Argot français contemporain

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L'argot français contemporain est une forme d'argot parlé en France par une partie de la jeunesse.

L'argot contemporain répond aux mêmes finalités que l'argot classique. Il conserve notamment les mêmes fonctions exclusive et identitaire, même si c'est cette dernière qui prédomine. Cependant, l'apparition du langage SMS et surtout la diffusion de la culture hip-hop sur une large échelle a permis deux évolutions :

  • D'une part il a permis de diffuser cet argot dans la société en dehors des quartiers populaires où il était utilisé principalement, ce qui a déplacé une partie du vocabulaire propre à cet argot dans le registre familier.
  • D'autre part, il a permis une relative unification de cet argot au niveau du pays, même si des nuances locales et régionales continuent d'exister.

Histoire[modifier | modifier le code]

L'apparition de l'argot contemporain semble concomitant avec l'urbanisation massive des banlieues dans les années 1970, et la création de grands quartiers populaires destinés à loger les populations d'ouvriers et d'employés, en majorité immigrés.

Celui-ci s'est constitué petit à petit à partir d'une base apportée par l'argot classique, avec des mots comme condé ou daron, complétée par de nouveaux mots d'origine diverses, comme garrot venant de l'arabe et probablement apporté par le lexique des populations immigrées, ou encore des créations nouvelles issues de mécanismes anciens comme le verlan. C'est cet ensemble de mots qui caractérise de nos jours l'argot populaire moderne.

En revanche, la marginalisation effective d'une grande partie des « jeunes des banlieues », qui connaît notamment un niveau d'étude inférieur à celui des jeunes en général et un taux de chômage plus élevé, a favorisé le développement de ce langage, par effet de repli sur soi. En ce sens, l'argot contemporain est un sociolecte.

Construction[modifier | modifier le code]

Si l'argot français contemporain modifie la syntaxe du français en la simplifiant, sa construction épouse des formes similaires à celle de l'argot classique. Comme dans tout argot la différenciation est principalement d'ordre lexical ; elle se situe au niveau du vocabulaire.

Voir à propos des formes de construction l'article principal argot.

Les traits caractéristiques de l'argot français contemporain, qui le distingue de l'argot classique, sont :

  • L'utilisation du verlan : le verlan permet de créer un vocabulaire nouveau avec comme limite le nombre de mots de la langue d'origine, même si les mots de plus de trois syllabes font rarement l'objet d'une inversion.
    • Exemple : Mon reup, il était trop venère..(Mon père était très énervé): Père donne Reup et Enervé Venère..
    • Exemple : le mot Arabe a donné Beur (qui est passé au registre familier), pour donner ensuite rebeu, qui est donc un « verlan de Beur ». Il convient de noter que Beur ne désigne pas tous les Arabes, mais seulement ceux qui ont la nationalité française et dont les parents sont d'origine maghrébine.

Cependant, l'utilisation du verlan n'est pas en soi un phénomène nouveau. Voir l'article consacré au verlan pour plus de précisions.

  • L'utilisation de mots étrangers : elle est souvent liée à l'origine nationale des familles des locuteurs, qui sont d'ailleurs fréquemment bilingues, mais aussi à l'omniprésence du franglais.
    • Exemple : Misquina, elle fait tièp (De misquine = pauvre en arabe et tièp = pitié en verlan: La pauvre, elle fait pitié).
    • Exemple : Je suis speed (Je suis pressé).
    • Exemple : cette go, elle bédave pas (De go = fille en bambara, derivé de l'anglais girl et bédave = fumer, en gitan : Cette fille ne fume pas).
    • Ainsi, les Français d'origine maghrébine étant une composante importante des populations des quartiers populaires, l'arabe tient naturellement une place de choix dans le vocabulaire de l'argot contemporain.

Les influences des langues étrangères dans l'argot sont bien évidemment influencées par les origines des immigrants selon l'époque. L'exception étant le Rom, qui fournit une quantité énorme de mots à l'argot français, dépassant largement la seule communauté gitane, et ce depuis l'origine même de l'argot. Les exemples foisonnent: rodave, piyave, shourav, bikrav, rayav, bouillav, maramé, gadjo, gadji, candav, pashav…

Discussions sociologiques : l'argot comme facteur d'exclusion sociale ?[modifier | modifier le code]

Argot et exclusion sociale[modifier | modifier le code]

Par le nombre de ses locuteurs, l'argot français contemporain est un phénomène social de grande ampleur.

Certains, à l'instar du linguiste Alain Bentolila, soulignent que cet argot est un facteur d'exclusion des jeunes des banlieues[1]. Il estime que la proportion des jeunes ne parlant que cette langue serait de 10 % à 15 % en France. Il ne s'en prend pas à l'argot contemporain en tant que tel, mais les locuteurs de l'argot contemporain auraient un vocabulaire moins riche que les francophones en général, ce qui favoriserait un repli communautaire. Selon Bentolila, la promotion de l'argot contemporain, notamment au travers des textes de rap, constitue un discours démagogique visant à masquer une inégalité linguistique se nourrissant de l'exclusion et l'alimentant à son tour.

Le sociologue Bernard Lahire[2],[3] s'oppose à Bentolila, celui-ci en prenant l'illettrisme comme une des causes principales de l'exclusion sociale inverserait l'ordre de causalité. Ce sont des facteurs socio-économiques (chômage de masse, échec scolaire) qui entraînent l'exclusion et la constitution d'une langue identitaire est une réponse à cette exclusion. La fracture linguistique répond à la fracture sociale. Pour Lahire, c'est parce que ces jeunes se sentent rejetés par la société française qu'ils en rejettent la langue légitime.

Bernard Lahire pourfend de manière plus générale le discours qui subrepticement passe de l'association illettrisme-exclusion sociale à l'association illettrisme-inhumanité. D'après lui, Bentolila serait un intellectuel jugeant, à l'aune de son propre capital intellectuel, qui est digne d'être socialisé, et qui ne l'est pas. Il ferait preuve d'un ethnocentrisme terrifiant en plaçant la maitrise de l'écrit comme condition d'humanité et en avançant que les personnes ne maitrisant pas la langue académique ont des capacités intellectuelles moindres. Bentolila s'est défendu de telles accusations de purisme et de mépris de classe en déclarant que sa principale préoccupation est de « savoir comment distribuer de façon équitable le pouvoir linguistique afin que certains ne soient pas exclus de la communauté de parole de lecture et d’écriture  » [4]

Argot et constitution d'une contre-culture hip-hop[modifier | modifier le code]

Concernant l'utilisation de l'argot contemporain comme un des instruments de construction des textes de rap, certains[Qui ?] soulignent que la puissance poétique et évocatrice de ce langage a contribué au rayonnement de la culture hip-hop francophone, et a intégré, de fait, l'argot français contemporain à la culture francophone générale, au même titre que l'argot classique avec les dialogues de Michel Audiard ou les romans policiers de San-Antonio. Il faut toutefois remarquer que l'argot contemporain n'est pas le seul mode d'expression des rapeurs. Le slam est une autre forme d'expression populaire qui émerge en France depuis quelques années. D'autres[Qui ?], au contraire, estiment que la valeur poétique de l'argot français contemporain est toute relative, et n'est qu'un révélateur de plus du fossé socio-économique et culturel existant en France.

Cette controverse est loin d'être nouvelle[5] dans le paysage culturel français. En effet, elle a déjà eu lieu au siècle dernier lorsque les poètes maudits, auto-qualifiés de décadents choisirent de travestir la langue pour se doter d'un langage propre. On retrouve à cette époque, et de tout temps cette polémique opposant enrichissement de la langue, imagerie et richesse poétique à une possible décrépitude du parler, comme illustré par cette citation de Voltaire: « N'employez jamais un mot nouveau, à moins qu'il n'ait ces trois qualités : d'être nécessaire, intelligible, et sonore. Des idées nouvelles, surtout en physique, exigent des expressions nouvelles ; mais substituer à un mot d'usage un autre mot qui n'a que le mérite de la nouveauté, ce n'est pas enrichir la langue, c'est la gâter. »

Il semblerait que la langue soit perpétuellement réinventée par chaque nouvelle génération, soucieuse de renouveler son vocabulaire pour mieux se l'approprier. Ceci ne doit cependant pas masquer des questionnements d'ordre sociologique, mais permet de relativiser les discours faisant du développement de la langue populaire un signe de déclin social.

Ainsi, il est indéniable, toute autre considération mise à part, que le fait de parler l'argot des banlieues marque le locuteur (et c'est une des fonctions de l'argot en général) comme venant d'un milieu socio-géographique déterminé, ce qui peut conduire ses interlocuteurs, qu'ils soient ou non du même milieu social, à se conduire en fonction de préjugés qu'ils auraient vis-à-vis de tel ou tel groupe. En ce sens, l'argot contemporain est un marqueur social plutôt qu'un facteur d'exclusion en tant que tel.

Références[modifier | modifier le code]

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Tengour, Abdelkarim, Tout l'argot des banlieues : le dictionnaire de la zone en 2600 définitions, Éditions de l'Opportun, 2013, ISBN 9782360752669
  • Jean Pierre Goudaillier, Comment tu tchatches ! Dictionnaire du français contemporain et des cités
  • Bernard Lahire, L'Invention de l'illettrisme. Rhétorique publique, éthique et stigmates, Paris, La Découverte
  • Quentin Leclerc et Michel Pimpant, Les Boloss des Belles Lettres, la littérature pour tous les waloufs, J'ai lu, Flammarion