Théorie du ruissellement

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La théorie du ruissellement (en anglais, trickle down theory)[1] est une théorie politique sur l'économie, considérée comme libérale, selon laquelle, sauf destruction ou thésaurisation (accumulation de monnaie), les revenus des individus les plus riches sont in fine réinjectés dans l'économie, soit par le biais de leur consommation, soit par celui de l'investissement (notamment via l'épargne), contribuant ainsi, directement ou indirectement, à l'activité économique générale et à l'emploi dans le reste de la société. Cette théorie est notamment avancée pour défendre l'idée que les réductions d'impôt y compris pour les hauts revenus ont un effet bénéfique pour l'économie globale. L'image utilisée est celle des cours d'eau qui ne s'accumulent pas au sommet d'une montagne mais ruissellent vers la base.

Histoire[modifier | modifier le code]

William Jennings Bryan critique la théorie du ruissellement lors du discours de la Croix d'or de 1896.

En 1896, William Jennings Bryan, candidat démocrate à l'élection présidentielle, utilise le premier la métaphore du ruissellement, sans utiliser ce terme, lors du discours de la Croix d'or :

« Il y a deux conceptions du gouvernement. Il y a ceux qui croient que si on légifère simplement pour laisser prospérer les plus riches, leur prospérité retombera sur ceux en-dessous. La conception démocrate veut que si on légifère pour rendre les masses prospères, leur prospérité remontera à travers toutes les classes qui se reposent sur elle »[2],[3].

L'humoriste Will Rogers plaisante dans un journal de 1932, pendant la Grande Dépression[4] :

« Cette élection a été perdue il y a quatre et six ans, non pas cette année. Ils [les Républicains] n'ont commencé à penser au commun des mortels qu'au début de la campagne électorale. L'argent a été attribué en totalité aux classes supérieures en espérant qu'il parviendrait aux nécessiteux. M. Hoover était ingénieur. Il savait que l'eau ruisselle. Mettez-la en haut d'un versant et laissez-la partir, elle atteindra le point le plus sec. Mais il ne savait pas que l'argent remonte. Donnez-le aux gens au bas de l'échelle, les gens en haut l'auront avant la nuit, d'une façon ou d'une autre. Mais au moins, il sera passé entre les mains des pauvres. Ils ont sauvé les grandes banques, mais les petites sont parties en fumée. »[5]

Le dictionnaire Merriam-Webster note que le premier usage du mot « ruissellement » dans le sens économique remonte à 1944[6], et celui de « théorie du ruissellement » à 1954[7].

La théorie du ruissellement apparaît dans le débat public dans les années 1980 avec Ronald Reagan et Margaret Thatcher[8].

La théorie du ruissellement et la politique économique libérale[modifier | modifier le code]

Une conséquence de cette théorie est qu'une ponction étatique sur les revenus des particuliers transfère simplement, sous l'organisation de l'État, une redistribution qui serait naturellement assurée par le jeu de la consommation et de l'investissement des particuliers. Le gain en matière d'emploi ou de revenus salariaux est dès lors nul, même si les circuits et les destinataires diffèrent. À titre d'exemple, les impôts prélevés sur une personne fortunée serviront à payer les dépenses de la collectivité (salaire des fonctionnaires, indemnisation des chômeurs, grands travaux…) ; mais non prélevée, cette même somme serait dépensée par cette même personne pour sa consommation et servirait à rémunérer différents prestataires de services, restaurateurs, bijoutiers, maçons… ou alors cet argent serait placé sur un livret de caisse d’épargne ou en bourse, contribuant à financer l'activité économique, la construction de logements sociaux ou le développement des entreprises. Ainsi, selon la théorie du ruissellement, les hauts revenus « n’engloutissent pas » des moyens au détriment des faibles revenus, ils se contentent de les redistribuer à leur guise, ou autrement dit, les riches ne sont pas riches aux dépens des pauvres.

Dans cette perspective, les prélèvements fiscaux (y compris pour les plus aisés) peuvent donc être diminués sans qu'il y ait un effet réel sur la redistribution des richesses des hauts revenus vers le reste de la population.

Sous Ronald Reagan[modifier | modifier le code]

Ronald Reagan présente son plan de baisse d'impôts en 1981.

Ronald Reagan est Président des États-Unis de 1981 à 1989 et met en pratique les Reaganomics. Le taux marginal d'imposition passe de 70% en 1980 à 28% en 1987. Les inégalités et la dette augmentent, et la croissance est plus faible, mais le chômage diminue[9].

Cependant, la catégorisation des Reaganomics comme mesures libérales est erronée. L'augmentation du taux moyen d'imposition, des tarifs douaniers et de la dépense publique sont autant de décisions prises par Reagan qui vont à l'encontre de la plupart des théories libérales. L'action de Reagan a été vivement critiquée par les libéraux, notamment par le philosophe et économiste libéral Murray Rothbard[10], ainsi que par le candidat libertarien Harry Browne[11].

En France[modifier | modifier le code]

En 2017, le Gouvernement Édouard Philippe (2) est accusé de s'appuyer sur la théorie du ruissellement[12],[13]. Julien Denormandie[14] ou Bruno Le Maire, ministre de l'Économie[15] se disent opposés à cette théorie. Interrogé, Emmanuel Macron défend quant à lui la métaphore des « premiers de cordée »[16].

Démenti de l'existence d'une théorie du ruissellement[modifier | modifier le code]

Certains économistes considèrent que la théorie du ruissellement n'est en fait défendue par personne et qu'elle est employée uniquement de manière péjorative[17] ou comme épouvantail (à la manière du néolibéralisme). Les économistes Steven Horwitz (en) et Thomas Sowell affirment qu'aucun économiste n'a jamais défini le ruissellement et que le terme est employé presque exclusivement pour critiquer des politiques en fait connues sous d'autres noms[18],[19]. Sowell a défié quiconque de citer un économiste qui ait défendu une théorie du ruissellement[20]. Des contradicteurs lui ont objecté les commentaires de David Stockman (en) à William Greider (en)[21]. Sowell, dans une chronique[22], a rejeté cette objection, car Stockman n'avait évoqué la théorie du ruissellement qu'en tant que fait préalablement établi, ce qui laisse entière la question de son origine. Stockman avait employé le terme pour critiquer les Reaganomics en qualifiant l'économie de l'offre dans son ensemble de « ruissellement ». Sowell conclut que « pas un de ceux qui se sont avancés n'a été capable de fournir une seule citation de quiconque qui ait défendu une “théorie du ruissellement”. »

Pour Jean-Marc Vittori également, la théorie économique du ruissellement n'existe pas, il s'agit d'une proposition politique[23],[24].

Si l'existence d'une théorie économique du ruissellement est démentie en ce qui concerne les revenus, le terme de "ruissellement" est en revanche employé par au moins un économiste pour désigner la diffusion large des bienfaits économiques de l'innovation. Selon l'économiste Arthur Okun, les bienfaits de l'innovation ne reviennent pas entièrement aux "grands entrepreneurs et inventeurs", mais "ruissellent" vers les masses[25]. Plus précisément, le prix Nobel d'économie William Nordhaus estime que les innovateurs ne sont en mesure de capter qu'une part extrêmement réduite, soit 2,2%, du surplus total de l'innovation[26]. Or l'innovation affecte la distribution des revenus, puisque le surplus de l'innovation prend notamment la forme d'augmentations des salaires réels, qui se diffusent dans toute l'économie, selon le prix Nobel d'économie Paul Romer[27]. En particulier, l'économiste William Baumol remarque que "l'augmentation générale sans précédent du niveau de vie du monde développé depuis la Révolution industrielle n'aurait pu avoir lieu, pour sa plus grande part, sans les innovations de cette révolution"[28].

Critique[modifier | modifier le code]

Le sociologue altermondialiste Jean Ziegler argue que la théorie du ruissellement est erronée dans la mesure où celle-ci est basée sur l'idée que l'accumulation de l'argent par les individus les plus riches se fait dans l'objectif d'être utilisé pour répondre à des besoins matériels, alors que, selon lui, passé un certain niveau de revenus, l'argent ne serait plus injecté dans l'économie réelle[29] : en France par exemple, un homme gagnant 1 500  net par mois en consacrera environ 20 % (soit 300 ) pour son alimentation alors que s'il en gagne 150 000 , il est peu probable qu’il y consacre toujours 20 % (soit 30 000 ) car il ne mangera vraisemblablement pas 100 fois plus pour autant ; cet exemple montre qu’il n’y a pas forcément de progression linéaire entre le revenu d’un individu et ses dépenses. En conséquence, dans les ménages à revenu important, une partie de l'argent n'est pas dépensé, et réinjecté dans l'économie, mais épargné ou investi et ce d'autant plus que le revenu est important. Ces épargnes et investissements augmenteraient le « poids » financier de ces individus et donc leur influence. À noter que ce point de vue ne met pas en défaut la théorie du ruissellement, il souligne juste que la thésaurisation et l'enrichissement personnel semblent être la règle et que le phénomène de ruissellement serait donc une exception.

Pour Richard Sennett, la théorie du ruissellement agit comme un fantasme promettant une vie meilleure aux pauvres, analogue à la promesse du paradis de la Bible[29].

Pour les critiques de la théorie du ruissellement, dont Ziegler, cet argument a été utilisé pour justifier les politiques libérales prônées notamment par Ronald Reagan et Margaret Thatcher dans la décennie 1980, caractérisée par une diminution radicale de l'impôt, notamment pour les revenus les plus élevés. Selon ces critiques, cette politique a entraîné une déréglementation de l'économie, assortie de déficits budgétaires abyssaux ou de démantèlement des services publics qui ont été à la source de la paupérisation croissante des couches inférieures des sociétés occidentales[30].

Un article de The Atlantic paru en décembre 1981 cite les propos de David Stockman (en), alors ministre du Budget de Ronald Reagan à propos de la théorie du ruissellement :

« On a décidé que pour rendre cela politiquement acceptable, il allait falloir réduire toutes les tranches. Kemp Roth [la recommandation d'une baisse générale des impôts de 30 %] a toujours été un cheval de Troie destiné à permettre de baisser le taux le plus élevé[21]. »

L'écrivain et journaliste Serge Halimi, directeur du Monde diplomatique, relève ironiquement dans son essai politique Le Grand Bond en arrière (2004) que « les néo-libéraux répétaient, après John Kennedy, qu'une “marée montante soulève tous les bateaux”. Mais c'est davantage aux yachts qu'aux barques de pêche qu'ils destinaient la montée des flots. » D'après Serge Halimi, ces confessions de David Stockman faillirent lui coûter son poste au gouvernement, et mirent un terme à sa carrière politique.

Selon deux études, l'une de l'OCDE (2014)[31] et l'autre du FMI (2015)[32], les inégalités de revenus réduisent la croissance économique.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. On trouve également « le ruissellement économique », traduction de trickle down economics.
  2. (en) Bryan's "Cross of Gold" Speech: Mesmerizing the Masses, historymatters.com.
  3. « There are two ideas of government. There are those who believe that if you just legislate to make the well-to-do prosperous, that their prosperity will leak through on those below. The Democratic idea has been that if you legislate to make the masses prosperous their prosperity will find its way up and through every class that rests upon it. »
  4. « Will Rogers on "trickle up" economics », sur WiredPen, (consulté le 11 mars 2017)
  5. (en) « This election was lost four and six years ago, not this year. They [Republicans] didn’t start thinking of the old common fellow till just as they started out on the election tour. The money was all appropriated for the top in the hopes that it would trickle down to the needy. Mr. Hoover was an engineer. He knew that water trickles down. Put it uphill and let it go and it will reach the driest little spot. But he didn’t know that money trickled up. Give it to the people at the bottom and the people at the top will have it before night, anyhow. But it will at least have passed through the poor fellows hands. They saved the big banks, but the little ones went up the flue. »
  6. (en) « trickle-down », sur Merriam-Webster Dictionary (consulté le 17 septembre 2010).
  7. (en) « trickle-down theory », sur Merriam-Webster Dictionary (consulté le 17 septembre 2010).
  8. Pascal Riché, « La "théorie du ruissellement", fable des années 1980 », sur nouvel obs, (consulté le 20 novembre 2017)
  9. Gérald Roux, « C'est comment ailleurs ? La "théorie du ruissellement" aux Etats-Unis », sur France info, (consulté le 20 novembre 2017)
  10. (en) Murray Rothbard, « The Myths of Reaganomics », The Free Market Reader,‎ (lire en ligne)
  11. (en) Harry Browne, « The Quintessential Politician », sur harrybrowne.com, (consulté le 22 novembre 2017)
  12. Rémi Duchemin, « Fiscalité : Macron applique-t-il la (controversée) théorie du ruissellement ? », sur Europe 1, (consulté le 20 novembre 2017)
  13. Claire Cambier, « Réforme de l'ISF : c'est quoi cette "théorie du ruissellement" qu'appliquerait le gouvernement ? », sur LCI, (consulté le 20 novembre 2017)
  14. « Denormandie : "Je ne crois pas à la théorie du ruissellement" », sur Europe1, (consulté le 20 novembre 2017)
  15. « Bruno Le Maire: la théorie du ruissellement est une « ânerie » », sur Ouest France, (consulté le 20 novembre 2017)
  16. Marie Dancer, « La théorie du ruissellement « ne repose sur aucune étude économique sérieuse », sur la-croix.com, (consulté le 24 janvier 2018).
  17. (en) Jenesa Jeram, « Defeating the trickle-down straw-man », The New-Zealand Initiative,‎ (lire en ligne)
  18. (en-US) Steven Horwitz, « There is No Such Thing as Trickle-Down Economics », Foundation for Economic Education,‎ (lire en ligne)
  19. (en-US) Thomas Sowell, « The Trickle-Down Lie », National Review,‎ (lire en ligne)
  20. (en-US) Thomas Sowell, « The “Trickle Down” Left: Preserving a Vision », Capitalism Magazine,‎ (lire en ligne)
  21. a et b (en-US) William Greider, « The Education of David Stockman », The Atlantic,‎ (lire en ligne)
  22. (en-US) Thomas Sowell, « Trickle-Down Ignorance », Capitalism Magazine,‎ (lire en ligne, consulté le 9 mars 2017)
  23. Frantz Durupt, « Enrichir les riches: la «théorie du ruissellement» n'existe pas, mais inspire des politiques inefficaces », sur Libération, (consulté le 20 novembre 2017)
  24. Jean-Marc Vittori, « Un vrai problème sous la fausse théorie du ruissellement », sur Les Échos, (consulté le 20 novembre 2017)
  25. (en) Arthur M. Okun, Equality and Efficiency, the Big Tradeoff, Brookings Institution, (ISBN 9780815764762, lire en ligne), p. 46–47
  26. William D Nordhaus, « Schumpeterian Profits in the American Economy: Theory and Measurement », {{Article}} : paramètre « périodique » manquant, National Bureau of Economic Research, no 10433,‎ (lire en ligne, consulté le 11 octobre 2019)
  27. Paul Romer, « New goods, old theory, and the welfare costs of trade restrictions », Journal of Development Economics, vol. 43, no 1,‎ , p. 5–38 (ISSN 0304-3878, DOI 10.1016/0304-3878(94)90021-3, lire en ligne, consulté le 11 octobre 2019)
  28. (en) William J. Baumol, The Microtheory of Innovative Entrepreneurship, Princeton University Press, (ISBN 9781400835225, lire en ligne), p. 80
  29. a et b Jean Ziegler, Les Nouveaux Maîtres du monde, Seuil, , 2e éd. (1re éd. 2002) (ISBN 978-2-02-061177-0)
  30. Halimi 2012.
  31. Voir sur latribune.fr.
  32. Voir sur lemonde.fr.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]