Tauredunum

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher

Le Tauredunum, également appelé Tauretunum ou mont Taurus, désigne d'une part un fort ou castel du VIe siècle, et d'autre part une montagne du Valais, en Suisse. Cette montagne fut le théâtre d'un tragique éboulement en 563 qui ensevelit un fort et plusieurs villages avant de créer un tsunami dévastateur sur le lac Léman. Son emplacement précis n'est pas défini à ce jour et plusieurs hypothèses ont été avancées.

Étymologie[modifier | modifier le code]

Nommé Tauredunum, parfois Tauretunum, soit le « mont Taurus ». Le mot est composé du gaulois tauro- autre forme de taruos, « taureau », et dunum, du gaulois dunon, « colline, hauteur, lieu élevé, montagne »[1].

D'autre part, le mot celto-romain Taur équivaut à passage, entrée, gorge ou défilé, et serait synonyme du mot latin clusa et du français cluse. Le Tauredunum signifie symboliquement un passage fortifié et pourrait être à l'origine des noms donnés à la Porte-du-Scex ou au fort de la Cluse (voir château de Saint-Maurice) suivant les deux hypothèses existantes. Les deux versions sont justifiées par la nature des lieux et parfaitement admissibles[2].

Selon Antoine-Paulin Pihan (auteur du Dictionnaire étymologique des mots de la langue française dérivés de l'arabe, du persan ou du turc), le mot « Taurus » ne serait que la latinisation faussée (ou forcée) du mot arabe طَور [t'awr] dont on a fait Taurus[3]. Le mot arabe étant un substantif commun qui signifie « montagne », l'appellation mont Taurus dans ce cas ne serait qu'un pléonasme identique à celui de Mongibello (mont Gibel).

Récits[modifier | modifier le code]

Deux récits sont connus à ce jour[4] :

  • celui de l'évêque Grégoire de Tours (vers 539-594), livre IV de son Histoire des Francs ;
  • celui de Marius, évêque d'Avenches (vers 530-601), dans ses Chroniques, année 563[5].

Récit de Grégoire de Tours (traduit du latin)[modifier | modifier le code]

« Alors il apparut un grand prodige au fort du Tauredunum, qui était situé au-dessus du Rhône, dans la montagne. Après avoir fait entendre pendant plus de soixante jours une espèce de mugissement, cette montagne se détachant et se séparant d'un autre mont contigu, se précipita dans le fleuve avec les hommes, les églises, les richesses et les maisons, et, lui barrant le passage entre ses rives qu'elle obstruait, refoula ses eaux en arrière ; car cette région était enfermée de part et d'autre par les montagnes, du défilé desquelles s'échappe le torrent. »

« Alors, inondant la partie supérieure, ce dernier recouvrit et détruisit tout ce qui était sur les rives. Puis l'eau accumulée, se précipitant dans la partie inférieure, surprit inopinément les habitants, comme elle l'avait fait plus haut, les tua, renversa les maisons, détruisit les animaux ; et elle emporta et entraîna tout ce qui se trouvait sur ces rivages, jusqu'à la cité de Genève, par suite de cette subite et violente inondation. Il est rapporté que là l'eau s'amoncela de telle façon qu'elle entra dans la dite ville par-dessus les murs. »

« Ce qui n'est pas douteux parce que, comme nous l'avons dit, le Rhône coule resserré entre les défilés des monts, et n'avait aucune issue par où ses eaux interceptées auraient pu s'échapper, et parce qu'il déborda par-dessus la montagne abattue, et qu'ainsi il détruisit tout. »

« Après que cela se fut passé, trente moines vinrent au lieu où s'était écroulé le fort, et en fouillant la terre qui était restée après la chute de la montagne, il y trouvèrent de l'airain et du fer. Pendant qu'ils étaient ainsi occupés, ils entendirent le rugissement de la montagne comme auparavant. Mais comme ils étaient retenus par un excès de cupidité, une partie de la montagne qui ne s'était pas encore écroulée, tomba sur eux, les engloutit, les tua, et on ne les retrouva plus jamais[6]. »

Récit de l'évêque d'Avenches (traduit du latin)[modifier | modifier le code]

Post-consulat de Basilius, 22e année, 11e indiction (c'est-à-dire 563) :

« En cette année l'imposante montagne de Tauretunum, dans le territoire du Valais, se précipita si subitement qu'elle engloutit un fort qui était proche, ainsi que des villages avec tous leurs habitants ; et elle agita tellement le lac qui, long de 60 milles et large de 20 milles, sortant de ses deux rives dévasta de très anciens villages avec hommes et troupeaux ; il détruisit même beaucoup de lieux saints avec leurs desservants et il enleva avec furie le pont de Genève, des moulins et des hommes, et étant entré dans la cité de Genève, il y fit périr plusieurs personnes[5],[6]. »

Emplacement[modifier | modifier le code]

Question book-4.svg
Cette section ne cite pas suffisamment ses sources (indiquez la date de pose grâce au paramètre date)
Pour l'améliorer, ajoutez des références vérifiables [comment faire ?] ou le modèle {{Référence nécessaire}} sur les passages nécessitant une source.

L'emplacement de la montagne, du fort et des villages mentionnés dans les récits des deux évêques reste une énigme. En effet pas moins de cinq ou six localités revendiquent celui d'être le théâtre de la fameuse catastrophe. Parmi ceux-ci, il y a le Bois-Noir près de Saint-Maurice en Valais. En effet, selon Frédéric Montandon, géologue et auteur d'un ouvrage d'une quinzaine de pages sur les recherches qu'il mena sur le sujet, plusieurs éléments tendent à prouver que le lieu de l'éboulement se trouverait être la pointe de la Gagnerie, un sommet voisin du massif des Dents du Midi. Depuis le milieu du XXe siècle, cette thèse semble avoir un certain crédit. D'ailleurs, l'universitaire français Jean-Pierre Leguay retient toujours l'identification entre Dent du Midi et Tauredunum[7].

Le géologue appuie aussi sa théorie sur l'étymologie de certaines localités voisines de Saint-Maurice, telles que Juvania, qui devint Evionnaz, et Épaune, aujourd'hui Épinassey (voir Saint-Maurice), ainsi que sur des relevés géologiques et des fouilles effectués lors de la construction de l'usine électrique du Bois-Noir. Les historiens réfutant cette thèse ont relevé des incohérences avec les récits et ont notamment fait valoir que l'abbaye de Saint-Maurice aurait difficilement pu être épargnée par le déluge dont parle F. Montandon. Ce dernier, qui a pourtant soigneusement décortiqué et réfuté les arguments de ses détracteurs, verra ses hypothèses oubliées. Aujourd'hui, plusieurs découvertes récentes de tombes de l'époque celte au Bois-Noir, se trouvant à une profondeur insuffisante selon les historiens pour que la catastrophe du Tauredunum se soit produite en ces lieux, infirment cette hypothèse séduisante.

De nombreux spécialistes souscrivent à la thèse d'un éboulement du Grammont sur l'emplacement de l'actuel village des Évouettes en Valais. Les principaux arguments qui encouragent les historiens à suivre cette piste sont les suivants : la proximité avec le lac, la découverte de tombes lors de la construction de la route H144 reliant Villeneuve aux Évouettes, ainsi que la géologie de la région. Toutefois, plusieurs de ces arguments tendent à accorder les deux textes sans aboutir à une logique intégrale. Le premier, mis en évidence par F. Montandon, est le suivant : la vallée du Rhône au niveau du village des Évouettes est trop large pour qu'un éboulement ait pu barrer la route au Rhône et empêcher qu'il suive son chemin jusqu'au lac. L'éboulement qu'il aurait fallu pour y parvenir serait toujours visible aujourd'hui ; or il n'existe aucune trace d'un tel barrage[6]. Cet argument de Montandon est rendu caduc par de toutes récentes recherches publiées en 2012[8], d'autant que Montandon n'indique pas plus l'existence de traces d'un tel barrage plus près du lac. La conception du pouvoir potentiel des ondes de résonance n'était pas encore ancrée dans la conscience de l'époque.

Recherches[modifier | modifier le code]

Temps de propagation de l'onde (en minutes) et hauteurs maximums du tsunami à des endroits clés au cours de la catastrophe du Tauredunum, selon une étude de 2012.

À l'orée du XXe siècle, François-Alphonse Forel écrit dans sa Monographie du Léman : « Un événement historique survenu en Bas-Valais, en l'an 563 de notre ère, a vivement ému l'imagination populaire qui en a conservé le souvenir traditionnel jusqu'à nos jours ; l'incertitude régnant sur la localisation de la catastrophe, celle-ci est devenue le sujet de discussions scientifiques souvent renaissantes ; peu de questions ont plus passionné l'ardeur des historiens et des naturalistes suisses que celle de l'emplacement du château de Tauredunum »[9].

Une thèse de 1991 et des travaux plus récents étudiant la sédimentation dans le lac Léman confirment l'existence d'une perturbation majeure de l'écoulement du Rhône à cette époque, laissant ouvertes les spéculations sur l'emplacement de la montagne éboulée, tant le Grammont qu'une autre montagne plus en amont dans la vallée du Rhône.

L'étude d'une équipe suisse, publiée en 2012 dans Nature geoscience et reprise sur de nombreux blogs dont celui du journaliste scientifique Pierre Barthélémy[10], a retrouvé une nappe de sédiments datée entre 381 et 612, d'une moyenne de 5 m d'épaisseur sur 50 km2, soit 250 millions de mètres cubes, vers la partie centrale du lac. Partant, l'hypothèse la plus plausible pour la cause du tsunami est, quel que soit l'emplacement exact de l'éboulement, l'ébranlement d'une masse de sédiments déposée par le Rhône à son entrée dans le lac ; masse qui, mise en mouvement, aurait donc provoqué le tsunami.

Cette même étude, simulant les conséquences de l'éboulement, a trouvé une vague atteignant 8 m de haut à Évian-les-Bains, 13 m à Lausanne, 3 m à Thonon-les-Bains, 4 m à Nyon et 8 m à Genève. Étant en bout du lac, Genève a subi l'effet d'entonnoir avec resserrement du chenal de la vague)[8], ce qui confirme le témoignage de Grégoire de Tours, qui indique que « les eaux ont pénétré dans la ville en passant par-dessus les murs [d'enceinte] »[11].

Les populations d'alors étaient installées plus haut qu'à l'époque actuelle sur les rives du lac, à cause des fluctuations de niveau de ce dernier. Un tel tsunami de nos jours aurait des conséquences nettement plus dramatiques que dans ce temps reculé[8].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Henry Suter, « Article « Tauredunum » », Noms de lieux de Suisse romande, Savoie et environs, sur henrysuter.ch, 2000-2009 (consulté le 7 novembre 2012).
  2. Annales valaisannes - Lausanne - Série 2, tome 3, année 11 (1936), n⁰ 1, pages 1-38.
  3. Antoine-Paulin Pihan, Dictionnaire étymologique des mots de la langue française dérivés de l'arabe, du persan ou du turc, avec leurs analogues grecs, latins, espagnols, portugais et italiens, Impr. impériale, (lire en ligne)
  4. César Revaz, Michel Galliker et Jean-Marc Biner, Du massif du Mont-Blanc au lac Léman, Martigny, Pillet, 64 p. (ISBN 2-940145-14-8, OCLC 716236358), p. 52
  5. a et b Marius d'Avenches, Chroniques (455-581), texte original et traduction. Œuvre numérisée et traduite par Marc Szwajcer.
  6. a, b et c Les éboulements de la Dent du Midi et du Grammont (examen critique de la question du Tauredunum) 1925 par Frédéric Montandon (avec 18 figures).
  7. Jean-Pierre Leguay, Les catastrophes au Moyen Age, Paris, J.-P. Gisserot, coll. « Les classiques Gisserot de l'histoire », , 224 p. (ISBN 978-2-877-47792-5 et 2-877-47792-4, OCLC 420152637)., p. 16.
  8. a, b et c (en) Katrina Kremer, Guy Simpson, Stéphanie Girardclos, Giant Lake Geneva tsunami in AD 563, Nature Geoscience 5, pp. 756–757 (2012), doi:10.1038/ngeo1618. Publié en ligne le 28 octobre 2012. Voir (fr) Tsunami dans le Lac Léman en l'an 563, Université de Genève, Sciences, Actualités 2012 ; et (en) Ancient tsunami devastated Lake Geneva shoreline, Jessica Marshall, Nature, 28 October 2012.
  9. François-Alphonse Forel, Monographie du Léman, t.III 1892-1904.
  10. Pierre Barthélémy, Des chercheurs reconstituent le tsunami du lac Léman de l’an 563, 28 octobre 2012.
  11. Leguay (2005), op. cit., p. 16.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Articles généraux :

Catastrophes similaires :

Liens externes[modifier | modifier le code]