Représentation sociale

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Une histoire du concept[modifier | modifier le code]

Émile Durkheim introduit en 1898 l'idée de représentation collective et fixe à la psychologie sociale la tâche d'étudier les représentations sociales[1].

En effet, la psychologie sociale située à l'interface de la psychologie et du social, de l'individuel et du collectif paraît la discipline la mieux à même de penser le social comme du cognitif et les propriétés de la cognition comme quelque chose de social relié, outre au raisonnement logique, à l'affectif et au symbolique.

La psychologie cognitive a mis en évidence les propriétés structurales de la représentation. Mais, ses modèles basés sur l'intelligence artificielle (traitement de l'information, stockage…) coupent le processus mental de sa base sociale, psychique et corporelle.

Pourtant, Henri Wallon[2] dès 1942 puis plus tard Jean Piaget[3] ont démontré l'importance de la base motrice posturale et imitative dans la représentation.

Michel Foucault[4], dans une perspective épistémologique et d'archéologie du savoir, introduit quant à lui le concept d'épistémè : il s'agit d'une conception du monde qui rassemble différents paradigmes ou représentations mentales individuelles, relatives à la pratique du monde, l'histoire, la cosmologieMichel Foucault pense que nous entrons dans une ère nouvelle, qu'il appelle hypermodernité.

Par ailleurs, les travaux analysant les conditions de la compréhension et de l'échange linguistique (John Searle[5]) postulent un arrière fond culturel, un savoir tacite, des conventions, c'est-à-dire ce qui dans la représentation est social.

Dans une perspective clinique inspirée de la psychanalyse R. Kaes[6] articule, quant à lui, dans ses travaux les processus cognitifs, les représentations à l'ordre des désirs et des affects.

Les apports récents de l'histoire (Georges Duby), de la sociologie (Pierre Bourdieu[7]), de l'anthropologie (Marc Augé[8]) reconnaissent et explicitent la fonction de la représentation dans la constitution des ordres et des rapports sociaux, l'orientation des comportements collectifs et la transformation du monde social. Par exemple Georges Duby[9] à propos de l'imaginaire du féodalisme parle de la représentation comme « membrure », « structure latente », « image simple » de l'organisation sociale assurant le passage vers différents systèmes symboliques.

Ces différentes approches permettent que psychologie cognitive et sciences sociales se retrouvent par le biais de la psychologie sociale.

En France, Serge Moscovici pose les bornes d'un vaste champ de recherche articulé autour des représentations sociales. Dans ses différents ouvrages[10],[11],[12],[13],[14], il démontre le rôle des représentations sociales dans l'institution d'une réalité consensuelle, leur fonction socio-cognitive dans l'intégration de la nouveauté, l'orientation des communications et des conduites. Il montre également que les représentations sociales peuvent être étudiées globalement comme des contenus dont les dimensions (informations, valeurs, opinions…) sont coordonnées par un principe organisateur (attitude, normes…) ou de manière focalisée comme structures de savoir organisant l'ensemble des significations relatives à l'objet concerné. Cette deuxième approche est à mettre en parallèle au concept d'organisateur central élaboré par Solomon Asch[15] en 1954 lors de ses recherches sur la formation des impressions. Jean-Claude Abric[16] a été un des premiers à s'interroger sur la structure des représentations sociales. Il pose l'existence d'un noyau central, élément stable et partagé, et d'éléments périphériques susceptibles de variations. Saadi Lahlou[17], partant de l'analyse des représentations sociales de l'alimentation, montre les relations à l’œuvre entre représentations et comportements. Il contribue au rapprochement de la psychologie sociale avec les sciences cognitives[18].

D. Jodelet en 1985[19] et en 1991[20], et ensuite Michel-Louis Rouquette en 1996[21] précisent la spécificité des phénomènes représentatifs eu égard à l'idéologie : la représentation sociale a un objet (par exemple la maladie mentale) alors que l'idéologie porte sur une classe d'objets dont les frontières demeurent en permanence ouvertes. Par exemple l'idéologie communiste pouvait inspirer des jugements sur la religion mais aussi la psychanalyse, etc.

L'idéologie interprète et ne distingue pas ce qui est interprétable de ce qui ne l'est pas. L'idéologie apparaît comme un ensemble de conditions et de contraintes cognitives présidant à l'élaboration d'une famille de représentation sociale, elle se situe à un niveau de généralité plus grand. Ce sont les mêmes conditions et contraintes cognitives qui d'une part lient ensemble certaines représentations et d'autre part rejettent les représentations différentes ou antagonistes. Ce même mécanisme explique en partie comment les membres d'un groupe réflexif s'identifient sans se connaître. Michel-Louis Rouquette écrit « Derrière la diversité apparente des préférences et des engagements se situent des règles configurantes d'origine sociale ».

Définition du concept[modifier | modifier le code]

Après cet aperçu de l'histoire somme toute assez brève du concept de représentation sociale, nous allons maintenant nous attacher à le définir précisément.

Plusieurs auteurs (Piaget[22], Moscovici[12], C. Herzlich[23]) ont tenté de formuler des définitions rendant compte des différentes dimensions du concept de représentation sociale, nous en proposerons deux, l'une dynamique (Jodelet), l'autre plus descriptive (Fischer) :

D'après Denise Jodelet[modifier | modifier le code]

« Le concept de représentation sociale désigne une forme de connaissance spécifique, le savoir de sens commun, dont les contenus manifestent l'opération de processus génératifs et fonctionnels socialement marqués. Plus largement, il désigne une forme de pensée sociale. Les représentations sociales sont des modalités de pensée pratique orientées vers la communication, la compréhension et la maîtrise de l'environnement social, matériel et idéal. En tant que telles, elles présentent des caractères spécifiques sur le plan de l'organisation des contenus, des opérations mentales et de la logique. Le marquage social des contenus ou des processus de représentation est à référer aux conditions et aux contextes dans lesquels émergent les représentations, aux communications par lesquelles elles circulent, aux fonctions qu'elles servent dans l'interaction avec le monde et les autres. »[24]

D'après G.N. Fischer[modifier | modifier le code]

« La représentation sociale est un processus, un statut cognitif, permettant d'appréhender les aspects de la vie ordinaire par un recadrage de nos propres conduites à l'intérieur des interactions sociales »[25]

Structure d'une représentation sociale[modifier | modifier le code]

Selon Abric [26],[16], la représentation sociale se structure en éléments organisateurs, stables et non négociables (formant le noyau de la représentation) autour duquel des éléments périphériques instables et négociables exercent le rôle de tampon à la réalité. Dans l'expérience qui lui permit d'avancer cette théorie, Abric mit à jour en exemple, les éléments nucléaires de la représentation sociale de l'Artisan : ces cinq éléments que sont « travailleur manuel », « amour du métier », « travail personnalisé », « travail de qualité » et « apprenti », sont dits non négociables du fait qu'ils constituent les éléments indispensables qu'un objet social doit comporter pour appartenir à cette représentation. Ainsi, un artisan qui ne présente pas un certain amour du métier, par exemple, ne peut être réellement considéré comme tel. De nombreux éléments plus instables peuvent caractériser l'objet social sans pour autant y être associé de manière systématique. De tels éléments « périphériques » permettent de classer aisément un objet social au sein de la représentation sociale - remplissant alors leur rôle facilitateur de gestion de la réalité sociale - tout en maintenant une certaine souplesse : l'objet social peut ou non présenter ces éléments sans que leur nature n'en soit fondamentalement affectée.

À l'inverse, une modification d'un des éléments du noyau, comme le montre Guimelli (1985), aura pour effet de transformer radicalement la représentation.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Émile Durkheim. 1898. Représentations individuelles et représentations collectives, Revue de métaphysique et de morale, VI, p. 273-302
  2. Henri Wallon. 1942. De l'acte à la pensée. Paris, Flammarion
  3. Jean Piaget. 1950. Introduction à l'épistémologie génétique. Paris, PUF
    PIAGET (J.). 1962. « Le rôle de l'imitation dans la formation de la représentation ». In Évolution psychiatrique. p. 27, p. 141-150.
  4. Michel Foucault. 1966. Les Mots et les Choses, une archéologie des sciences humaines. Réédité chez Gallimard en 1995, NRF. Public.
  5. John Searle. 1983. Intentionality. An essay in the philosophy of mind. Cambridge, Cambridge University Press
  6. R. Kaes, 1976 L'appareil psychique groupal. Construction du groupe, Paris, DUNOD. KAES (R), 1980-1981 "Éléments pour une psychanalyse des mentalités, Bulletin de psychologie, p. 34, p. 451- 463.
  7. Pierre Bourdieu. 1982. Ce que parler veut dire. L'économie des échanges linguistiques, Paris Fayard.
  8. Marc Augé. 1979. Symbole, fonction, histoire. Les interrogations de l'anthropologie. Paris, Hachette.
  9. Georges Duby. 1978. Les trois ordres ou l'imaginaire du féodalisme. Paris, Gallimard.
  10. Serge Moscovici. 1961. La psychanalyse, son image et son public. Paris, PUF.
  11. Serge Moscovici. 1984. Le domaine de la psychologie sociale. Introduction à S. MOSCOVICI (Ed). La psychologie sociale. Paris, PUF.
  12. a et b Serge Moscovici. 1961. La psychanalyse, son image et son public. Paris, PUF
  13. Serge Moscovici. 2012. Culture et raisons. Paris, Ehess.
  14. Serge Moscovici. 2013. Le scandale de la pensée sociale. Paris, Ehess.
  15. Solomon Asch. 1954. Effects of group pressure on the modification and distorsion of judgments. In Guetzkow H. Groups, leadership and men. Pittsburgh, Carnegie.
  16. a et b Abric, J.-C. (Ed.) (1994). Pratiques sociales et représentations. Paris, PUF.
  17. Lahlou, S. (1998). Penser manger. Alimentations et représentations sociales (p. 241). Paris: PUF.
  18. Lahlou, S. & Abric J.-C. (2011) “What are the ‘ elements ’ of a representation ?” Papers on Social Representations 20:1–10.
  19. D. Jodelet. 1985. Civils et bredins rapport à la folie et représentation sociale de la maladie mentale. Thèse pour le doctorat d'état. Paris, EHESS
  20. JODELET (D.). 1991. L'idéologie dans l'étude des Représentations Sociales. In V. Aesbischer, J.P. Deconchy, R. Lipiansky. Idéologies et représentations sociales. DelVal : Fribourg.
  21. ROUQUETTE (M.L.). 1996. « Représentations et idéologie ». In Deschamps J.C., Beauvois J.L. Des attitudes aux attributions. Grenoble Presses Universitaires de Grenoble, p. 171.
  22. Jean Piaget. 1926. La représentation du monde chez l'enfant. Paris, PUF
  23. HERZLICH (C.). 1969. Santé et maladie Analyse d'une représentation sociale. Paris, MOUTON
  24. JODELET (D.). 1984. Représentations sociales : phénomènes, concepts et théorie. In : MOSCOVICI.(S) ; Psychologie sociale. Paris, PUF, p. 357-378.
  25. FISCHER (G.N.). 1987. Les concepts fondamentaux de la psychologie sociale. Presses de l'université de Montréal. Dunod. p. 118.
  26. Abric, J.-C. (1984). L'artisan et l'artisanat : analyse du contenu et de la structure d'une représentation sociale, Bulletin de psychologie, 27, no 366, p. 861-876

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Ouvrages

  • Moscovici, S. 1961, La psychanalyse son image son public, Paris, Presses Universitaires de France.
  • Kaës, R. 1968. Images de la culture chez les ouvriers français. Paris, Cujas.
  • Herzlich, C. 1969/1992. Santé et maladie, analyse d’une représentation sociale. Paris-La Haye, Mouton et EHESS.
  • Chombart De Lawe, M.-J. 1971. Un monde autre : l’enfance. De ses représentations à son mythe. Paris, Payot.
  • Farr, R., Moscovici, S. (Eds.) 1984. Social representations. Cambridge, Cambridge University Press.
  • Jodelet, D. (Ed.), 1989, Les représentations sociales, Paris, PUF.
  • Jodelet, D. 1989. Folies et représentations sociales. Paris, PUF.
  • Duveen, G., Lloyd, B. (Eds.) 1990. Social representations and the development of knowledge. Cambridge, Cambridge University Press.
  • Doise, W., A. Clémence, F. Lorenzi-Cioldi 1992. Représentations sociales et analyses de données. Grenoble, PUG.
  • Breakwell, G. & D. Canter (Eds) 1993. Empirical Approaches to Social Representations. Oxford, Clarendon Press
  • Abric, J.-C. (Éd.). 1994. Pratiques sociales et représentations. Paris, PUF.
  • Guimelli, C. 1994. Structures et transformations des représentations sociales. Neuchâtel: Delachaux et Niestlé.
  • Rouquette, M.-L. , 1997, La chasse à l’immigré. Violence, mémoire et représentations. Sprimont : Mardaga.
  • Flick, U. (Ed.). 1998. The Psychology of the Social. Cambridge, Cambridge University Press.
  • Rouquette, M.-L. & Rateau, P. 1998, Introduction à l'étude des représentations sociales. Grenoble: Presses Universitaires de Grenoble.
  • Lahlou, S. 1998. Penser, manger. Paris, P.U.F.
  • Guimelli, C. 1999, La pensée sociale. Paris, Presses Universitaires de France.
  • Moscovici, S. 2000. Social Representations: Explorations in Social Psychology (edited and introduced by Gerard Duveen). Cambridge, Polity Press.
  • Deaux K. & G. Philogene (Eds.) 2001. Representations of the social. Oxford, Blackwell.
  • Doise, W. 2001. Droits de l’homme et force des idées. Paris, PUF.
  • Aric, J.-C. (Éd.). 2003. Méthodes d’étude des représentations sociales. Paris, Erès.
  • Flament, C. & Rouquette, M.-L. 2003, Anatomie des idées ordinaires: Comment étudier les représentations sociales. Paris, Armand Colin.
  • Wagner, W. & Hayes N. 2005. Everyday Discourse and Common Sense. The Theory of Social Representations. Hampshire, Palgrave.
  • Haas, V. (Éd.) 2006. Les savoirs du quotidien. Transmissions, Appropriations, Représentations. Rennes, PUR.
  • Jovchelovitch, S. 2007. Knowledge in context. Representations, community and culture. London, Routledge
  • Kalampalikis, N. 2007. Les Grecs et le mythe d’Alexandre. Etude psychosociale d’un conflit symbolique à propos de la Macédoine. Paris, L’Harmattan
  • Markova, I. 2007. Dialogicité et représentations sociales. Paris, PUF.
  • Rouquette, M.-L. (Ed.), 2009, La pensée sociale. Toulouse : Érès.
  • Moscovici, S. 2012. Raison et cultures. Paris, Éditions de l'Ehess.
  • Moscovici, S. 2013, Le scandale de la pensée sociale, Paris, Éditions de l'Ehess.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]