Grippe de 1918

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Grippe espagnole de 1918
Type Épidémie de grippe due à une souche (H1N1) particulièrement virulente.
Date 1918-1919
Bilan
Morts 50 000 000 - 100 000 000
Progression mondiale de la grippe de 1918, montrée par les flèches.

La grippe de 1918, dite « grippe espagnole »[1], est une pandémie de grippe due à une souche (H1N1) particulièrement virulente et contagieuse de grippe qui s'est répandue de 1918 à 1919[2],[3]. Bien qu'ayant pour origine probable la Chine pour le « virus père » et les États-Unis pour sa mutation génétique, elle prit le nom de « grippe espagnole » car l'Espagne — non impliquée dans la Première Guerre mondiale — fut le seul pays à publier librement les informations relatives à cette épidémie[4],[5],[a].

Cette pandémie a fait 50 millions de morts selon l'Institut Pasteur, et jusqu'à 100 millions selon certaines réévaluations récentes, soit 2,5 à 5 % de la population mondiale[8]. En valeur absolue (ou nombre de victimes), elle serait la pandémie la plus mortelle de l'histoire dans un laps de temps aussi court, devant les 34 millions de morts (estimation) de la peste noire. Toutefois, cette dernière estimation est plus qu'incertaine.

Selon l'historien Niall Johnson qui se base sur la fourchette basse, les plus grandes pertes ont touché l'Inde (18,5 millions de morts, soit 6 % de la population), la Chine (4 à 9,5 millions de morts selon les estimations, soit 0,8 à 2 % de la population) et l'Europe (2,3 millions de morts, soit 0,5 % de la population)[9].

Histoire[modifier | modifier le code]

Avant 1918 : virus père[modifier | modifier le code]

Les débuts de cette pandémie ont été discrets, car le virus n'était d'abord pas mortel. L'origine géographique du virus-père de la grippe de 1918, dite « grippe espagnole », reste donc très incertaine, d'autant que, à tout moment de l'année, divers points du globe subissent des épidémies de souches grippales différentes, bénignes et parfois endémiques. Faute d'études rétrospectives suffisantes sur le virus de la grippe espagnole lui-même, il demeure impossible de trancher sur son origine généalogique, de déterminer lequel des virus bénins alors en cours était le virus père. Impossible donc de déterminer son origine géographique précise.

Les connaissances certaines sur son origine sont ainsi inexistantes : l'origine même de son nom est encore débattue mais semble majoritairement considérée comme étant due au fait que ce ne fut que lorsque cette grippe frappa l'Espagne que l'on prit conscience de sa portée internationale.

Aussi, malgré le fait que les hypothèses sur l'origine géographique soient multiples, toutes convergent vers une même région : le Nord-Est des États-Unis d'Amérique, dans la région de Boston, lieu premier semble-t-il où la grippe devint mortelle, vers la mi-septembre 1918. Ce n'est qu'à partir de là que l'on suit avec certitude le virus en question. Cependant, la pandémie commença bien avant avec le « virus père ». En voici les origines les plus développées expliquant son arrivée dans la région de Boston.

L'origine la plus communément admise, notamment par les instituts de santé publique tels que l'Institut Pasteur, est l'Asie, la région de Canton plus précisément, en Chine. Bien qu'elle ne repose sur aucune preuve indéniable, cette hypothèse s'appuie sur deux constats effectifs :

  • une épidémie de grippe bénigne, mais à forte contagiosité, sévit effectivement en Chine au printemps 1918 (ce qui est fréquent) ;
  • second argument : cette région du monde, par son interaction entre les populations humaines, aviaires et porcines, a toujours été la source principale des épidémies de grippe.

Le virus aurait atteint les États-Unis par le biais d'un bataillon américain revenant de cette région chinoise vers une base de Boston. Ce fut ici qu'elle fit ses premiers morts recensés.

Une autre hypothèse américaine, peu développée, pose comme origine possible de cette épidémie les États-Unis, dans la région de la Caroline du Sud, où quelques cas mortels auraient été annoncés dès le printemps 1918.

D'autres hypothèses prétendent qu'elle serait originaire d'Europe. La plus solide fait apparaître les premiers cas de grippe espagnole dans les tranchées de France en avril 1918, notamment chez des bataillons britanniques stationnés dans les environs de Rouen. Il y eut effectivement des morts dus à une épidémie de grippe particulièrement contagieuse, mais les conditions d'hygiène des tranchées étaient amplement suffisantes à transformer une grippe des plus banales en maladie mortelle.

Toujours est-il que cette épidémie, liée ou non à l'épidémie chinoise, se répandit rapidement, par le biais des mouvements de troupes alliées, d'abord en Grande-Bretagne, puis aux États-Unis, et enfin en Italie et en Allemagne, atteignant son apogée vers juin 1918. En juillet, l'Europe considère l'épidémie comme pratiquement terminée, bien qu'ayant atteint un nombre élevé d'individus, surtout dans les armées, mais s'étant manifestée sans gravité, étant de courte durée, et avec des symptômes classiques peu alarmants.

Il existe également d'autres hypothèses, isolées et non confirmées par d'autres documents, prétendant que son origine pourrait être réellement l'Espagne ; elle aurait été amenée aux États-Unis par le biais de la famille royale espagnole, à l'époque en voyage diplomatique dans la région de Washington.

Simultanément à ces épidémies internationales, d'autres foyers épidémiques plus restreints ont été observés en Inde et en Nouvelle-Zélande, en juillet, et en Afrique du Sud, en août. On ignore aujourd'hui encore s'il s'agit d'une seule ou de différentes souches, toutes cependant n'engendraient que des symptômes bénins.

Septembre 1918 : l'épidémie américaine devient mortelle[modifier | modifier le code]

C'est aux États-Unis, dans la région de Boston, aux environs du 14 septembre, que les premiers cas mortels d'une grippe qui sera bientôt tristement connue sous le nom de « grippe espagnole » furent signalés.

À compter de cette date, cette vague virale, bien qu'étant dans la lignée directe de la précédente, se caractérisa par une mortalité 10 à 30 fois plus élevée que les épidémies grippales habituelles, soit un taux de mortalité moyen situé entre 2.5% et 3 % des grippés.

Du fait de sa grande contagiosité, elle se répandit partout où les voyageurs contaminés, civils ou militaires, allèrent, au gré des transports ferroviaires et maritimes de cette époque, inconscients du danger et de la puissance meurtrière de ce qu'ils colportaient. Dès le 21 septembre 1918, dans l'ensemble du Nord-Est des États-Unis, des côtes américaines du golfe du Mexique, ainsi qu'en Californie et dans la majorité des grandes villes de l'Est américain, sont signalés des décès dus à la grippe : c'est le début d'une augmentation significative et anormale du nombre de cas mortels.

Dans le même temps, les premiers cas sont signalés en Europe, le virus y fut probablement apporté par le biais de renforts américains venus aider les armées alliées. Une semaine plus tard, début octobre 1918, c'est l'ensemble du territoire des États-Unis et de l'Amérique du Nord qui est atteint. Il aura suffi de 15 jours à ce virus pour être présent sur l'ensemble de ce continent Nord-Américain.

C'est alors seulement que l'épidémie prit réellement une ampleur considérable. En effet, si elle était déjà présente dans l'ensemble de ces territoires, le nombre de contaminés n'était pas encore très élevé. Et ce fut seulement une fois disséminée que le nombre de contaminés explosa.

Taux de mortalité à New York, Londres, Paris et Berlin.

Aussi, comme le montre le graphique qui suit, ce fut le mois d'octobre 1918 qui vit le plus de cas mortels aux États-Unis : un taux de mortalité de près de 5 % chez les malades, soit, relativement à la population entière, du fait que 30 à 40 % de la population était atteinte, un taux de mortalité global de 2 %. L'État américain, ainsi que la population, prirent soudainement conscience de l'importance de cette épidémie.

Sur le même schéma, ce serait bientôt l'Europe, puis le reste du monde qui succomberaient.

Octobre 1918 : l'épidémie devient pandémie[modifier | modifier le code]

En , à Seattle, les forces de l'ordre sont équipées de masques.
À Seattle, le poinçonneur a ordre de ne pas laisser monter les passagers non munis de masques. Durant près d'un an, les transports et l'économie de tous les pays seront affectés par les mesures d'hygiène.
Militaires de l'American Expeditionary Force victimes de la grippe de 1918 à l'U.S. Army Camp Hospital no 45 à Aix-les-Bains.
Dans tous les pays, les hôpitaux sont débordés et il faut construire des hôpitaux de campagne, ici dans le Massachusetts (29 mai 1919).

Les États-Unis furent subitement submergés par cette épidémie nouvelle. Bon nombre de villes américaines sont paralysées du fait du grand nombre de malades, ainsi que du grand nombre de personnes refusant d'aller travailler. Alors que les médecins américains, désemparés, sans aucune information ou aide possible, font face à cette épidémie du mieux qu'ils le peuvent, une infirmière sur quatre meurt. Alors que cette épidémie, à son apogée de puissance aux États-Unis, y sème le chaos, le désarroi, et surtout la mort, l'Europe compte ses premiers morts dans les rangs des militaires alliés. Avec son arrivée en Europe, ce virus devint international, ce qui annonçait déjà son originalité.

Suivant la même évolution qu'aux États-Unis, la maladie, partant du Nord-Est de la France, conquit bien vite l'ensemble des tranchées alliées ainsi que le territoire français et, par les mouvements de troupes britanniques, prit la Grande-Bretagne.

Vers le 15 octobre, l'épidémie atteignit, en France puis en Angleterre, une importance considérable. Avec une à deux semaines de décalage, l'Espagne, l'Italie, l'Allemagne et l'ensemble des pays limitrophes comptèrent leurs premiers morts. De là, l'Europe étant à l'époque le centre colonisateur du monde, des bateaux, avec à leur bord des marins grippés, partirent vers l'Afrique, l'Amérique du Sud, les Indes et la Chine, ainsi que vers l'Océanie, ces marins colportant vers ces terres alors encore épargnées un virus épidémique qui, de fait, devint pandémique.

Fin octobre et début novembre, d'abord en France et en Grande-Bretagne, ensuite dans l'Europe entière durant le mois de novembre 1918, l'importance devint l'égale de celle des États-Unis. Cependant, les populations européennes, affaiblies par quatre ans de guerre et de pénuries, subirent des pertes plus grandes encore que celles des États-Unis. La France, à elle seule, subit quasiment autant de pertes que l'ensemble des États-Unis. Des villes entières sont paralysées, autant par la maladie que par sa crainte. Aux États-Unis, l'épidémie perdait enfin de sa force, après deux mois en moyenne de sévices : septembre, le mois de la propagation, et octobre, le mois des morts.

En Europe, pour la France et la Grande-Bretagne, le mois de la propagation ayant été octobre (avec également un grand nombre de morts), ce fut ainsi principalement le mois de novembre, en raison des infrastructures sanitaires débordées, qui vit les plus grandes vagues de morts. Pour les autres pays d'Europe, la période de propagation de la maladie s'étendit de mi-octobre à mi-novembre, celle des morts, de mi-novembre à mi-décembre. La censure de guerre en limita l'écho médiatique de la pandémie, les journaux annonçant qu'une nouvelle épidémie touchait surtout l'Espagne, pays neutre qui publiait librement les informations relatives à cette épidémie, alors que celle-ci faisait déjà des ravages en France.

Parmi les comptoirs et colonies européenne, seule l'Australie fut en mesure d'appliquer une quarantaine rigoureuse. Pour les autres, l'épidémie fut inévitable. Les Européens débarquèrent, amenant avec eux le virus. À partir de début novembre 1918, le virus se répandit très vite dans toute l'Afrique, l'Amérique Latine, les Indes et la Chine, ainsi que dans l'Océanie. Le pourcentage de grippés dans les populations locales oscillant entre 30 et 80 % de contaminés, parmi lesquels de 1 à 20 % de cas mortels. Les épidémies, là aussi, passant en deux mois sur une région, elle cessa donc son activité vers début janvier 1919, avec un pic de mortalité en décembre 1918.

L'Inde, à elle seule, aurait eu 6 millions de morts, la Chine autant.

Après deux mois d'accalmie, de décembre 1918 à janvier 1919, l'année 1919 vit étrangement une recrudescence importante du nombre de cas de grippe espagnole. Cette nouvelle « vague » ne fut que mineure[réf. nécessaire] du fait que l'ensemble des individus ayant déjà été atteints lors de la seconde vague de grippe présentaient désormais une immunité, et ne pouvaient donc colporter le virus. Cette vague pandémique, qui balaya la planète entière, n'enclencha que des foyers épidémiques localisés un peu partout sur Terre, notamment dans les régions épargnées jusqu'alors, telle que l'Australie.

En quelques mois, la pandémie fit plus de victimes que la Première Guerre mondiale qui se terminait cette même année 1918 ; certains pays seront encore touchés en 1919 et 1920. Le premier cas fut en effet enregistré le dans le camp militaire de Funston (en) au Kansas, et le dernier signalé en , en Nouvelle-Calédonie[10].

Propriété[modifier | modifier le code]

Différentes mutations[modifier | modifier le code]

Photographie électronique du virus de 1918 rétrospectivement reconstitué par génie génétique à partir d'échantillons de restes humains de 1918.
Statistiques médicales militaires présentant les symptômes de l'épidémie de grippe de 1918 tels que décrits par les médecins de différents camps de l'armée alliée en France (archives américaines)

Les caractéristiques génétiques du virus ont pu être établies grâce à la conservation de tissus prélevés au cours d'autopsies récentes sur des cadavres inuits et norvégiens conservés dans le pergélisol (sol gelé des pays nordiques). Ce virus est une grippe H1N1 dont l'origine aviaire est fortement suspectée à la suite de l'identification en 1999 de la séquence complète des 1 701 nucléotides du gène de l'hémagglutinine[11]. Le virus est à l'origine de trois vagues principales :

  • « virus père », souche inconnue : virus de grippe source, à forte contagiosité mais à virulence normale (mortalité de 0,1 %) qui, par mutation, donna le virus de la grippe espagnole. Le virus père ne fut identifié qu'en février 1918 par le médecin généraliste Loring Miner (de) du Comté de Haskell au Kansas et suivi rigoureusement qu'à partir d'avril (après une épidémie touchant des milliers de soldats américains dans le Camp Fuston en mars), et jusqu'à (gagnant l'Europe lors du débarquement des troupes américaines à Brest, Bordeaux, Étaples), alors qu'il sévit probablement dès l'hiver 1917-1918 en Chine ;
  • virus de la grippe espagnole, souche H1N1 se révélant être de même origine que le « virus père » qui a muté, les personnes atteintes lors de la première vague sont en effet immunisées lors de la deuxième : virus à forte virulence apparemment apparu aux États-Unis (attesté à la parade de Philadelphie[12]); cette appellation inclut généralement aussi son « virus père ». Cette version plus létale (mortalité de 2 à 4 %) sévit en deux vagues meurtrières, l'une de mi-septembre à décembre 1918, l'autre de février à mai 1919. Tous les continents et toutes les populations ont été gravement touchés.

Origine[modifier | modifier le code]

Du fait de l'absence d'étude sur des souches originales du virus de la grippe espagnole, aucune souche n'ayant pu être conservée, il est impossible de déclarer, aujourd'hui du moins, quelle est la source qui a vu apparaître le « virus père ». Il y a cependant deux hypothèses possibles concernant l'apparition du « virus père » de la grippe espagnole : la première est que ce virus proviendrait de la mutation d'un virus humain préexistant; dans ce cas, il devrait n'être que faiblement différent de l'original, et les populations humaines devraient, en bonne partie, être immunisées. La seconde est qu'il proviendrait d'une souche nouvelle, provenant d'une autre espèce, notamment les espèces aviaires, qui sont des réservoirs naturels de bon nombre de virus.

C'est effectivement souvent ainsi qu'apparaissent les nouvelles souches de virus de la grippe : par l'interaction de populations humaines, porcines et aviaires.

Si cela demeurait inconnu à l'époque, il est désormais attesté que les différentes espèces d'oiseaux, notamment les canards domestiqués, sont des réservoirs naturels de quantité de virus et que ceux-ci peuvent, sous certaines conditions, se transmettre à d'autres espèces, tels les porcs. Or, le mode d'organisation traditionnel de la paysannerie mettait en contact direct et continuel les oiseaux de basse-cour, les porcs et les humains. Les premiers, souvent des canards, servant de réservoir naturel de virus. Les populations porcines subissent ainsi continuellement l'assaut des virus grippaux aviaires, qu'ils ne craignent normalement pas du fait de la barrière des espèces. Mais ce contact continuel permet, le cas échéant, aux variantes des virus de s'adapter au système immunitaire mammalien. Et du fait que le système immunitaire des porcs est proche de celui de l'homme, les virus grippaux aviaires peuvent donc atteindre l'homme par le biais des porcs.

Des chercheurs américains ont d'ailleurs publié en octobre 2005, dans les revues Science et Nature (voir Bibliographie), une étude sur un virus de la grippe espagnole reconstitué (à partir d’un prélèvement de poumon d’une femme décédée lors de la pandémie de 1918 en Alaska et enterrée dans le pergélisol), qui tend à montrer que son origine était aviaire.

Ce que l'on sait de ce virus père tient en ses propriétés pathologiques. Il était somme toute assez commun : durée d'incubation très courte (de 1 à 2 jours), immense majorité de cas bénins et mortalité habituelle d'environ 0,15 %. Soit un cas mortel sur 666 malades, particulièrement chez les vieillards et les nourrissons, comme c'est encore le cas aujourd'hui. Ces cas mortels n'étant pas dus au virus lui-même mais, du fait de l'affaiblissement de l'organisme qu'il entraîne, à des complications de maladies normalement non mortelles (bronchite, pneumonie...).

Ce virus père ne différant de ceux des autres grippes que par une contagiosité plus élevée qu'à l'accoutumée, lui permettant d'engendrer une épidémie timidement internationale, cela n'est pas encore assez pour être appelé pandémie.

Contagiosité et mortalité[modifier | modifier le code]

Cette grippe se caractérise d'abord par une très forte contagiosité. C'est cela qui lui permit de devenir une pandémie mondiale. Une fois arrivée en un lieu donné, l'épidémie s'étend rapidement du fait que les malades transportent et propagent le virus durant les deux premiers jours de leur infection, tout en ne présentant aucun symptôme ; or dans ces cas, le virus avait contaminé dès la première semaine, avant même les premiers morts, une impressionnante portion de la population. La morbidité (portion de cas de grippe dans une population) était extrême, près de 30 % de la population était atteinte après 15 jours.

Elle se caractérise ensuite par une période d'incubation de 2 à 3 jours, suivie de 3 à 5 jours de symptômes : fièvre, affaiblissement des défenses immunitaires, qui finalement permettent l'apparition de complications normalement bénignes, mais ici mortelles dans 3 % des cas, soit 20 fois plus que les grippes « normales ». Elle ne fait cependant qu'affaiblir les malades, qui meurent des complications qui en découlent. Sans antibiotiques, ces complications ne purent pas être freinées.

La mortalité importante était due à une surinfection bronchique bactérienne, mais aussi à une pneumonie due au virus. Le malade, prostré, se plaignait de douleurs dans la poitrine, son visage devenait violacé, une mousse sanguinolente s'échappait de ses lèvres. En quelques heures, plus de la moitié de ces cas se terminèrent par la mort. Un pic de mortalité était observé du 15e au 30e jour de l'épidémie, suivi d'une décroissance lente du nombre de cas. Ce n'était généralement qu'au bout de deux mois que l'épidémie s'essoufflait, poursuivant ailleurs son œuvre.

Dans l'ensemble, ce ne fut non pas la grippe en elle-même, mais les complications pulmonaires qui la suivirent qui furent ainsi la cause principale des cas mortels. Avec les grippes précédentes, seuls 1 % des grippés présentaient des complications pulmonaires plus ou moins graves, et parmi ceux-ci, seuls 1 % des cas était mortels. Avec cette vague de grippe espagnole, ce fut près de 15 à 30 % des grippés qui présentèrent des complications pulmonaires, et environ 10 % de ces cas eurent une issue fatale. Soit, sur une population de 10 000 grippés, 100 complications pulmonaires, 1 décès pour les épidémies communes. Pour une épidémie de grippe espagnole, il y avait de 1 500 à 3 000 complications pulmonaires et de 150 à 300 décès. C'est-à-dire jusqu'à 300 fois plus de morts.

Il est à noter, et c'est une spécificité de cette grippe, la courbe de mortalité est anormalement haute pour la tranche d'âge de 20 à 40 ans, qui représenta 50 % des décès, avec un pic anormal de la mortalité vers 30 ans. Cette tranche d'âge étant habituellement et clairement la moins touchée. L'atteinte préférentielle d'adultes jeunes pourrait peut-être s'expliquer par une relative immunisation des personnes plus âgées ayant été contaminées auparavant par un virus proche. Le Pr Julien Besançon dans son livre Les jours de l'homme situe très précisément la date de cette immunisation. Il s'agit de l'épidémie de « grippe pneumonique » de 1885-1889 qui, à l'Hôpital de la Pitié où il était interne, tua 2 malades sur 3. Une autre hypothèse serait le système immunitaire de cette classe d'âge qui a trop vigoureusement réagi à ce nouveau virus, en déclenchant un choc cytokinique qui endommageait tous les organes, au point de tuer nombre de malades.

Bien que les personnes plus âgées (notamment vers 60 ans), les adolescents et les nourrissons subirent une morbidité particulièrement élevée, ils ne subirent pourtant pas davantage de pertes (mortalité) qu'à l'accoutumée. Le nombre de complications pulmonaires ainsi que la mortalité restant étrangement faibles au regard de la virulence de cette épidémie et de leur grande vulnérabilité habituelle face aux grippes, telle celle de 1957, ou d'autres, même anodines. La cause de ces anomalies de répartition de la mortalité, ainsi que de sa forte mortalité, plus encore celle des adultes, reste aujourd'hui encore inconnue.

Avec un système immunitaire très affaibli, pour les malades guéris de cette grippe entre fin 1918, et l'hiver 1918-1919, les complications au niveau de l'organisme restaient très présentes, des années après : ainsi, par exemple, une femme qui attendait un enfant en 1922 après avoir été malade durant l'hiver 1918-1919 pouvait décéder lors de l’accouchement. Les conséquences sanitaires de l'impact de cette pandémie furent ainsi mésestimés sur le long terme par les autorités sanitaires des pays concernés. Cependant, pour les chercheurs et les historiens, des données sont encore disponibles dans les archives médicales et sanitaires de certains pays.

Plusieurs études laissent penser que cette épidémie pourrait avoir été à l'origine d'un premier baby-boom (y compris dans des pays neutres) après la guerre[13].

Bilan humain[modifier | modifier le code]

Statistiques médicales à New York : évolution du nombre de cas de mortalité par pneumopathie (pneumonie, bronchopneumonie) pour les années 1889 à 1919, avec nette mise en évidence du pic exceptionnel de mortalité dû à la grippe de 1918.

On a par ailleurs constaté que la pandémie de 1918-1919 fut essentiellement caractérisée par trois faits :

  • Un taux de mortalité induit (ce n'est souvent pas la grippe qui tue directement) inhabituellement important pour une grippe, avec une moyenne d'environ 3 % du milliard de personnes atteintes.
  • Une morbidité extrêmement élevée, c'est-à-dire un très grand nombre de cas, estimée à 50 à 70 % de la population mondiale atteinte. Ceci s'expliquant par le fait qu'il s'agissait d'un virus grippal de type nouveau vis-à-vis duquel la population ne possédait aucune immunité.
  • Une courbe de mortalité inhabituelle, avec un pic sur les 20-40 ans, notamment aux alentours de 30 ans.

On estime qu'un tiers de la population mondiale (qui était de 1,83 milliard d'habitants à l'époque) fut contaminée, et que 50 à 100 millions de personnes en périrent, avec un consensus autour de 50 millions de morts. Un article dans le Lancet en 2006, réalisé par des chercheurs qui ont étudié les registres de décès de 27 pays, montre que la mortalité due à cette grippe varie d'un facteur 30 selon les régions et est corrélée au revenu économique moyen par habitant : à 10 % de revenu moyen en plus par habitant correspond une baisse de 10 % de la mortalité (corrélation linéaire inversement proportionnelle). Le lien entre la mortalité de cette épidémie et la pauvreté est ainsi établi[14].

Plus précisément, au cours de ces différentes vagues, il y eut 549 000 décès aux États-Unis, premier pays touché ; En France, en dépit d'une population sensiblement moins importante que celle des États-Unis, les études font état de 408 000 décès, au Royaume-Uni 220 000. De l'Allemagne et de l'Autriche, alors dans le chaos de la défaite, ne ressortent aucune étude statistique. Globalement, en Europe occidentale, ce fut sans doute près de 2 à 3 millions de morts. En Inde et en Chine, il y aurait eu environ 6 millions de morts. Au Japon, il y en aurait eu près de 250 000.

En Océanie, le bilan relatif varie selon les pays. Le gouvernement des Samoa américaines isola l'archipel et parvint à protéger sa population. À l'inverse, les autorités néo-zélandaises des Samoa occidentales firent preuve de négligence, et 90 % de la population fut infectée. 30 % de la population adulte masculine, 22 % des femmes et 10 % des enfants périrent. Des navires quittant les ports néo-zélandais apportèrent la grippe aux Tonga, à Nauru et aux Fidji ; les taux de mortalité s'y élevèrent à 8 %, 16 % et 5 %, respectivement[15]. Le taux de mortalité en Nouvelle-Zélande elle-même fut de 5 %[16].

Pour les autres pays, tels que les colonies africaines, l'Amérique du Sud et la Russie (alors en pleine refonte communiste), il n'est fait mention nulle part de quelconques statistiques, mais on peut, en fonction des populations de l'époque et de la mortalité moyenne, y estimer le nombre de morts total à près de 6 millions. On obtient ainsi de 20,5 millions à 21,5 millions de morts dus à cette pandémie.

Après plus de 30 millions de morts emportés par la guerre et cette grippe, la pandémie s'acheva officiellement définitivement vers le début de l'été 1919. En fait, elle s'est scindée en une lignée spécifiquement porcine et une spécifiquement humaine puis est devenue par la suite une grippe saisonnière sous une forme beaucoup moins virulente, évoluant par vagues tous les ans jusqu'à aujourd'hui (le virus père H1N1 étant repéré jusqu'en 1957, date à partir de laquelle il s'est réassorti en virus de type A, souche H2N2 de la « grippe asiatique », puis virus de type A, souche H3N2 de la « grippe de Hong Kong » de 1968), les grippes humaines actuelles provenant toutes du virus de 1918 à partir de combinaisons, mutations ou réassortiments[17].

Impact scientifique[modifier | modifier le code]

Du fait, sans doute, de la priorité militaire de l'époque, et malgré la virulence de cette pandémie mondiale, aucune étude scientifique approfondie ne fut entreprise. Seuls quelques médecins isolés comme Loring Miner (de) écrivirent de petits traités exposant les symptômes constatés, des statistiques de contamination ou de taux de mortalité. Les rares prélèvements conservés (par exemple dans de la paraffine solide) s'avèrent aujourd'hui dégradés et inutilisables[17].

Aucune souche n'ayant pu être conservée, aucune étude n'a pu être faite sur l'origine de sa contagiosité et de sa virulence, l'une comme l'autre restant inexpliquées jusqu'en 1950, date à laquelle le chercheur Johan Hultin (en) découvre des tissus contenant des traces du virus sur des corps d'Inuits enterrés dans le permafrost d'Alaska[18].

Cette pandémie a fait prendre conscience de la nature internationale de la menace des épidémies et maladies, et des impératifs de l'hygiène et d'un réseau de surveillance pour y faire face. Le Comité d'hygiène de la Société des Nations (SDN), ancêtre de l'OMS, a été créé à la suite de cette épidémie.

Victimes célèbres[modifier | modifier le code]

Une dactylo, à New York, au cours de l'épidémie de 1918.
Egon Schiele, Die Familie. Le peintre exécute ce tableau quelques jours avant sa mort et peu de temps après que la grippe a emporté son épouse Édith, alors enceinte de six mois — l'enfant représenté au premier plan n'a en fait pas eu le temps de naître.

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Également parce que le roi Alphonse XIII en est rapidement tombé malade. Le terme de grippe espagnole s'est répandu largement, mais au Sénégal on l'a appelée grippe brésilienne, au Brésil grippe allemande, en Pologne grippe bolchévique et en Perse, grippe britannique[6],[7].

Références[modifier | modifier le code]

  1. « Grippe », dans le Dictionnaire de l'Académie française, sur Centre national de ressources textuelles et lexicales (sens 1) [consulté le 4 janvier 2018].
  2. https://www.cdc.gov/ncidod/eid/vol12no01/05-0979.htm.
  3. http://www.fas.org/programs/ssp/bio/factsheets/H1N1factsheet.html.
  4. « Origine du virus », sur Le Figaro,
  5. « Origine de la grippe », sur Science et Avenir,
  6. « La mère de toutes les pandémies », Courrier international, no 1528,‎ 13-19 février 2020, p. 46-47.
  7. (de) Stefan Schmitt et Anna-Lena Scholz, « Die Mutter aller Pandemien », Die Zeit, nos 6/2020,‎ (présentation en ligne).
  8. Johnson N.P., Mueller J. « Updating the accounts: global mortality of the 1918-1920 “Spanish” influenza pandemic. », Bull Hist Med., printemps 2002, 76(1), p. 105-15. Citation : « This paper suggests that it was of the order of 50 million. However, it must be acknowledged that even this vast figure may be substantially lower than the real toll, perhaps as much as 100 percent understated. » Résumé.
  9. (en) Niall Johnson, Britain and the 1918-19 Influenza Pandemic, Routledge, , p. 77-80.
  10. (en) G. Dennis Shanks, Nick Wilson, Rebecca Kippen, John F Brundage, « The unusually diverse mortality patterns in the Pacific region during the 1918–21 influenza pandemic: reflections at the pandemic's centenary », The Lancet, vol. 18, no 10,‎ , p. 323 (DOI 10.1016/S1473-3099(18)30178-6).
  11. (en) Mark J. Gibbs et Adrian J. Gibbs, « Molecular virology : Was the 1918 pandemic caused by a bird flu? », Nature, vol. 440, no 7088,‎ , E8-E8 (DOI 10.1038/nature04823).
  12. (en)Flu by Eileen A. Lynch. The devastating effect of the Spanish flu in the city of Philadelphia, PA, USA.
  13. Mamelund S.E (2004) La grippe espagnole de 1918 est-elle responsable du baby-boom de 1920 en Norvège? Le cas d'un pays neutre|Population|pp F 59(2) 269-301
  14. (en) Christopher JL Murray et coll., « Estimation of potential global pandemic influenza mortality on the basis of vital registry data from the 1918—20 pandemic: a quantitative analysis », The lancet, vol. 368, no 9554,‎ , p. 2211-2218 (lire en ligne).
  15. DENOON, Donald, “New Economic Orders: Land, Labour and Dependency”, in DENOON, Donald (éd.), The Cambridge History of the Pacific Islanders, Cambridge University Press, 2004, (ISBN 0-521-00354-7) p. 247.
  16. MELEISEA, Malama, Lagaga: A Short History of Western Samoa, University of the South Pacific, 1987, (ISBN 982-02-0029-6), p. 130
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Voir aussi[modifier | modifier le code]

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Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • (en) Michael Worobey, Guan-Zhu Han et Andrew Rambaut, « Genesis and pathogenesis of the 1918 pandemic H1N1 influenza A virus » [« Genèse et pathogenèse du virus de la grippe pandémique A (H1N1) de  »], Proceedings of the National Academy of Sciences, vol. 111, no 22,‎ , p. 8107-8112 (PMID 24778238, PMCID PMC4050607, DOI 10.1073/pnas.1324197111, résumé, lire en ligne [PDF], consulté le 4 janvier 2018).
  • Laura Spinney, La Grande tueuse. Comment la grippe espagnole a changé le monde, Albin Michel, 2018, 414 p.
  • Freddy Vinet, La Grande grippe. 1918, la pire épidémie du siècle, Vendémiaire, 2018, 260 p.
  • Documents de la conférence de l'Institut Pasteur : La Grippe espagnole de 1918
  • C. Hannoun : La Grippe, éd. Techniques EMC (Encyclopédie médico-chirurgicale), Maladies infectieuses, 8-069-A-10, 1993
  • (en) J. Tautenberger et coll., « Characterization of the 1918 influenza virus polymerase genes », Nature, 6 octobre 2005
  • (en) T. Tumpey T et coll., « Characterization of the reconstructed 1918 spanish influenza pandemic virus », Science 2005, pp. 77-80

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]