Modèle (art)

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Pose artistique
2009-08-31-akt-muehle-063.jpg
Modèle nue posant dans un atelier.
Appellation
Modèle ; modèle vivant.
Secteur d'activité
Activités artistiques.
Compétences requises
Techniques d'expression corporelle.
Salaire
salaire horaire ; éventuellement droit à l'image.
Professions voisines
Pénibilité
immobilité sur une longue période.
Codes
ROME (France)
L1102

En art, un modèle est une personne qui se laisse observer par l'artiste, en vue de la réalisation d'une œuvre ou de l'étude du corps humain « d'après modèle vivant ». Les écoles de beaux-arts ou d'arts plastiques emploient souvent des modèles dans le cadre de l'enseignement. Les arts qui font le plus couramment appel à eux sont le dessin, la peinture, la photographie et la sculpture.

Caractéristiques[modifier | modifier le code]

Un modèle pose en vue d'un enseignement ou d'un projet artistique dont l'objet n'est pas la réalisation d'un portrait. Les modèles, professionnels, occasionnels ou amateurs, peuvent poser habillés, costumés ou nus[1], pour leur visage, leur corps, des parties de leur corps comme les mains, les jambes ou les pieds.

Quels que soient son sexe, sa morphologie, son âge, sa plastique, le modèle est considéré pour ce qu'il est et pour ce qu'il propose, et sa qualité de présence est essentielle. Il faut accepter le regard attentif, voire scrutateur, d'une ou plusieurs personnes, ce qui est peu admis dans les circonstances ordinaires, et moins encore sans vêtements[2].

Pour les poses longues, le modèle doit être capable d'immobilité, et de retrouver la pose après un temps de récupération. Pour les poses courtes qui se multiplient au cours d'une séance, il doit faire preuve de créativité[3].

Poses[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Pose (arts visuels).

La pose d'un modèle est la posture statique qu'il tient pendant que l'artiste la représente ; par métonymie, on appelle aussi « pose » l'attitude de la figure représentée[4] sur le dessin, le tableau, la sculpture ou la photographie. La pose est, à proprement parler, immobile[5] ; cependant, quand on demande à un modèle expérimenté de bouger, on parle de « pose en mouvement »[6].

Lecoq proposa à ses élèves déjà avancés des séances où le modèle nu effectuerait, dans la lumière naturelle d'un extérieur, des mouvements utiles, afin qu'on puisse observer, puis rendre de mémoire, la dynamique de l'attitude et le jeu de la musculature[7], de façon que ses notions d'anatomie artistique se complètent par l'observation du vivant[8].

Lorsque la pose doit s'insérer dans une composition, ou quand elle fait partie d'un enseignement académique, l'artiste ou le professeur prescrit la pose ; c'était autrefois la norme[9]. Sinon, le modèle la choisit selon son style et sa conception du métier et selon le temps imparti[10]. Une pose peut être difficile à tenir plus de quelques minutes, et le temps de pose peut atteindre plusieurs heures par périodes d'au maximum 45 minutes séparées par un quart d'heure de repos. Les poses plus courtes servent pour des croquis rapides.

Approches pratiques[modifier | modifier le code]

Séance de pose aux beaux-arts (fin XIXe siècle)

Enseignement[modifier | modifier le code]

La nudité et l'immobilité du modèle permettent une étude de la morphologie, des proportions, des volumes, ombres, lignes et gestuelle du corps humain. Le sujet, la variété infinie des morphologies et des poses possibles, font de l'étude du modèle et de la représentation du corps un exercice de base dans toutes les disciplines graphiques et plastiques. Dans le dessin, par exemple, le croquis de nu est une des pratiques de l'apprentissage du dessin d'observation.

Création[modifier | modifier le code]

Dans l'art figuratif, le recours à un modèle vivant permet à l'artiste de s'assurer de la conformité de ce qu'il représente à une possibilité humaine ; le modèle contribue à renouveler son imagination pour lui éviter de reproduire sans cesse la même manière et s'éloigner de la nature[11]. Selon André Lhote, écrivant en 1950, « pour les maîtres, le modèle pose un problème d'ordre plastique dont il est émouvant de chercher différentes solutions[12]. ».

Au XIXe siècle des jeunes femmes comme Madame Cavé ou Victorine Meurant gagnent leur vie en posant, faute de vivre de leur production artistique. Dans la position de modèle, elles observent dans l'atelier les méthodes et le style des peintres, apprennent informellement des aspects du métier, participent au milieu artistique. Suzanne Valadon, devenue célèbre pour son propre compte, confiera à un critique d'art quelques souvenirs de modèle : « chez Puvis de Chavannes […] j'ai posé non seulement les femmes, mais les jeunes gars. Je suis cet ephèbe qu'on voit ici […] il a mes bras et mes jambes. Puvis me demandait de lui donner une attitude, un mouvement, un geste. Il transposait et il idéalisait[13] ».

Le modèle dans la littérature[modifier | modifier le code]

« Les possibilités narratives nées d’une intrigue entre peintre et modèle sont beaucoup plus nombreuses et faciles à exposer et développer qu’un discours sur la création[14] ». La relation entre l'artiste et son modèle, vécue, au XIXe siècle au moins, comme intime et trouble, a suscité de nombreuses pages de fiction, de théâtre et d'opéra[15] comme dans Trilby de George du Maurier. Ces productions donnent peu de renseignements sur l'acte de poser pour un artiste ou un atelier d'étudiants. Les études savantes se basent le plus souvent sur le point de vue des artistes ou de leurs spectateurs, critiques et théoriciens.

Émile de La Bédollière trace en 1840 le portrait du modèle, poseur ou poseuse, profession décriée, dit-il, mais « partie intégrante de la matière première mise en œuvre par le peintre ou le sculpteur », qui mérite le respect. Cependant, la description qu'il en fait manque singulièrement de sympathie. Le modèle, mal payé à trois francs par jour, fait tout pour réduire sa tâche. Il est des modèles célèbres dans les ateliers, quoiqu'ignorés du public, comme Dubosc ; mais les poseuses n'avouent jamais leur profession[16], malgré l'histoire d'un modèle féminin idéalisé qu'a publié Jules Janin[17]. Champfleury fait en 1846 du modèle Cadamour, bien connu dans les ateliers en son temps selon La Bédollière, un de ses Excentriques ; les aventures du personnage picaresque en disent peu sur la réalité de son métier[18].

Les frères Goncourt ont voulu décrire, dans Manette Salomon, l'apprentissage et la pratique artistique du temps de la Monarchie de Juillet[19]. Le personnage qui donne son titre à ce roman qui passe pour la première représentation réaliste de la vie d'artiste au XIXe siècle[20] est une femme qui pose pour les artistes. Les descriptions des méthodes et habitudes des ateliers s'accumulent, ainsi que les jugements de valeur, notamment l'antisémitisme mondain de la fin du siècle. On y constate la prédominance du modèle masculin : « trois semaines de modèle d'homme, une semaine de modèle de femme », avec les noms et particularités des plus célèbres ; tous engagés pour des poses d'une semaine en séances de cinq heures[21].

Amaury-Duval « tente de donner une idée de ce genre de métier aux gens du monde[22] ». Vers 1825, le modèle pose cinq heures, toujours le matin, avec, comme aujourd'hui, un quart d'heure de repos à chaque heure. « Quatre francs pour les femmes, trois pour les hommes[a] » ; le métier est « très dur et difficile. On ne sait pas la valeur d'un modèle qui comprend le mouvement que vous désirez, et qui sait le rendre ». Amaury-Duval cite néanmoins un homme, doté d'une belle barbe, qui se fait modèle à cause de la misère. À propos des femmes, il affirme que le « culte épuré du beau » protégeait alors la chasteté des poseuses, comme les appellait le beau monde ; mais que les temps ont changé. Il ne commentera pas plus leur travail.

Crauk 1900, rédigeant une biographie du modèle professionnel Dubosc (1797-1877), discourt principalement des artistes du passé, et ne donne pratiquement aucune information sur le métier de modèle, en dehors du fait que Dubosc commença à poser à l'âge de sept ans, jusqu'à arriver (pp. 120-123) à ceux qu'il a lui-même connu aux Beaux-Arts vers 1845. « Cette phalange pittoresque des modèles avait son genre de célébrité. Le modèle de ce temps est un type disparu ; il avait la religion des artistes et de leurs ouvrages, il apportait dans ses fonctions une foi naïve en leur importance, qui le rendait véritablement collaborateur de l'artiste ; c'était le bon soldat sachant obéir et se dévouer ». Suit une liste de noms, de types, et d'œuvres pour lesquelles ils ont posé. L'éloge de Dubosc seul donne une indication des qualités requises : « sa santé était de fer, et son courage à poser vraiment inouï. Trois fois par jour il donnait des séances ; invincible à la fatigue, on pouvait tout en exiger, il raidissait dans les poses pénibles sans crier grâce ; on était quelquefois obligé de le relever ». De cette même époque, L'Atelier du peintre de Gustave Courbet montre un modèle masculin, les bras suspendus dans la pose dans l'ombre du fond de l'atelier. Les élèves payaient le modèle, « automate bien dressé (p. 129) », et n'aimaient pas Dubosc, trop intraitable sur le salaire et les horaires. « Pendant les repos des séances il remettait seulement ses souliers, et avant d'allumer sa pipe, quelquefois il ajustait devant son œil un monocle rond ; dans ce déshabillé burlesque, avec un sérieux imperturbable, il se plantait devant le travail en train. On attendait, anxieux, la remarque qu'il allait formuler (p. 132-133) ». En quatre pages sur 287, l'auteur a épuisé, à quelques détails épars près, son hommage au modèle, hommage dû au legs de Dubosc à une fondation en faveur des jeunes artistes[23]. Selon Crauk, pendant le Second Empire les modèles italiens remplacèrent les Français, et les plus belles des femmes modèles trouvèrent un gagne-pain moins pénible en étant entretenues par les nouveaux riches.

Georges Seurat, Les Poseuses (1885).

Ce n'est pas la description que donne, en 1884, Émile Blavet, un des rares auteurs à décrire la fonction de modèle. Pour lui, les femmes modèles sont, avant tout, diverses. La pose suspend ce que la nudité peut avoir de scandaleux ou d'érotique. La femme modèle peut être modeste ou se faire une haute opinion de sa contribution à l'art. L'artiste apprécie, plus que son physique, sa capacité à bien poser[24]. Blavet connaissait suffisamment les modèles pour noter leur présence au Salon, le premier jour d'ouverture gratuite ; les modèles sont pauvres[25].

La profession de modèle n'est pas plus rémunératrice au XXe siècle : « J'ai eu à Nice, trois modèles, trois jeunes filles de dix-sept à dix-huit ans, très jolies. Elles étaient figurantes au théâtre et elles posaient. Elles étaient vertueuses ; elles ne couraient pas. Elles avaient quelquefois très faim, tellement faim qu'elles se couchaient sur le ventre pour calmer les douleurs qu'elles avaient à l'estomac. Elles attendaient je ne sais quoi… le miracle. Elles attendaient de faire de la danse. Quand elles sont comme ça, vous ne les tenez pas. Elles souffrent, et plus elles souffrent, plus elles se croient artistes[26] ». Ce n'est pas le cas de toutes. Dina Vierny, modèle d'Aristide Maillol, gagnera l'affection de l'artiste et la confiance de ses héritiers.

Le point de vue de la modèle peut être un projet littéraire. « J'existe pour l'œuvre, mais une fois l'œuvre finie on m'oublie. Et je suis assez heureuse de ça[27] », écrit une philosophe, tandis qu'une autre porte son regard sur les dessinateurs. « Observer un corps nu sous tous les angles leur est devenu très naturel. La gêne s'installe quand ils entrent en contact avec le propriétaire rhabillé de ce corps (…) dont ils connaissent chaque centimètre carré de peau. L'exposition de ma nudité installe une distance que je suis seule à pouvoir rompre[28] ».

Le modèle au cinéma[modifier | modifier le code]

Reconnaissance du modèle[modifier | modifier le code]

Le témoignage de collectifs de modèles sur leur corps de métier fait état de leurs conditions de travail et de la condition particulière de la personne qui paraît nue en vue des travaux des personnes habillées qui la scrutent[29],[30]. Des organisations professionnelles demandent la reconnaissance administrative du métier de modèle d'art et sa distinction du mannequinat[31].

Depuis 2008, ces revendications ont ranimé une certaine conscience de l'apport du modèle à l'enseignement[32] et à la création[b]. Dans les années 1920, les amateurs d'art ne méprisaient pas le témoignage des modèles[33]. Un mouvement de modèle avait déjà réclamé une augmentation des salaires en 1926[34].

Annexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • (en) Jill Berk Jiminez, Dictionary of artist's models, Fitzroy Dearborn, (lire en ligne)
  • Émile Blavet, « Les modèles femmes », La Vie parisienne : la ville et le théâtre, Paris,‎ , p. 119-123 (lire en ligne)
  • Claire de Colombel, Les yeux nus, Paris, Les impressions nouvelles, .
  • Gustave Crauk, Soixante Ans dans les ateliers des artistes. Dubosc, modèle, Paris, C. Lévy, (lire en ligne)
  • Aïcha Liviana Messina, « notes de pose. extraits », Vacarme, no 24,‎ (lire en ligne) ; Aïcha Liviana Messina, Poser me va si bien, POL, (présentation en ligne)
  • Pascal Vallet, Les dessinateurs : un regard ethnographique sur le travail dans les ateliers de nu, Paris, L'Harmattan, (ISBN 9782343005942), p. 25-41 : Chapitre 2 — « Le modèle »

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. le Journal de Delacroix, confirme le salaire des modèles.
  2. Par exemple avec le film L'Artiste et son modèle, basé sur les relations du sculpteur Aristide Maillol avec le modèle Dina Vierny.

  1. André Béguin, Dictionnaire technique de la peinture, , p. 497
  2. Colombel 2016, p. 103.
  3. Centre de ressources du modèle d'art (Cerma)
  4. Béguin 1990, p. 621.
  5. André Béguin, Dictionnaire technique du dessin, MYG, , p. 377 ; Trésor de la langue française.
  6. « Déroulement d'une séance de pose », sur modelevivant.fr (consulté le 1er novembre 2018).
  7. Horace Lecoq de Boisbaudran et L.D. Luard (org.), Éducation de la mémoire pittoresque, Paris, Laurens, (lire en ligne), p. 43, 47.
  8. Lecoq, p. 132.
  9. Georges Perrot, « De l'étude et de l'usage du modèle vivant chez les artistes grecs », Revue Archéologique,‎ , p. 55-57 (lire en ligne) donne la définition en vigueur de son temps en introduction.
  10. Colombel 2016, p. 51-52.
  11. Levesque, « Modèle », dans Claude-Henri Watelet, Encyclopédie méthodique. Beaux-arts. Tome 1, Paris, Panckoucke, (lire en ligne)
  12. André Lhote, Traités du paysage et de la figure, Paris, Grasset, , p. 136 (Traité de la figure, 1.e édition 1950.
  13. Adolphe Tabarant, « Suzanne Valadon et ses Souvenirs de modèle », Le Bulletin de la vie artistique,‎ , p. 626-629 (lire en ligne).
  14. Danièle Poublan, « Peintres & modèles (France, XIXe siècle) », Clio - Femmes, genre, histoire, no 24,‎ , p. 101-124 (lire en ligne)
  15. Louis Anseaume (auteur du texte) et Egidio Duni (compositeur de la musique), Le Peintre amoureux de son modèle : pièce en 2 actes, parodiée dal Pittore innamorato, intermède italien représentée pour la première fois sur le théâtre de l'Opéra-comique de la Foire Saint-Laurent, 26 juillet 1757, Paris, Duchesne, (lire en ligne) ; au XXe siècle Anaïs Nin exploite ces resources dans une nouvelle érotique du recueil Les petits oiseaux.
  16. Émile de La Bédollière, « Le modèle », dans Les français peints par eux-mêmes : encyclopédie morale du dix-neuvième siècle, t. 2, 1840-1842 (lire en ligne), p. 1-8.
  17. Jules Janin, « Jenny », dans Les catacombes, t. 5, (lire en ligne), p. 3-14.
  18. Champfleury, « Cadamour », dans Les excentriques, Paris, (lire en ligne), p. 322-348. Cadamour devint plus ou moins légendaire, et figure encore dans L. Saint-François, « Fantaisies parisiennes - Les modèles », Le Gaulois,‎ , p. 1 (lire en ligne).
  19. Edmond de Goncourt et Jules de Goncourt, Manette Salomon, t. 1, Paris, .
  20. Berk Jiminez 2001, p. 10-11.
  21. Goncourt et Goncourt 1868, p. 43-47.
  22. Amaury-Duval, L'atelier d'Ingres — Souvenirs, (lire en ligne), p. 71sq.
  23. Voir aussi Edmond About, « La fondation Dubosc », Le XIXe siècle,‎ (lire en ligne) et La Bédollière 1840. Victor Fournel, « Le testament de Dubosc. Les modèles d'atelier », dans Esquisses et croquis parisiens, Paris, 1876-1879 (lire en ligne) cite les mêmes modèles, sans en dire plus sur le métier.
  24. Blavet 1884.
  25. Émile Blavet, « Les modèles au Salon », La Vie parisienne : la ville et le théâtre, Paris,‎ , p. 229-233 (lire en ligne).
  26. Henri Matisse et Pierre Courthion, Bavardages, Paris, Skira, , p. 142-143
  27. Messina 2003.
  28. Colombel 2016, p. 67.
  29. Collectif des modèles, de l'École nationale supérieure des beaux-arts (Paris)
  30. Anne Crignon, « Poser nu est un métier. Et ils veulent le faire savoir », Le Nouvel Observateur,‎ (lire en ligne)
  31. « La coordination des modèles d'art », Blog de l'association professionnelle des modèles vivants (consulté le 20 avril 2015)
  32. Modèles d'art toujours sur la sellette, Les Inrockuptibles, 21 juin 2010
  33. Le Bulletin de la vie artistique publie, de 1919 à 1926, quelques témoignages (« Le Bulletin de la vie artistique », Gallica)
  34. Adolphe Tabarant, « Modèles », Le Bulletin de la vie artistique,‎ , p. 137 (lire en ligne).