De l'esprit des lois

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
(Redirigé depuis L'Esprit des Lois)
Aller à : navigation, rechercher
Page d'aide sur l'homonymie Ne doit pas être confondu avec L'Esprit d'Éloi.
De l'esprit des lois
Image illustrative de l'article De l'esprit des lois
Page de garde de la nouvelle édition revue et corrigée de 1749 de De l'esprit des lois publiée par Chatelain,

Auteur Montesquieu
Genre Essai
Pays d'origine Drapeau de la France France
Lieu de parution Genève 1789
Date de parution 1748

De l'esprit des lois est un traité de théorie politique publié par Montesquieu à Genève en 1748. Cette œuvre majeure, qui lui a pris quatorze ans de travail, a d'abord été publiée sans nom d'auteur à cause de la censure, et a fait l'objet d'une mise à l'Index en 1751.

Dans cet ouvrage, Montesquieu suit une méthode révolutionnaire pour l'époque : il refuse de juger ce qui est par ce qui doit être, et choisit de traiter des faits politiques en dehors du cadre abstrait des théories volontaristes et jusnaturalistes[1]. Il défend ainsi une théorie originale de la loi : au lieu d'en faire un commandement à suivre[2], il en fait un rapport à observer et à ajuster entre des variables. Parmi ces variables, il distingue des causes culturelles (traditions, religion, etc.) et des causes naturelles (climat, géographie, etc.). Il livre à partir de là une étude sociologique des mœurs politiques.

De l'esprit des lois paraît sans nom d'auteur à Genève, vers la fin octobre, début novembre 1748[3], grâce à l'aide financière de Mme de Tencin qui achète également nombre d'exemplaires pour les donner à ses amis. Cette dernière se chargera ensuite de la publication des Errata de cette première édition très fautive et amputée (500 exemplaires qui sont distribués gratuitement avec les volumes non encore vendus), de la réédition chez Barrillot en 1749, puis finalement, avec l'aide de Claude Gros de Boze, de celle de Paris la même année, chez Huart, revue et corrigée par l'auteur[4]. Signe du succès de cet ouvrage, de nombreuses éditions pirates virent le jour la même année, dont une édition parisienne en janvier extrêmement fautive.

À la parution de l'ouvrage, Montesquieu est l'objet des plus vives critiques de la part de conservateurs[5] et d'ecclésiastiques. Des louanges sont émises par les encyclopédistes comme D'Alembert, fils naturel de Mme de Tencin, qui lui écrira un éloge. Certains encyclopédistes lui reprochent toutefois une certaine forme de conservatisme (Montesquieu était favorable à l'aristocratie). On lui reproche aussi son déterminisme dans sa théorie des climats. Montesquieu répondra à toutes ces critiques par Défense de l'esprit des lois, publié en 1750.

Certains lisent dans De l'esprit des lois la promotion d'un système aristocratique très libéral, d'autres une mise en garde envers les monarques et les nobles quant au risque de despotisme (d'un seul ou de tous) s'ils ne se partagent pas le pouvoir. Certains estiment que De l'esprit des lois a inspiré la rédaction de la Constitution française de 1791 (notamment ses pages concernant la séparation des trois pouvoirs : exécutif, législatif et judiciaire) ainsi que la rédaction de la Constitution des États-Unis d'Amérique (principe des checks and balances). Des commentateurs modernes s'inscrivent en faux contre la réduction de Montesquieu à un théoricien de la séparation des pouvoirs, et même du libéralisme politique.

Organisation de l'œuvre[modifier | modifier le code]

L'œuvre peut être découpée en cinq grandes parties :

  • Une théorie sur les types de gouvernements ;
  • La liberté politique ;
  • La théorie des climats ;
  • L'esprit général ;
  • Et les échanges.

La théorie des types de gouvernements[modifier | modifier le code]

Du livre I à VIII, Montesquieu introduit son propos en décrivant trois différents types de gouvernements : la république, la monarchie, et le despotisme.

Chaque type est défini d'après ce que Montesquieu appelle le « principe » du gouvernement, c'est-à-dire le sentiment commun qui anime les hommes vivant sous un tel régime. La république (qui se subdivise elle-même en république démocratique ou république aristocratique), fondée sur une organisation plus ou moins égalitaire, est animée par la vertu, passion de l'égalité. La monarchie, fondée de son côté sur l'inégalité assumée et la différenciation, est animée par la passion de l'honneur. Le despotisme, enfin, est un régime d'égalité, mais subie (même en cas de différenciation sociale : l'inégalité n'est qu'apparente, il y a égalité de tous dans l'impuissance) : son principe est la crainte.

Contrairement à ce qui apparaît de prime abord, la typologie des régimes politiques selon Montesquieu est, au fond, dualiste – le despotisme correspondant à la dégénérescence possible de tout régime. Nous sommes donc soit face à un gouvernement sain (qu'il soit démocratique, aristocratique ou monarchique), garant de la paix et de la liberté ; soit avons-nous affaire à un régime dégénéré, où règne l'oppression (le despotisme).

La conception de la liberté politique[modifier | modifier le code]

Au livre XI, il fait une analyse de ce qu'est la liberté et conclut sur la nécessaire séparation des pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire.

« C'est une expérience éternelle que tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser (...) Pour qu'on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir[6]. »

La théorie des climats[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Théorie des climats.

Du livre XIV à XVIII, Montesquieu professe sa théorie sur les climats, qui seraient un facteur d'explication du comportement des peuples. Selon Montesquieu l'intelligence, la force et le courage sont déterminés par les conditions climatiques. Pour lui les personnes vivant dans des climats chauds sont plus enclines à la paresse, développent moins l'esprit d'entreprise et sont moins honnêtes que les populations des climats froids qui sont plus intelligentes, plus courageuses et plus entreprenantes. Cette partie de l'œuvre a eu une postérité plus limitée, la théorie climatique héritée d'Hérodote étant passée de mode dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle.

Le concept d'« esprit général »[modifier | modifier le code]

Au livre XIX, il détaille ce qui peut influencer les lois : les mœurs, le climat, la recherche de la liberté, etc.

Chapitre remarquable : De l'esclavage des nègres[modifier | modifier le code]

Le chapitre V du livre XV de l'œuvre est souvent utilisé comme exemple de l'usage de l'ironie en littérature des idées. Montesquieu y use en effet de l'ironie pour dénoncer les esclavagistes. Il faut donc bien préciser que Montesquieu était anti-esclavagiste militant, contrairement à ce que pourraient laisser penser certains de ses paragraphes pris hors de leur contexte.[réf. nécessaire] Il utilise en vérité des arguments en faveur de l'esclavagisme pour bien montrer qu'ils sont ridicules. En quelques mots, il y pointe à la fois la brutalité des Européens avec les Indiens (« Les peuples d'Europe ayant exterminé ceux de l'Amérique[7]. »), les mécanismes à la base du racisme qui font justifier la traite des Noirs par les esclavagistes de l'époque (« On ne peut se mettre dans l'esprit que Dieu, qui est un être très sage, ait mis une âme, surtout une âme bonne, dans un corps tout noir[7]. ») et l'impiété de ceux qui se disent chrétiens et qui pratiquent l'esclavage (« Il est impossible que nous supposions que ces gens-là soient des hommes ; parce que, si nous les supposions des hommes, on commencerait à croire que nous ne sommes pas nous-mêmes chrétiens[7] »).

Lectures de l'œuvre[modifier | modifier le code]

Plusieurs commentateurs remettent en cause la lecture dominante de L'Esprit des lois, comme description et théorisation du libéralisme politique.

Pour Charles Eisenmann en 1933 et Louis Althusser en 1959, Montesquieu n'a jamais été un théoricien de la séparation des pouvoirs. Son dessein serait au fond de convaincre la noblesse qu'elle a à perdre d'un despote qui pourrait provoquer des soulèvements, et de convaincre les monarques qu'ils ont à perdre à ne pas s'appuyer sur la noblesse. La « modération » prônée par Montesquieu consisterait, dans cette optique, en le partage du pouvoir avec la noblesse.

Dans La solitude de Montesquieu : le chef-d'œuvre introuvable du libéralisme (2011), Jean Goldzink conteste la lecture dominante faite de Montesquieu, qui consiste à y voir un théoricien du libéralisme dans la lignée de John Locke et de sa pensée du droit naturel. Il rappelle que Montesquieu conteste l'idée de droits attachés à la personne humaine, qui préexisteraient et surpasseraient les lois particulières, et que tout le projet de De l'esprit des lois est de fonder une science politique concrète prenant acte de la diversité des situations, donc aux antipodes de l'universalisme abstrait qu'implique le jusnaturalisme.

Pour Guillaume Barrera, auteur de Les lois du monde : enquête sur le dessein politique de Montesquieu (2009), le livre de Montesquieu, loin d'être simplement descriptif, est à visée pratique. En révélant les combinaisons qui permettent ou entravent l'accès des communautés humaines organisées à la prospérité, De l'esprit des lois montrerait aux États comment “développer leur puissance”.

Les premières éditions[modifier | modifier le code]

Inventaire établi par Louis Vian (l'orthographe est différente au XVIIIe siècle) :

« De l'Esprit des Loix, ou du rapport que les loix doivent avoir avec la constitution de chaque gouvernement, mœurs, climat, religion, commerce, etc. (sic) ; à quoi l'auteur a ajouté des recherches sur les lois romaines touchant les successions, sur les lois françaises et sur les lois féodales », s.d. [1748], Genève, Barrillot & Fils, 2 vol. in-4°.

(Édition originale « mutilée » dont l'impression a été surveillée par le pasteur suisse Jacob Vernet. Elle parut à la fin d'octobre, début novembre 1748. La pagination de la préface ne commence qu'au 3e feuillet. Il existe des cartons : dans le 1er vol., pages 23, 27, 29, 37, 45, 47, 85, 87, 185, 227, 261 ; dans le 2e, pages 268, 274, 428. Nota Bene : il y a des exemplaires qui ont les deux feuillets volants d'« errata » payés par Mme de Tencin).

— [Idem], s.d., A Genève [Paris], Chez Barillot, & Fils [Laurent Durand], 4 to., 2 vol. in-4°, 522 p. et 564 p.

(Réimpression parisienne non autorisée de la mi-janvier 1749, similaire à celle de Genève, mais comportant une faute d'orthographe dans le nom de l'éditeur - Barillot écrit avec un « r » ! - et un feuillet d'« errata » relié à la fin du premier volume pour les deux volumes. Il y eut trois rééditions de cette édition pirate très fautive, qui corrigent certaines fautes de l'édition originale, tout en ajoutant d'autres).

— 1749. Leyde [Lyon ?], Chez les libraires associés, 2 t. en 1 vol. in-4°.

(Cette édition contient deux errata et les changements faits par l'auteur sur l'édition originale de 1748.).

— 1749. Londres, 2 vol. in-4°.

— Nouvelle édition, revue et corrigée, avec des changements considérables donnés par l'auteur. 1749. Genève, Barrillot et fils, 3 vol. in-8.

(Édition corrigée par Montesquieu, imprimée grâce à l'aide de Mme de Tencin).

— S. d. Genève [Paris], Barillot et fils [Huart], 3 vol. in-12.

(Cette édition, probablement faite à Paris sous les yeux de l'auteur, est enrichie d'un avertissement, de corrections, d'une table des matières et d'une carte géographique. C'est sans doute celle que Montesquieu appelle, dans une lettre à Grosley, « l'édition la plus exacte, imprimée en 3 vol. in-12, chez Huart, libraire à Paris, rue Saint-Jacques. » 1re édition contenant une carte géographique.).

— S. d. Genève, Barrillot et fils, 3 vol. in-12.

— Nouvelle édition, corrigée par l'auteur et augmentée d'une table des matières et d'une carte géographique pour servir à l'intelligence des articles qui concernent le commerce. 1749. Genève, Barrillot, 2 vol. in-4°.

— 1749. Amsterdam, Chatelain, 4 vol. in-12.

Hommages[modifier | modifier le code]

Montesquieu et L'Esprit des lois.

En hommage, une rue du centre historique de Bordeaux s'appelle « rue Esprit-des-Lois ». Il existe également une « Rue Montesquieu » à proximité.

Le recto du billet de banque 200 francs Montesquieu de 1982 montre une figure allégorique tenir un blason mentionnant L'esprit des lois.

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Il s'oppose par là à l'approche de John Locke dans le Traité du gouvernement civil, et à ce qui sera celle de Jean-Jacques Rousseau dans Du contrat social.
  2. La définition de la loi comme commandement se retrouve, notamment et sous des formes différentes, chez Thomas Hobbes et Jean-Jacques Rousseau.
  3. Chez Genève Barrillot et Fils, s.d. 2 vol. in-4°. p. de 4 ff.n.ch., XXIV, 522 p. ch. pour le t. I ; 2 ff.n.ch. XVI, 564 p. ch. pour le t. II. (cf. Tchemerzine-Scheler, IV, 929 ; PMM, 197 ; En français dans le texte, 138 et C. Volpilhac-Auger, G. Sabbagh et F. Weil, Un auteur en quête d'éditeurs ? Histoire éditoriale de l'œuvre de Montesquieu, Paris, 2011, p. 24-146).
  4. Jean Sareil, Les Tencins, Droz, Genève, 1969, p. 396.
  5. Voir ici une critique janséniste dans Nouvelles ecclésiastiques du 9 octobre 1749.
  6. De l'esprit des lois, Livre XI chapitre IV (Wikisource)
  7. a, b et c De l'esprit des lois, Livre XV chapitre V : De l'esclavage des nègres (Wikisource)

Liens externes[modifier | modifier le code]

Sur les autres projets Wikimedia :