Alexandre d'Aphrodise

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Ruines du temple d'Aphrodite, sur le site de l'ancienne cité d'Aphrodisias.

Alexandre d’Aphrodise ou d’Aphrodisias (en grec : Ἀλέξανδρος ὁ Ἀφροδισιεύς), né à Aphrodisias en Carie (Asie Mineure) vers 150, fut un philosophe péripatéticien du IIe siècle. Alexandre fut l’élève puis l’adversaire des péripatéticiens Herminus et Sosigène. Il enseigna la pensée d’Aristote à Athènes[1], vers 198, sous l'empereur romain Septime Sévère. Il est « professeur » (διδάσκαλος / didáskalos). La date de sa mort pourrait être vers 215.

Alexandre d’Aphrodise commentateur[modifier | modifier le code]

Surnommé « le second Aristote » et l’« Exégète » (ὁ ἐξηγητής), il a laissé sur presque toutes les parties des écrits de ce philosophe d'importants commentaires, les plus anciens qui nous soient parvenus. Ses commentaires ont servi de sources et de modèles pour ses successeurs grecs et byzantins et furent traduits en syriaque, arabe et latin. On lui attribue la forme du « grand commentaire » qui sera reprise par le péripatétisme arabe. « L'exégèse d'Alexandre d'Aphrodise s'inspire du principe qu'il faut expliquer Aristote par Aristote. Alexandre cherche ce qu'Aristote a voulu dire, non ce qu'il aurait dû dire ; il essaie de comprendre en recourant à des passages parallèles de son œuvre ou à d'autres sources. Lorsqu'il n'y arrive pas, il indique les différentes interprétations possibles et propose celle qui lui paraît le mieux convenir ; là où le sens est clair, Alexandre se contente d'émettre de brèves remarques. » [2].

Alexandre d'Aphrodise a discuté de la théorie aristotélicienne des quatre causes dans deux textes : le De fato, et le commentaire au deuxième chapitre du livre Delta de la Métaphysique d'Aristote[3].

Alexandre d’Aphrodise philosophe[modifier | modifier le code]

Alexandre pense que tout changement se produit dans le temps.

Le concept de la Table rase chez Alexandre d’Aphrodise[modifier | modifier le code]

Le Table rase, concept philosophique, a produit chez Alexandre d'Aphrodise une synthèse paradoxale de la position d’Aristote et des stoïciens vis-à-vis de la connaissance. Sous l’influence de ceux-ci[4] qu’il combattit par ailleurs dans ses traités Du destin et De la providence, Alexandre réinterprète la théorie de la connaissance aristotélicienne en mettant particulièrement l'accent sur ce qu'il appelle intellect en puissance ou intellect matériel[5] et qu'il définit comme une « aptitude à être le receptacle des formes, ressemblant à une tablette non écrite, ou plutôt à la "non-écriture" d'une tablette [...] car la tablette est déjà l'un des êtres[6] ». Commun à l'ensemble des êtres humains, l'intellect matériel est comparé à l'âme d'un disciple prête à tout apprendre de son maître[7]. De plus, le fait que chez Alexandre l'intellect agent soit considéré comme étant séparé des autres types d'intellect et comme « [venant] en nous du dehors[8] » contribue à faire de l'intellect matériel propre à tout être humain quelque chose de purement passif qui reçoit son contenu d'un ailleurs.

Il a en outre écrit en son propre nom les traités suivants :

  • Apories physiques, d'authenticité douteuse ;
  • Problèmes moraux, 1 livre ;
  • De l'âme, 2 livres conservés, le second d'authenticité douteuse ;
  • De l'intellect (De intellectu) ;
  • Du destin (Περὶ εἱμαρμένης, De fato) ;
  • Du mélange.

On connaît l’existence par Simplicios de Cilicie d'une exégèse sur le Traité du ciel d'Aristote, désormais perdue.

Récemment en examinant le Palimpseste d'Archimède, les savants ont découvert quelques fragments de son commentaire perdu Des Catégories[9].

Le premier livre du De anima a joué un rôle très important jusqu'à la Renaissance. D'une part, il soutient que l'âme n'est que la forme d'un mélange d'éléments physiques qui se défait en même temps que ce mélange. L'âme est donc mortelle, ce qui ne manqua pas de scandaliser les scolastiques latins.

Surtout, il y élabore une théorie de l'intellect combattue par Averroès, ce qui, jusqu'à la Renaissance, divisera les aristotéliciens entre partisans d'Alexandre (les alexandristes) et partisans d'Averroès (les averroïstes)[10]. Alexandre distingue quatre sortes d'intellect :
1°) L'intellect en puissance ou hylique reçoit passivement les formes et est comparé à une table rase.
2°) L'intellect acquis, ou intellect comme disposition, naît du contact de l'intelligence avec l'universel lorsqu'elle sépare par abstraction les formes de la matière. C'est une sorte de pensée en puissance.
3°) L'intellect en acte. C'est la pensée actuelle.
4°) L'intellect agent est la cause faisant passer à l'acte les intelligibles en puissance. L'intellect agent n'est rien d'autre que l'intelligible en acte, séparé et sans mélange. Ce n'est pas une faculté de l'âme, mais la pensée pure en acte identifiable au Dieu d'Aristote. Dieu est donc l'agent qui comprend en nous ou par quoi l'âme comprend. Selon un mot de Bréhier, l'âme ne voit pas en Dieu, mais par Dieu[11].

Les spéculations sur l'existence, la nature et le rôle de cette intelligence agissante seront déterminantes chez les péripatéticiens arabes (d'Al-Kindi à Averroès) et de là envahiront la scolastique médiévale à partir de la fin du XIIe siècle.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Ouvrages d’Alexandre d’Aphrodise[modifier | modifier le code]

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Les commentaires et les traités ont été édités dans la collection de l'Académie de Berlin "Commentaria in Aristotelem Graeca" (CAG) : 3 tomes en 6 volumes de 1883 à 1892.

  • De anima libri mantissa, CAG, suppl. II 1, édi. Bruns. 27 courts traités dont un De intellectu (p. 106-113) dont l'authenticité est contestée onlinelibrary.wiley.com
  • Commentaire sur la 'Métaphysique' d'Aristote. Texte grec : In Aristotelis Metaphysica Commentaria, édi. par Michael Hayduck, 1891, CAG t. I. Trad. an. W. E. Dooley et A. Madigan, Londres, Duckworth and Cornell University Press, coll. "The Ancient Commentators on Aristotle", 1989-1994. Seuls les commentaires des livres A et D sont conservés ; ceux des livres E et N sont, selon K. Praechter, attribués à Michel d'Éphèse (XIIe s.). Le commentaire sur le livre I contient des fragments de quatre ouvrages de jeunesse d'Aristote, perdus (De Ideis, De bono, De philosophia, De Pythagoreis) et un exposé de la doctrine non écrite de Platon sur l'Un et les Nombres.
  • Commentaires sur les 'Premiers Analytiques' d'Aristote, trad. an. On Aristotle Prior Analytics, Londres, Duckworth and Cornell University Press, coll. "The Ancient Commentators on Aristotle", 1991 ss.
  • Commentaire sur les 'Second Analytiques' d'Aristote, trad. Paul Moraux, Berlin, éd. de Gruyter, 1979.
  • Commentaire sur les 'Topiques' d'Aristote, CAG II 2, édi. Wallies
  • Les principes du Tout, in A. Badawî, La transmission de la philosophie grecque au monde arabe, Vrin, 1968, p. 119-165.
  • Traité du destin (vers 200), trad. Pierre Thillet, Les Belles Lettres, 1984, CLVIII-186 p.
  • Traité de la providence, trad. Pierre Thillet, Verdier, 2003.
  • De l'intellect, trad. an. : F. M. Schroeder et R. B. Todd, Two Greek Aristotelian Commentators on the Intellect, Toronto, Pontifical Institute, 1990, p. 46-58. Ou De intellectu (grec et traduction française), in P. Moraux, Alexandre d'Aphrodise, Liège, Droz, 1942, p. 185-194.
  • Problèmes moraux (Ethica problemata). Trad. an. : Ethical Problems, par R. W. Sharples, Londres, Duckworth and Cornell University Press, Ancient Commentators on Aristotle, 1990. C'est le livre IV des Questions (Quaestiones), dont les trois premièrs livres ne sont pas d'Alexandre d'Aphrodise. Ces "problèmes moraux" se référent à l' Éthique à Nicomaque d'Aristote.
  • Du mélange. Texte grec : CAG Supplementum Aristotelicum, II, 2, 1892.

Le Pseudo-Alexandre d'Aphrodise[modifier | modifier le code]

  • Les Quaestiones n'ont pas Alexandre d'Aphrodise pour auteur, sauf pour leur livre IV (Ethica problemata). Édition J. L. Ideler, Physici et medici graeci minor, t. I, Berlin, 1841. Une partie (Quaestio 1.11a), portant sur le statut de l'universel (et qui annonce la querelle des universaux, a été traduite en français par M. Geoffroy in Alain de Libera, L'art des généralités, Aubier, 1999, p. 639-643.
  • Les livres VI à XIV sur Commentaire sur la 'Métaphysique' d'Aristote sont d'un Pseudo-Alexandre d'Aphrodise, qui est peut-être, en totalité ou en partie, Michel d'Éphèse[12].

Études sur Alexandre d’Aphrodise[modifier | modifier le code]

  • Alain de Libera, L'art des généralités, Paris: Aubier, 1999, pp. 25-157.
  • Silvia Fazzo, « L’exégèse du livre Lambda de la Métaphysique d’Aristote dans le De Principiis et dans la Quaestio I.1 d’Alexandre d’Aphrodise », dans Martin Achard et François Renaud (éds.), Le commentaire philosophique (II), Laval théologique et philosophique, 64.3 (2008), p. 607-626.
  • Luca Gili, La sillogistica di Alessandro di Afrodisia. Sillogistica categorica e sillogistica modale nel commento agli "Analitici Primi" di Aristotele, Hildesheim: Georg Olms, 2011.
  • Paul Moraux, Alexandre d'Aphrodise, exégète de la noétique d'Aristote, Paris: Faculté de Philosophie et Lettres, 1942.
  • Paul Moraux, Der Aristotelismus bei den Griechen, Von Andronikos bis Alexander von Aphrodisias, vol. III. Alexander von Aphrodisias, edité par von Jürgen Wiesner; bibliographie de Robert W. Sharples (pp. 623-650), Berlin: Walter de Gruyter, 2001.
  • P. Papadis, « L'intellect intelligent selon Alexandre d'Aphrodise », Revue de philosophie ancienne, IX (1991), 2, p. 132-151.
  • Marwan Rashed, Essentialisme. Alexandre d'Aphrodise entre logique, physique et cosmologie, Berlin: Walter de Gruyter, 2007.
  • Pierre Thillet, Matérialisme et théorie de l'âme chez Alexandre d'Aphrodise, Revue de philosophie, t. CLXXI (1981), p. 5-24.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Cf. A. CHIANOTIS, « New inscriptions from Aphrodisias (1995-2001) », American Journal of Archeology, 2004, 108, 3, p. 377-416.
  2. Marie-Dominique Richard, L'enseignement oral de Platon, p. 91-92
  3. Maddalena Bonelli, Alexandre d’Aphrodise et la cause matérielle.
  4. Lire à ce sujet l’introduction par les Universitaires M. Bergeron et R. Dufour à Alexandre d'Aphrodise, De l'âme, Paris, Vrin, 2008
  5. nous hylikos
  6. Alexandre d'Aphrodise, De l'âme, 84.25-30.
  7. Alexandre d'Aphrodise, loc. cit.
  8. Alexandre d'Aphrodise, loc. cit., 91.1-2.
  9. L’analyse de la lumière infrarouge sur le parchemin a révélé l'écriture de multiples textes anciens superposés.
  10. Voir Ernst Bloch, La philosophie de la Renaissance, éd. Payot, Rivages Poche, 2007, p. 28-29 ; et Averroès, L'intelligence et la pensée, Introduction d'Alain de Libera, éd. GF-Flammarion, 1998, p.40-41.
  11. Histoire de la philosophie, P.U.F, 1989, p. 395.
  12. L. Tarán, “Syrianus and Pseudo-Alexander's Commentary on Metaph. E-N”, in Aristoteles Werk und Wirkung, t. II : Kommentierung, Überlieferung, Nachleben, J. Wiesner (ed.), Berlin, De Gruyter, 1987, p. 215–232. R. Salis, Il commento di pseudo-Alessandro al libro Λ della Metafisica di Aristotele, Padua, Rubbettino, 2005.

Voir aussi[modifier | modifier le code]