conversation tenue entre le ministre des Affaires étrangères turc Ahmet Davutoğlu et des responsables du renseignement et de l'armée. D'après cet enregistrement, Hakan Fidan le responsable du Millî İstihbarat Teşkilatı (MIT), le service de renseignement turc a proposé d'envoyer un commando de quatre hommes en Syrie pour mener des attaques à la roquette contre les positions turques de l'autre côté de la frontière ou contre le tombeau de Suleiman Chah. En attribuant ces attaques à l'organisation djihadiste EIIL, il aurait été ainsi possible de créer un casus belli et d'impliquer l'OTAN dans le conflit[5]. Le gouvernement turc a déclaré que le contenu des enregistrements avait été trafiqué, et a immédiatement procédé à la fermeture de l'accès à YouTube en Turquie[5],[7]. Cette affaire intervient alors que d'autres enregistrements sauvages incriminent des membres du gouvernement et des proches du premier ministre turc Recep Tayyip Erdoğan dans des affaires de corruption.

Évacuation[modifier | modifier le code]

En raison de la détérioration de la situation autour de l'enclave, la Turquie organise en 2015 une opération militaire, baptisée opération « Şah Fırat » (soit le « Chah de l'Euphrate »), pour évacuer les reliques de Souleiman Chah ainsi que les 38 soldats des forces spéciales dévolus à la garde du mausolée[8]. La décision turque intervient alors que les rapports de force sont en pleine évolution dans la zone. Les Kurdes du PYD, après avoir pendant des mois été assiégés à Kobané par l'État islamique, sont en passe de regagner le contrôle de l'ensemble de l'hinterland séparant la ville kurde du tombeau. Ceci permet donc aux forces turques d'utiliser cette zone autonome kurde comme un corridor leur évitant toute confrontation directe avec l’État islamique. Les 572 soldats turcs franchissent le poste-frontière de Mürşitpınar situé en face de Kobané le 21 février 2015, à 21 h. La colonne blindée, qui comprend 39 chars et 57 véhicules blindés, se scinde en deux pour mener à bien ses deux missions : l'évacuation du mausolée et la sécurisation d'un nouveau site à la frontière pour y réinstaller le tombeau[8]. Les Turcs atteignent le site du mausolée, à 35 km de la Turquie, peu après minuit. Quatre heures plus tard, ils évacuent le mausolée après avoir effectué une cérémonie religieuse au cours de laquelle ils exhument les reliques de Suleiman Chah[8]. Ils détruisent les installations du tombeau afin que celles-ci ne soient pas réutilisées par l'Etat islamique. Les Turcs ne rencontrent aucune résistance lors de l'opération, mais un des soldats est cependant tué accidentellement. Une agence de presse pro-kurde signale que l'opération a été menée en coordination avec les forces kurdes du YPG[9]. Le nouveau site où reposent les reliques de Suleiman Chah est situé dans l'arrière-pays de Kobané, à 22 km à l'ouest de la ville, et à proximité immédiate du village turc d'Eşmeler situé dans le district de Birecik à 200 m du tombeau[8]. Cette zone a été libérée de l'emprise de l’État islamique dix jours seulement avant l'opération Şah Fırat[9]. Le Premier ministre turc a souligné que cette relocalisation n'était que temporaire et que l'ancien site devrait être réhabilité une fois la guerre finie en Syrie[8].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. (en) D. Sourdel, Encyclopaedia of Islam, Second Edition, Leiden, Brill Online, (OCLC 624382576), « ḎJabar or Ḳalat ḎJabar »
  2. a, b et c (tr) « Türkiye'nin Suriye'deki toprağı », sur Al Jazeera Türk (en), (consulté le 30 mai 2014)
  3. Texte complet du traité d'Ankara
  4. (en) R. Burns, Monuments of Syria. An historical guide, London, I.B. Tauris, , 180–181 p. (ISBN 1-86064-244-6)
  5. a, b, c, d, e, f, g, h et i « Note d'actualité N°351 Turquie - Syrie « La section perdue » », sur Centre français de recherche sur le renseignement, (consulté le 30 mai 2014)
  6. (en) David Commins, The Wahhabi Mission and Saudi Arabia, I.B.Tauris, , 288 p. (ISBN 9780857731357, lire en ligne), p. 16
  7. (en) « Ankara Bar Association challenges YouTube ban », Today Zaman,‎ (lire en ligne)
  8. a, b, c, d et e (en) « Turkey evacuates troops at Süleyman Şah tomb in Syria », Today Zaman,‎ (lire en ligne).
  9. a et b (en) « Turkish troops enter Syria to rescue soldiers guarding tomb », The Guardian,‎ (lire en ligne)