Grippe russe de 1889-1890

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Grippe russe de 1889-1890
Everyone has Influenza - The Round of Doctors and Druggists.jpg
Édition du 12 janvier 1890 du magazine satirique parisien Le Grelot, qui dépeint une malheureuse victime de la grippe renversée par un défilé de médecins, droguistes, squelettes musiciens et danseuses représentant la quinine et l'antipyrine.
Maladie
Agent infectieux
Inconnu, le virus de la grippe A (H3N8) est suspecté
Date d'arrivée
Date de fin
Bilan
Morts
1 000 000Voir et modifier les données sur Wikidata

La grippe de 1889-1890 (octobre 1889 - décembre 1890, avec des récurrences de mars à juin 1891, de novembre 1891 à juin 1892, de l'hiver 1893 à 1894 et du début de 1895) est une pandémie de grippe mortelle qui a tué environ un million de personnes dans le monde. L'épidémie a été surnommée « grippe asiatique » ou « grippe russe » (à ne pas confondre avec l'épidémie de 1977-1978, causée par la grippe A/USSR/90/77 H1N1, également appelée « grippe russe »). Pendant un certain temps, il a été supposé (mais pas prouvé) que la souche virale responsable était le virus de la grippe A de sous-type H2N2[1],[2]. Récemment, il a été affirmé que la souche était le sous-type H3N8 du même virus[3].

Contexte[modifier | modifier le code]

Les historiens considèrent comme pandémies probables de grippe au XIXe siècle, les épidémies des années 1830, et celle de 1847-1848. La pandémie de grippe de 1889 est la première documentée de façon détaillée. Lorsqu'elle survient, du fait d'un long intervalle de 40 ans, les médecins de 1889 n'avaient qu'une connaissance livresque des grandes épidémies de grippe[4].

Par rapport au début du XIXe siècle, les États-Nations du monde occidental disposent d'organisations professionnelles de santé plus actives et de systèmes de statistiques sanitaires plus élaborés. La pandémie de 1889 est la première pandémie de grippe à faire l'objet d'études par des moyens de laboratoire (microbiologie)[5].

Les infrastructures de transport modernes ont contribué à la propagation de la grippe de 1889. Les dix-neuf plus grands pays européens, dont l'Empire russe, disposaient de 202 887 km de voies ferrées. Les voyages transatlantiques par bateau prenaient moins de six jours (ce qui n'est pas très différent de la durée des voyages par avion au début du XXIe siècle, étant donné l'ampleur de la propagation mondiale d'une pandémie)[3].

Éclosion et propagation[modifier | modifier le code]

Les contemporains lui donnent une origine sibérienne, se propageant d'est en ouest. La première apparition de la pandémie est constatée à Saint-Pétersbourg, en Russie, en . Elle se propage en quatre mois dans tout l'hémisphère nord. Le nombre de décès atteint son pic à Saint-Pétersbourg le et aux États-Unis pendant la semaine du . Le délai médian entre le premier cas signalé et le pic de mortalité est de cinq semaines[3].

L'Australie et la Nouvelle-Zélande sont touchées en mars 1890. Au printemps 1890, la pandémie est largement établie en Afrique et en Asie. Des Africains qui n'ont jamais vu la grippe de leur vie l'appellent « la maladie de l'homme blanc ». Des vagues épidémiques circuleront dans de vastes régions du monde jusqu'à la fin du siècle[4].

Gravité[modifier | modifier le code]

Le taux de mortalité de la pandémie de 1889 est relativement faible, mais le nombre absolu de morts reste élevé : il est estimé à 250 000 décès en Europe, et deux à trois fois plus dans le reste du monde[4].

Au XIXe siècle, la grippe a fait plus de victimes que le choléra, mais la mortalité a surtout concerné les personnes âgées. Aussi la réputation de la grippe comme une maladie désagréable mais peu grave s'est maintenue. Les médecins ont alors gardé un désintérêt relatif pour la grippe jusqu'à la pandémie de 1918 d'une virulence sans précédent, avec une mortalité élevée chez les adultes jeunes[4].

État du savoir (1889-1918)[modifier | modifier le code]

Otto Leichtenstern, auteur du principal rapport sur l'épidémie de grippe de 1889-1890.

Le savoir de l'époque est résumé dans deux rapports de synthèse : le rapport anglais (1891) de Henry Franklin Parsons (1846-1913) et le rapport allemand (1896) de Otto Leichtenstern (de)(1845-1900). Ces deux rapports, et plus particulièrement le rapport allemand, servent de références pour des auteurs américains comme William Osler (1849-1919) dans son Principles and Practice of Medicine, principes qui fixent les standards de la médecine au début du XXe siècle, jusqu'à la pandémie de 1918[5].

Épidémiologie[modifier | modifier le code]

La grippe est une maladie spécifique et la plus rapide des maladies transmissibles. Elle survient le plus souvent en hiver et au début du printemps, mais elle frappe à toutes les latitudes, altitudes, et sous tous les climats. Une épidémie sévère de grippe est rarement isolée, elle est suivie de plusieurs vagues au cours des mois suivants. La grippe se manifeste par des épidémies locales explosives, mais elle ne va jamais plus vite que les transports humains. Elle ne survient pas spontanément, ni sans contact avec des individus infectés. Dans des villes durement frappées, des populations isolées, comme celle des prisons, échappent à l'épidémie[5].

Dans la population, la morbidité (nombre de malades) est très élevée. Pour l'Allemagne, Leichstenstern estime que 50 % de la population a été infectée, alors que Parsons donne 25 % pour la population du Grand Londres, allant de 9 % pour les militaires en caserne à 33 % pour les employés des postes. La tranche d'âge la plus touchée est celle des 20–40 ans. La mortalité est jugée faible, mais plus forte chez les plus de 50 ans : 24 % des décès surviennent entre 20 et 40 ans, 36 % entre 40 et 60 ans, et 22 % entre 60 et 80 ans. Ce modèle de mortalité apparait comme très différent de celui des grippes annuelles habituelles, qui frappe surtout les deux âges extrêmes de la vie[5].

Clinique[modifier | modifier le code]

Au début des années 1890, les autorités médicales reconnaissent que le diagnostic de grippe est difficile, car les cas bénins sont souvent confondus avec d'autres maladies respiratoires ou des voies aériennes hautes comme le rhume. Parsons et Leichtenstern sont quasi-certains que la grippe de 1889-1890 est la même maladie que la grippe de 1848-1849, mais ils pensent plus ou moins que cette maladie est différente des grippes annuelles habituelles[5].

La grippe apparait comme une maladie protéiforme (susceptible de changements). En 1907, selon Clifford Allbutt « La grippe est la plus protéiforme de toutes les maladies protéiformes, elle est même plus diverse que la syphilis »[5]. Les cas individuels se caractérisent par leur début brutal, et une extrême prostration hors de proportion avec le reste de l'état clinique. La cible est l'appareil respiratoire, et la survenue d'une pneumonie est la cause principale de la mortalité.

Mais il existerait des formes non respiratoires et Parsons distingue trois sous-types : nerveux, catarrhal (écoulements inflammatoires) et gastrique. Cette classification provient d'auteurs anciens, et d'autres cherchent à l'affiner en distinguant une dizaine de sous-types. À cet égard, Leichtenstern apparait comme un précurseur avec une classification en trois formes : influenza vera pandémique (épidémie globale mondialisée), influenza vera endémique-épidémique (épidémies plus faibles entre deux pandémies) et influenza nostras (pseudo-grippe due à d'autres causes)[5].

Microbiologie[modifier | modifier le code]

Robert Koch (au microscope) et Richard Pfeiffer, en 1897.

Les chercheurs utilisent les nouvelles méthodes de bactériologie. En 1892, l'allemand Richard Pfeiffer (en) (1858-1945) annonce la découverte d'un agent causal, une bactérie qu'il nomme Bacillus influenza ou bacille de Pfeiffer. Toutefois Pfeiffer, élève et protégé de Robert Koch, ne parvient pas à satisfaire les postulats de Koch, à reproduire la maladie chez des animaux de laboratoires. Malgré ce, l'origine bactérienne de la grippe apparait comme plausible.

La découverte du bacille de Pfeiffer est confirmée dans les années qui suivent, mais des difficultés apparaissent. Dans les années 1900, des auteurs le retrouvent dans d'autres maladies comme l'angine, la méningite, la varicelle, la rougeole, la bronchite... La bactériologie de l'époque ne connaissait que les techniques basiques d'observations morphologiques et de mise en culture, l'immunologie est encore balbutiante, et l'on sait très peu de choses sur les virus filtrants, sinon qu'ils existent[5].

L'origine de la grippe reste confuse, quelques uns considèrent le bacille de Pfeiffer comme un agent invasif secondaire, commun à plusieurs maladies. Dans la 8e édition de Principles and Practice of Medicine (1912) William Osler admet que Bacillus influenza est bien la cause de la grippe, tout en faisant quelques réserves. Aux yeux des autorités médicales de l'époque, le bacille de Pfeiffer restait le seul candidat valable pour être la cause de la grippe[5].

En 1918, aux États-Unis, sur la base de cette causalité probable, Bacillus influenza servira à développer des essais vaccinaux contre la grippe[5]. La cause virale de la grippe ne sera établie qu'en 1931, Bacillus influenza est alors définitivement écarté comme cause de la grippe, mais en restant appelé Haemophilus influenza.

Analyses modernes[modifier | modifier le code]

Identification du sous-type de virus responsable[modifier | modifier le code]

Les chercheurs tentent depuis de nombreuses années d'identifier les sous-types du virus de la grippe A responsables des épidémies de 1889–1890, de 1898–1900 et de 1918. Initialement, ce travail était principalement basé sur la « séro-archéologie », c'est-à-dire la détection d'anticorps contre l'infection grippale dans le sérum des personnes âgées. On pensait que la pandémie de 1889–1890 était causée par le sous-type H2 de la grippe A, l'épidémie de 1898–1900 par sous-type H3, et la pandémie de 1918 par sous-type H1[6]. Avec la confirmation du H1N1 comme cause de la pandémie de 1918 à la suite de l'identification des anticorps H1N1 dans les cadavres exhumés[7], la réanalyse des données sérologiques a indiqué que le sous-type H3 de la grippe A (peut-être le sous-type H3N8), est la plus probable cause de la pandémie de 1889–1890[3],[8].

Caractéristiques de l'épidémie[modifier | modifier le code]

En rassemblant les données historiques de 15 pays sur la première vague pandémique de 1889-1890, des épidémiologistes modernes jugent les rapports statistiques de l'époque comme étant de qualité. Par exemple, une étude de suivi des 16 000 médecins de l'Empire allemand s'effectue avec un taux de réponse de 21%. Le suivi de l'armée britannique, française, et allemande, porte sur des centaines de milliers d'individus[3].

Les modèles mathématiques montrent que la vitesse de propagation ne dépend pas de la rapidité du moyen de transport ou du nombre absolu de voyageurs, mais de la connectivité entre les villes (réseau ferroviaire, routier ou naval)[3].

L'examen des données permet de calculer un taux d'attaque de 60 % (45-70 %), et un taux de reproduction de base de 2,1. Le taux de mortalité est faible : de 0,1 à 0,28 %. Le caractère « modéré » de la pandémie de 1889-1890 est similaire à celui des pandémies de 1957 (grippe asiatique), de 1968 (grippe de Hong-Kong) et de la grippe A(H1N1) de 2009. Par contraste, la pandémie de la « grippe espagnole » ou grippe de 1918 apparait comme étant d'une gravité exceptionnelle[3].

Morts notables[modifier | modifier le code]

Pandémie initiale[modifier | modifier le code]

Récurrences[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. La grippe russe est la cause officielle de la mort de Baudoin, il existe toutefois des rumeurs qui la démentent et en proposent d'autres.
  2. Woolson est tombée de la fenêtre de sa chambre alors qu'elle était probablement sous l'influence du laudanum, qu'elle a peut-être pris pour soulager les symptômes de la grippe.

Références[modifier | modifier le code]

  1. Hilleman 2002, p. 3068.
  2. Madrigal 2010.
  3. a b c d e f et g Valleron et al. 2010.
  4. a b c et d (en) Kenneth F. Kiple (dir.) et Alfred W. Grosby, The Cambridge World History of Human Disease, Cambridge, Cambridge University Press, , 1176 p. (ISBN 0-521-33286-9), chap. VIII.73 (« Influenza »), p. 809.
  5. a b c d e f g h i et j John M. Eyler, « The State of Science, Microbiology, and Vaccines Circa 1918 », Public Health Reports, vol. 125, no Suppl 3,‎ , p. 27–36 (ISSN 0033-3549, PMID 20568567, PMCID 2862332, lire en ligne, consulté le 27 janvier 2020)
  6. Dowdle 1999, p. 820.
  7. Dowdle 1999, p. 821.
  8. Dowdle 1999, p. 825.

Sources[modifier | modifier le code]

  • Bäumler, Christian (1890), Ueber die Influenza von 1889 und 1890 [ Sur la grippe de 1889 et 1890) ] (en allemand)
  • Chisholm, Hugh, ed. (1911). "Grippe"   . Encyclopædia Britannica . 14 (11e éd.). La presse de l'Universite de Cambridge. pp.   552–556.
  • W. R. Dowdle, « Influenza A virus recycling revisited. », Bulletin of the World Health Organization, vol. 77, no 10,‎ , p. 820–828 (ISSN 0042-9686, PMID 10593030, PMCID 2557748, lire en ligne, consulté le 26 janvier 2020)
  • Hilleman, Maurice R. (August 19, 2002), "Realities and enigmas of human viral influenza: pathogenesis, epidemiology and control.", Vaccine, Elsevier, 20 (25–26): 3068–3087, doi : 10.1016 / S0264- 410X (02) 00254-2, PMID   12163258
  • Madrigal, « 1889 Pandemic Didn’t Need Planes to Circle Globe in 4 Months » [archive du ], Wired Science,
  • Parsons, H. Franklin (1891), Rapport sur l'épidémie de grippe de 1889–1890, Local Government Board , consulté le 19 juin 2013.
  • Parsons, H. Franklin; Klein, Edward Emmanuel (1893), Additional Report and Papers on Epidemic Influenza, 1889–92, Local Government Board , consulté le 19 juin 2013.
  • Valleron, Cori, Valtat et Meurisse, « Transmissibility and geographic spread of the 1889 influenza pandemic », PNAS, vol. 107, no 19,‎ , p. 8778–8781 (PMID 20421481, PMCID 2889325, DOI 10.1073/pnas.1000886107, lire en ligne, consulté le 14 janvier 2013)
  • Ziegler, « Epidemiology of the Russian flu, 1889–1890 » [archive du ], Contagions: Thoughts on Historic Infectious Disease, (consulté le 19 juin 2013)