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La Fable des abeilles

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La Fable des abeilles
Image illustrative de l’article La Fable des abeilles
Édition de 1724 chez Tonson

Auteur Bernard Mandeville
Pays Drapeau de l'Angleterre Angleterre
Genre Fable politique
Éditeur J. Roberts
Lieu de parution Londres
Date de parution 1714

La Fable des abeilles, The Fable of the Bees: or, Private Vices, Publick Benefits en anglais, est une fable politique de Bernard Mandeville, parue en 1714. Il en a fait un second tome en 1729.

La Fable des Abeilles trouve son origine dans la publication anonyme par Mandeville, le 2 avril 1705, du poème « The Grumbling Hive: or, Knaves Turn'd Honest » (« La Ruche mécontente, ou les coquins devenus honnêtes »), un in-quarto à six pence, également contrefait et vendu sous le manteau à un demi-penny. En 1714, le poème fut inclus dans « The Fable of the Bees: or, Private Vices, Publick Benefits » (« La Fable des abeilles : ou, Vices privés, bienfaits publics »), également publié anonymement. Ce livre comprenait un commentaire, « An Enquiry into the Origin of Moral Virtue » (« Une enquête sur l'origine de la vertu morale »), et vingt « Remarks » . La deuxième édition, parue en 1723, fut vendue cinq shillings et comprenait deux nouvelles parties : « An Essay on Charity and Charity-Schools et A Search into the Nature of Society » (« Essai sur la charité et les écoles de charité et Recherche sur la nature de la société »). Cette édition suscita le plus d'intérêt et de notoriété. À partir de l'édition de 1724, Mandeville incluait une « Vindication » , initialement publiée dans le London Journal (en), en réponse à ses critiques[1]. Entre 1724 et 1732, d'autres éditions furent publiées, avec des modifications limitées au style, à de légères modifications de formulation et quelques nouvelles pages de préface. Durant cette période, Mandeville travailla à une « Deuxième partie », composée de six dialogues, publiée en 1729 sous le titre : « The Fable of the Bees. Part II. By the Author of the First » (« La Fable des abeilles. Deuxième partie. Par l'auteur de la première »)[2].

L'édition de 1924 de F. B. Kaye (en), basée sur sa thèse de Yale et publiée par Clarendon Press de l'Université d'Oxford, comprenait de nombreux commentaires et critiques textuelles. Elle a renouvelé l'intérêt pour la Fable, dont la popularité avait diminué au cours du XIXe siècle. L'édition de Kaye, « model of what a fully annotated edition ought to be » (« modèle de ce que devrait être une édition entièrement annotée »)[3] et toujours importante pour les études sur Mandeville[4], a été réimprimée en 1988 par l'American Liberty Fund (en).

Éditions françaises

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Traduction française de 1740, attribuée à Jean Bertrand.

Émilie du Châtelet en prépare une traduction de 1735 à 1738[5] : elle ne traduit pas la Fable elle-même mais adapte la préface de l'auteur et insère ses propres commentaires dans ses traductions des chapitres suivants[6]. Le manuscrit, conservé par la Bibliothèque nationale de Russie[7], fait l'objet d'une publication en 1947[8],[9], d'une édition bilingue en français et en italien en 2020[10] et d'une édition numérique critique en 2023[6]. La traduction, d'Émilie du Châtelet, n'était pas particulièrement fidèle à l'original ; c'était selon Kaye, « a free one, in which the Rabelaisian element in Mandeville was toned down » (« une traduction libre, dans laquelle l'élément rabelaisien de Mandeville était atténué »)[11].

À cette époque, les lettrés français connaissaient Mandeville grâce à la traduction de 1722 par Justus van Effen, ses « Pensées libres sur la religion, l'Église, et le bonheur de la nation ». Ils avaient également suivi le scandale provoqué par la Fable en Angleterre.

Une traduction de l'édition de 1729 attribuée à l'agronome suisse Jean Bertrand est publiée en 1740[12],[13].

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Le livre connut un succès particulièrement important en France entre 1740 et 1770. Il influença Jean-François Melon ; et Voltaire, qui avait découvert l'œuvre en Angleterre entre 1726 et 1729 et avait réfléchi à certaines de ses idées dans son poème, Le Mondain de 1736[14],[15].

Une traduction allemande est parue pour la première fois en 1761. [2].

Généralités

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Pour Bernard Mandeville, le vice, qui conduit à la recherche de richesses et de puissance, produit involontairement de la vertu parce qu'en libérant les appétits, il apporte une opulence supposée ruisseler du haut en bas de la société. Aussi, Mandeville soutient que la guerre, le vol, la prostitution, l'alcool et les drogues, la cupidité, etc. contribuent finalement « à l'avantage de la société civile ». « Soyez aussi avides, égoïstes, dépensiers pour votre propre plaisir que vous pourrez l’être, car ainsi vous ferez le mieux que vous puissiez faire pour la prospérité de votre nation et le bonheur de vos concitoyens[16]. »

L'historiographie s'accorde sur le fait que la description de la société commerciale de la Fable s'est développée au contact de la pensée morale et politique épicurienne. D'autres ont soutenu que les idées de Mandeville étaient en germe chez le Néerlandais, van Boxhorn, chez lequel émergent l'idée que « les vices privés ont parfois des avantages publics »[17]. D'autres encore ont soutenu que Mandeville a plutôt déployé un mélange distinctif d'idées augustiniennes et hobbistes pour argumenter contre ce qu'il considérait comme une valorisation irréaliste de la vertu par Épicure, «  comme moyen de s'assurer les délices de la tranquillité d'esprit ». Cette critique d'Épicure, « nourrissait une polémique plus large contre les théistes faciles de l'Église d'Angleterre, qui avaient fait appel aux maximes épicuriennes pour déclamer les plaisirs de la vertu. »[18]. Pour défendre une vision d'une nature humaine égoïste, Mandeville a proposé des histoires conjecturales de l'origine de la vertu morale, inversant la description de l'humanité primitive décrite par Lucrèce dans son De Rerum Natura[18]. George Berkeley, dans son Alciphron de 1732 y décèle un système éthique diabolique[18].

Au XXe siècle, Friedrich Hayek vit en lui un précurseur du libéralisme économique, tandis que Keynes mit en avant la défense de l’utilité de la dépense.

La Fable des abeilles développe dans une veine satirique la thèse de l’utilité sociale du luxe, du vice, et de l’égoïsme[18]. Elle avance que toutes les lois sociales résultent de la volonté égoïste des faibles de se soutenir mutuellement en se protégeant des plus forts[19]. Au sujet du vol, Bernard Mandeville y explique que « le travail d'un million de personnes serait bientôt fini, s'il n'y en avait pas un autre million uniquement employé à consumer leurs travaux (...). Si l'on vole 500 ou 1 000 guinées à un vieil avare qui, riche de près de 100 000 livres sterling, n'en dépense que 50 par an, il est certain qu’aussitôt cet argent volé, il vient à circuler dans le commerce et que la nation gagne à ce vol. Elle en retire le même avantage que si une même somme venait d'un pieux archevêque l'ayant léguée au public[16]. »

« Il confond la vertu avec le vice; il peint celui-ci des couleurs les plus séduisantes; il donne à celle-là un air farouche & intraitable, ou bien l'air artificieux de l'hypocrisie; il la fait naître de l'orgueil & de la vanité; & pour dernier coup de pinceau, il la fait mère des plus grands crimes. »

— Jacques François de Luc, Observations sur les savants incrédules, et sur quelques-uns de leurs écrits, 1762

Sa thèse principale est que les actions des hommes ne peuvent pas être séparées en actions nobles et en actions viles, et que les vices privés contribuent au bien public tandis que des actions altruistes peuvent en réalité lui nuire. Par exemple, dans le domaine économique, il dit qu’un libertin agit par vice, mais que « sa prodigalité donne du travail à des tailleurs, des serviteurs, des parfumeurs, des cuisiniers et des femmes de mauvaise vie, qui à leur tour emploient des boulangers, des charpentiers, etc. ». Donc la rapacité et la violence du libertin profitent à la société en général. Toutefois, il considère également que des pauvres doivent être sacrifiés en peinant et en travaillant afin de permettre aux riches de disposer de leur argent[a].

Les vices des particuliers sont des éléments nécessaires au bien-être et à la grandeur d’une société. L’Angleterre y est comparée à une ruche corrompue mais prospère, qui se plaint pourtant de son manque de vertu. Jupiter leur ayant accordé ce qu’ils réclamaient, la conséquence est une perte rapide de prospérité, bien que la ruche nouvellement vertueuse ne s’en préoccupe pas, car le triomphe de la vertu coûte la vie à des milliers d’abeilles.

Mandeville est généralement considéré comme un économiste et un philosophe sérieux. Il a publié en 1729 une deuxième édition de la Fable des abeilles, avec des dialogues étendus exposant ses vues économiques. Ses idées au sujet de la division du travail s’inspirent de celles de William Petty.

Poème initial, The Grumbling Hive, 1705

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« The Grumbling Hive: or, Knaves Turn'd Honest » (« La ruche murmurante ou les fripons devenus honnêtes gens ») de 1705 est un poème en vers (doggerel[b]) de huit syllabes et 433 vers. Il s'agit d'un commentaire sur la société anglaise contemporaine[20].

Stuart P. Sherman (en) a écrit qu'au début de sa carrière littéraire, Mandeville lui-même ne se souciait guère d'être pris au sérieux. Sa « Fable », telle qu'il la lança pour la première fois en 1705 sous le titre de « The Grumbling Hive », n'était pas, comme elle l'est aujourd'hui, un chef-d'œuvre, l'œuvre d'une vie (comparable aux « Essais » de Montaigne, à l'« L'Anatomie de la mélancolie » de Burton, au « Léviathan » de Hobbes, à l'« Entendement humain » de Locke ou aux « Caractères » de Shaftesbury)[21]. Il n'a d'abord émis que les germes, ou noyau, autour duquel ses méditations allaient s'agglutiner pour la génération suivante. Ce germe n'est qu'un poème de quatre cents doggerels, tels que le misanthrope Swift, ou l'iconoclaste Samuel Butler, dans « Hudibras », les avait écrits pour titiller l'imagination anti-puritaine des temps passés. Les pacifistes, les prédicateurs, les petits Anglais et les sociétés de réforme des mœurs étaient activement engagés dans leur entreprise millénaire, et Mandeville leur lança un sketch satirique, jouant inoffensivement avec l'idée que lorsque l'ambition et l'esprit d'entreprise seront remplacés par la frugalité, la douceur, la tempérance et la patience, la société cessera de « fleurir » et de se développer comme elle l'avait fait lorsque ses idéaux moteurs étaient exaltants et agressifs[21].

Il commence ainsi[c] :

« 

A Spacious Hive well stock'd with Bees,
That lived in Luxury and Ease;
And yet as fam'd for Laws and Arms,
As yielding large and early Swarms;
Was counted the great Nursery        5
Of Sciences and Industry.
No Bees had better Government,
More Fickleness, or less Content.
They were not Slaves to Tyranny,
Nor ruled by wild Democracy;        10
But Kings, that could not wrong, because
Their Power was circumscrib'd by Laws.

 »

« 

Une ruche spacieuse bien approvisionnée en abeilles,
Qui vivait dans le luxe et la facilité ;
Et pourtant aussi célèbre pour ses lois et ses armes,
En tant qu'essaims produisant de grandes et précoces colonies ;
Était considérée comme la grande nurserie       5
Des Sciences et de l'Industrie.
Aucune abeille n'avait de meilleur gouvernement,
Plus d'inconstance, ou moins de satisfaction.
Elles n’étaient pas esclaves de la tyrannie,
Ni gouvernées par une démocratie sauvage ;       10
Même les rois, ne pouvaient pas faire de mal, car
leur pouvoir circonscrit par des lois.

 »

— traduction littérale

La « ruche » est corrompue mais prospère, et pourtant elle se plaint de son manque de vertu. Une puissance supérieure décide de lui accorder ce qu'elle demande :

« 

But Jove, with Indignation moved,
At last in Anger swore, he'd rid       230
The bawling Hive of Fraud, and did.
The very Moment it departs,
And Honesty fills all their Hearts;

 »

« 

Mais Jupiter, ému d'indignation,
Finalement, dans sa colère, jura qu'il débarrasserait      230
La Ruche hurlante de la Fraude, et c'est ce qu'il a fait.
Au moment même où il est parti,
Et l’honnêteté a rempli tous leurs cœurs ;

 »

— traduction littérale

Cela entraîne une perte rapide de prospérité, même si la ruche nouvellement vertueuse ne s'en soucie pas :

« 

No hireling in their army's known;
But bravely fighting for their own,
Their courage and integrity
At last were crowned with victory.

They triumphed not without their cost,
For many thousand bees were lost.
Hard'ned with Toils, and Exercise
They counted Ease it self a Vice;
Which so improved their Temperance;    405
That, to avoid Extravagance,
They flew into a hollow Tree,
Blest with Content and Honesty.

 »

« 

On ne connaissait aucun mercenaire dans leur armée ;
Mais, combattant courageusement pour leurs intérêts,
leur courage et leur intégrité
furent enfin la victoire.

Ils triomphèrent non sans un prix,
car des milliers d'abeilles furent perdues.
Endurcies par le travail et l'exercice
Elles considéraient la facilité comme un vice ;
Ce qui a tellement amélioré leur tempérance ;   405
Que, pour éviter l'extravagance,
Elles ont volé dans un arbre creux,
Béni par le contentement et l'honnêteté.

 »

— traduction littérale

Le poème se termine par une phrase célèbre[d] :

« 

Bare Virtue can't make Nations live
In Splendor; they, that would revive
A Golden Age, must be as free,
For Acorns, as for Honesty.

 »

« 

La simple vertu ne peut faire vivre les nations
Dans la splendeur ; ceux qui voudraient faire revivre
Un âge d'or, doivent être autant libre,
Pour les glands, que pour l'honnêteté.

 »

— traduction littérale

Toujours selon Stuart P. Sherman (en), Mandeville a par la suite prolongé ses observations minutieuses, par lesquelles il est arrivé à la conclusion que l'humanité entière ne parlait que d'un seul objectif : le royaume des cieux, tandis qu'elle concentrait l'essentiel de ses efforts à asseoir sur terre la puissance et la gloire de l'humanité. Il a alors retracé l’histoire de la civilisation jusqu’à ses racines, dans la nature animale sauvage ; dans la luxure, la peur, l’orgueil et la vanité[21]. Mandeville pensait qu'il serait bon que les adultes intelligents acquièrent une habitude moins réticente à affronter, reconnaître et nommer les faits de la nature humaine et ceux de l'organisme social ; c'est pourquoi il publia une nouvelle édition de ses poèmes en 1714, « The Fable of the Bees: or, Private Vices, Publick Benefits » (« La Fable des abeilles : ou, Vices privés, bienfaits publics »)[21].

L'économiste John Maynard Keynes a décrit le poème comme exposant « the appalling plight of a prosperous community in which all the citizens suddenly take it into their heads to abandon luxurious living, and the State to cut down armaments, in the interests of Saving » (« la situation effroyable d'une communauté prospère où tous les citoyens s'avisent soudain d'abandonner le luxe et où l'État réduit les armements au nom de l'épargne »)[22].

L'analogie de la ruche

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Les analogies entre la société humaine et une ruche d'abeilles sont courantes en littérature depuis au moins Homère. Mandeville d'autre part n'ignorait pas la comparaison faite par John Milton entre l'armée du Diable et un essaim d'abeilles dans le premier livre du Paradis perdu, ni l'analogie établie par Jonathan Swift dans The Battle of the Books (en) de 1704, entre les écrivains antiques et les abeilles[23].

À l'instar d'Homère, Platon emploie le paradigme de l'abeille dans « La République »[24]. Platon avance « la notion de ruche harmonieuse » comme modèle positif d'interaction humaine, une idée illustrée au Livre VII de « La République », où les philosophes rois sont amenés à devenir « ce que sont dans les ruches les mères abeilles et les reines »[25]. Mandeville aurait-il fait de la société « polissée et civilisée » de Platon (πολιτικὸν καὶ ἡμερον γένος, Phaed. 82a10-8267[26]), une ruche prospère dominée par les passions, ce qui la ferait par ailleurs ressembler à la cité « habituelle » de Glaucon, mais considérée par Socrate comme « atteinte d'inflammation »; Mandeville poussant l'utopie de Platon dans ses retranchements : pour se consacrer à son idéal de vertu et de simplicité, la ruche se serait envolée dans un arbre creux, « Béni par le contentement et l'honnêteté » ; la conversion ne s'est par ailleurs pas faite sans dommages, ce qui rejoint les craintes de Socrate : « ils passeront ainsi agréablement leur vie ensemble, et régleront le nombre de leurs enfants sur leurs ressources, dans la crainte de la pauvreté ou de la guerre. » ; Mandeville :« They triumphed not without their cost, For many thousand bees were lost. ».

Platon dans sa République ne s’est pas préoccupé d’un éventuel et concret retour à une situation antérieure idéale exprimée par sa République ; il s’est contenté de l'évoquer en l’imaginant bien gardée. Mandeville évoque pour sa part qu'un retour à une situation antérieure idéalisée pourrait conduire à une catastrophe humaine, caractérisée par la perte de milliers d'abeilles. La Fable des abeilles pourrait être une illustration du point de vue du moindre de deux maux (en) (une sorte de théorie du moindre mal)[27].

Mandeville décrit donc ne ruche spacieuse, abondamment peuplée d'abeilles, qui vit dans le luxe et l'aisance (1.17). La science et l'industrie prospèrent sous une monarchie constitutionnelle. Des millions d'abeilles s'efforcent de satisfaire leurs désirs et leurs vanités respectives, et si certaines d'entre elles, se livrant à des activités telles que le vol à la tire, sont qualifiées de « Knaves (Fripons) », « bar the Name, The grave Industrious were the same (à part le nom, les graves industrieux étaient les mêmes) » (1.19), car il y avait des tricheurs dans tous les métiers ou professions, y compris le droit, la médecine, l'église et l'armée[23]. « For there was not a Bee but would Get more, I won’t say, than he should (Car il n'y avait pas une abeille qui ne prenne plus, je ne dirai pas, qu'elle ne devait) » (1.22)[23]. Il en résultait que « every Part was full of Vice, but the whole Mass a Paradise (chaque partie était pleine de vices, mais la masse entière était un paradis) » (1.25); , les vices en question incluent la gourmandise, l'avarice, la prodigalité, le luxe, l'orgueil, l'envie et l'inconstance (1.25) ; les abeilles, bien que satisfaites, se plaignaient toutes des vices des autres, bien conscientes de leurs propres défauts, en criant : « Good Gods, Had we but Honesty! (Bon Dieu, si seulement nous étions honnêtes !) ». Cela provoqua la colère de Jupiter, qui force toutes les abeilles à devenir honnêtes[23]. Les abeilles, pleinement conscientes de leurs vices, changent radicalement de comportement : les marchés s’effondrent, des conflits qui auraient dû durer longtemps sont rapidement réglés, les médecins cessent de prescrire des remèdes de charlatan, les ecclésiastiques superflus démissionnent, les forces armées sont retirées de l’étranger, les usines ferment et de nombreuses abeilles quittent la ruche[23]. Celles qui restent sont incapables de défendre l’immense ruche contre les attaques et, « ‘to avoid Extravagance, … flew into a hollow Tree, Blest with Content and Honesty (pour éviter les extravagances… », s’enfuirent dans un arbre creux, emplies de contentement et d’honnêteté) » (1.35)[23].

La Fable des abeilles ne serait pas complète sans l'introduction du gland — « A Golden Age, must be as free, For Acorns, as for Honesty. » — auquel correspond un corpus de plusieurs dizaines d'auteurs grecs, latins, et modernes (compris Cervantès et Hobbes, tous deux cités par Mandeville) sur 2 500 ans d'histoire[28]. Il faut donc d'abord imaginer un chêne dans la Grèce archaïque, probablement parmi le peuple mythique des Pélasges ; probablement un chêne de la variété Quercus trojana[29] ; peut-être à Dodone ou en Arcadie. La Grèce c'est certain possédait plusieurs espèces de glands comestibles, « un don naturel toujours précieux », et pas seulement dans les régions où les céréales étaient rares[29]. La consommation de glands par les anciens Pélasges et les Arcadiens ne doit pas être considérée comme un signe d'inculture; les fruits de ces espèces de chênes sont appréciés partout dans les pays méditerranéens, et les Arcadiens était encore en 1885, à l'époque ou Carl Neumann (en) et Joseph Partsch (en) ont produit leur Physikalische Geographie von Griechenland, des « mangeurs de glands »[30]. Non pas comme un triste substitut à de mauvaises conditions de vie, mais comme un signe d'une bénédiction naturelle au pays des hommes justes[30]. Hésiode au VIIIe siècle av. J.-C., loue le fait que la nourriture ne manque pas là-bas, car la cime des chênes porte des glands et le tronc offre un abri aux abeilles[30]. Au pied de ce chêne Hésiode, au moment de l'âge d'or, montre les premiers hommes, vivant heureux des bienfaits que les dieux leur accordent naturellement. Cet état de béatitude originel se dégrade sous l'impulsion de la civilisation, et l'apport du blé par Cérès. L'histoire derrière le mythe des races, introduit par Hésiode est celle d'une décadence, d'une chute. Hésiode vit au moment de l'âge fer, alors que les dieux ont abandonné l'humanité et qu'Aidos et Némésis s'apprêtent à quitter la terre pour l'Olympe. Cette tradition primitiviste, qualifiée de « douce » par Lovejoy et Boas (en)[e]; admet une tradition « dure » développée par Lucrèce 700 ans plus tard[31], où l'humanité au départ animale peut prétendre progresser jusqu'à un certain point, avant de chuter inévitablement de la même manière que dans la tradition douce. Lucrèce fournit une description de l'humanité qui est reprise par Hobbes, dans son Léviathan de 1651 (Ch. XLVI), ainsi que Mandeville dans ses Dialogues. Le gland devient une nourriture âpre mangées par les premiers hommes qui n'étaient guerre plus que des animaux.

Le gland est repris par Platon, encore, 300 ans après Hésiode dans sa République; il est introduit en amont par Socrate, par une citation d'Hésiode et l'autre de Homère, comme une leçon de morale élémentaire que les parents donnent à leurs enfants pour leur enseigner la justice ; à l'homme juste Zeus accorde une terre féconde[32]; il est repris ensuite par Socrate, dont il fait un des mets dont les Athéniens devraient se repaître dans sa République. Le gland comme l'a identifié Vaughan[33], est un choix politique, il fait chez Platon basculer la conversation de côté de Glaucon (les porcs aussi mangent les glands)  : « Si tu fondais une cité de pourceaux, Socrate, [...] les engraisserais-tu autrement ? ». Par quelques traits Glaucon évoque alors le confort et le luxe de la seconde cité, qualifié par lui d'« habituelle », mais considérée par Socrate comme malade (« atteinte d'inflammation »). Cette seconde cité, finalement décrite par Socrate, est la société actuelle, caractérisée chez Socrate par sa concupiscence (ἐπιθυμία / epithumía, comprendre, les appétits de la chair, que ce soit la faim, la soif ou les pulsions sexuelles, la partie désirante de l'âme tripartite de Platon), une cité finalement qui ressemble à la ruche florissante de Mandeville.

Mandeville se souvient de la société idéale d'Hésiode, observe le progrès et accepte la « chute »[29] avec un certain cynisme, et une certaine délectation, que l'on retrouve chez Voltaire, dans le Mondain ; la civilisation est inévitable ; elle a été précédée par l'orgueil, la vanité et l'amour-propre caractéristiques de l'humanité. Les interprétations de Mandeville ont été multiples (Hutcheson, dans ses Reflections upon Laughter and Remarks upon the Fable of the Bees de 1750 en identifiait cinq, mais il en existe d'autres[29]). La plus immédiate valorisait que c'était une attaque contre la Grande-Bretagne contemporaine. La question latente quand on parcourt l'œuvre de Mandeville est cependant peut-être de savoir de quelle manière les humains déchus peuvent encore de nos jours distinguer la vertu du vice[29].

The Fable of the Bees, 1714-1729

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En 1714, le poème fut inclus dans « The Fable of the Bees: or, Private Vices, Publick Benefits » (« La Fable des abeilles : ou, Vices privés, bienfaits publics »), également publié anonymement. Ce livre comprenait un commentaire, « An Enquiry into the Origin of Moral Virtue » (« Une enquête sur l'origine de la vertu morale »), et vingt « Remarks » . La deuxième édition, parue en 1723, fut vendue cinq shillings et comprenait deux nouvelles parties : « An Essay on Charity and Charity-Schools et A Search into the Nature of Society » (« Essai sur la charité et les écoles de charité et Recherche sur la nature de la société »). Cette édition suscita le plus d'intérêt et de notoriété. À partir de l'édition de 1724, Mandeville incluait une « Vindication » , initialement publiée dans le London Journal (en), en réponse à ses critiques[1]. Entre 1724 et 1732, d'autres éditions furent publiées, avec des modifications limitées au style, de légères modifications de formulation et quelques nouvelles pages de préface. Durant cette période, Mandeville travailla à une « Deuxième partie », composée de six dialogues, publiée en 1729 sous le titre : « The Fable of the Bees. Part II. By the Author of the First. » .

Charity school, 1723

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Dans l'édition de 1723, Mandeville ajouta « An Essay on Charity and Charity-Schools et A Search into the Nature of Society » (« Essai sur la charité et les écoles de charité et Recherche sur la nature de la société »). Il critiquait les Charity schools, conçues pour éduquer les pauvres et, ce faisant, leur inculquer la vertu. Mandeville désapprouvait l'idée que l'éducation encourage la vertu, car il ne croyait pas que les mauvais désirs n'existaient que chez les pauvres ; il considérait plutôt les personnes instruites et riches comme beaucoup plus rusées. Mandeville pensait qu'éduquer les pauvres augmentait leurs désirs de biens matériels, ce qui contrecarrait l'objectif de l'école et rendait plus difficile leur prise en charge.

Les Dialogues, 1729

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Réception contemporaine

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À l'époque, le livre fut considéré comme scandaleux, perçu comme une attaque contre les vertus chrétiennes. Mandeville parvient à faire l'unanimité contre lui : Haute et Basse Église, Whigs et Tories ; William Law, Francis Hutcheson, George Berkeley, William Warburton, John Brown font partie de ses détracteurs. Montesquieu, Voltaire, Rousseau, Helvetius, Mendelssohn, Baumgarten et Kantetc. d'autre part liront et méditeront la Fable[34]. L'édition de 1723 fut présentée comme une nuisance par le Grand Jury du Middlesex, qui proclama que le but de la Fable était [to] « run down Religion and Virtue as prejudicial to Society, and detrimental to the State; and to recommend Luxury, Avarice, Pride, and all vices, as being necessary to Public Welfare, and not tending to the Destruction of the Constitution » (« dénigrer la religion et la vertu comme préjudiciables à la société et nuisibles à l'État ; et de recommander le luxe, l'avarice, l'orgueil et tous les vices, comme étant nécessaires au bien public et ne tendant pas à la destruction de la Constitution »)[35]. Dans la rhétorique de la présentation, Mandeville y vit l'influence de la Society for the Reformation of Manners[35]. Le livre fut également dénoncé dans le London Journal (en) (London Evening Post, no. 39, Mars 7-9, 1728[36]et dans la Fable des abeilles, t. 3, p. XLII[37]). Mandeville lui-même aurait proposé de brûler son livre si l'on pouvait y trouver quelque chose de contraire à la morale publique ; et il a été dit dans la presse qu'un gentleman bien habillé, vraisemblablement l'auteur, avait été vu portant « La Fable des Abeilles » au bûcher public[38].

L'édition de 1723 acquit une notoriété que les éditions précédentes n'avaient pas eue et suscita des débats parmi les hommes de lettres tout au long du XVIIIe siècle. La popularité de la seconde édition, en 1723, en particulier, a été attribuée à l'effondrement de la bulle spéculative des mers du Sud (krach de 1720) quelques années plus tôt. Pour les investisseurs qui avaient perdu leur argent lors de ce krach et au vu des fraudes qui l'avaient accompagné, les déclarations de Mandeville sur le vice privé au service du bien public auraient été exaspérantes[38];

Le livre fut vigoureusement combattu, entre autres, par le philosophe George Berkeley et le prêtre William Law (Remarks upon a late book, entituled the fable of the bees: or private vices, publick benefits, 1726[39]). Berkeley l'attaqua dans le deuxième dialogue de son Alciphron de 1732. D'autres auteurs ont attaqué la Fable, notamment Archibald Campbell (en) (1691–1756) dans son Aretelogia. Alexander Innes, Campbell et John Brown, citèrent des représentations antiques de l'épicurisme pour réfuter la Fable. Francis Hutcheson a également dénoncé Mandeville, déclarant initialement que la Fable était « irréfutable », c'est-à-dire trop absurde pour être commentée. Hutcheson soutenait que le plaisir consistait en [the] « affection to fellow creatures » (« l'affection envers ses semblables »), et non en la poursuite hédoniste des plaisirs corporels. Il était également en désaccord avec la notion de luxe (luxury) de Mandeville, qui, selon lui, reposait sur une conception trop austère de la vertu[40],[41]. L'économiste moderne John Maynard Keynes a noté qu'un seul homme est connu pour avoir parlé en bien de la Fable, savoir le Dr Johnson, qui a déclaré « that it did not puzzle him, but 'opened his eyes into real life very much » (« qu'elle ne l'avait pas déconcerté, mais lui avait beaucoup ouvert les yeux sur la réalité »)[42]. Les philosophes écossais des Lumières Adam Smith, John Bruce et Dugald Stewart ont opposé la philosophie morale d'Épicure au « système licencieux de Mandeville »[18].

En France la Fable va susciter un débat sur le Luxe, la querelle du luxe, dans lequel vont notamment se mesurer deux pointures à l'éthos bien tranchés, Voltaire et Rousseau (hédoniste pour le premier, ascétique le second) ; Bayle, Melon, ou encore Fénelon avaient déjà commenté la Fable dès la parution de sa traduction[43] ; Avec Voltaire et Rousseau le débat va tourner autour du « caractère naturellement sociable ou non de l’homme » et du « statut de la civilisation ». Voltaire dans Le Mondain, puis dans sa Défense du Mondain ou l’Apologie du luxe, rend compte que le « progrès économique se double nécessairement d’un progrès des mœurs dont rend compte le terme de civilisation », s'éloignant de cette manière des parti-pris assumés par la frugalité romaine et l’ascétisme chrétien. Rousseau affirme qu'inévitablement le Luxe s'accompagne d'une décadence morale. Rousseau apostrophe Voltaire dans son Discours sur les sciences et les arts[43], mais c'est dans son Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes que se déploie son argumentation par rapport à la Fable. Faut-il que le l'homme retourne à l'état de nature? non répond Rousseau (Note 9[44], dans une allusion à l'âge d'or d'Hésiode, il reprend aussi le couple « tien  », « mien  » de Sénèque[45], que l'on retrouve aussi par ailleurs chez Don Quichotte, du moins depuis l'édition de 1695) :

« Quoi donc ? Faut-il détruire les sociétés, anéantir le tien et le mien, et retourner vivre dans les forêts avec les ours ? Conséquence à la manière de mes adversaires, que j’aime autant prévenir que de leur laisser la honte de la tirer. […] Quant aux hommes semblables à moi dont les passions ont détruit pour toujours l’originelle simplicité, qui ne peuvent plus se nourrir d’herbe et de gland, etc. »

Charles-Irénée Castel de Saint-Pierre

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Charles-Irénée Castel de Saint-Pierre s'exprime en 1741 sur Mandeville dans son « Contre l'opinion de Mandeville », « Que toutes les passions sont injustes, et que les passions injustes sont néanmoins plus utiles que nuisibles à l’augmentation des richesses et au bonheur de la Société, parce qu’il n’y a que les passions injustes qui excitent les hommes au travail. »[46][47].

Chez Holberg

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Le livre atteignit le Danemark en 1748, où un écrivain scandinave majeur de l'époque, Ludvig Holberg (1684-1754), proposa une nouvelle critique de la Fable — une critique qui ne se concentrait pas sur « des considérations éthiques ou un dogme chrétien ». [48] Au lieu de cela, Holberg remettait en question les hypothèses de Mandeville sur la constitution d'une société bonne ou florissante : « la question est de savoir si une société peut être qualifiée de luxueuse dans laquelle les citoyens amassent de grandes richesses qui leur appartiennent tandis que d'autres vivent dans la plus profonde pauvreté. Telle est la condition générale dans toutes les villes dites florissantes qui sont réputées être les joyaux de la couronne de la terre. »[49] Holberg rejette les idées de Mandeville sur la nature humaine — selon lesquelles de tels états inégaux sont inévitables parce que les humains ont une nature animale ou corrompue — en citant l'exemple de Sparte, la cité État de la Grèce antique. On disait que le peuple de Sparte avait des idéaux rigoureux et immatériels, et Holberg d'écrire que Sparte était forte grâce à ce système de vertu : « Elle était exempte de troubles internes, car il n'y avait aucune richesse matérielle susceptible de donner lieu à des querelles. Elle était respectée et honorée pour son impartialité et sa justice. Elle a accru en domination sur les autres Grecs simplement parce qu'elle a rejeté la domination. »[50]

Chez Rousseau

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Jean-Jacques Rousseau a commenté la Fable dans son Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes (1754)[51] : « Mandeville a bien senti qu’avec toute leur morale les hommes n’eussent jamais été que des monstres, si la nature ne leur eût donné la pitié à l’appui de la raison : mais il n’a pas vu que de cette seule qualité découlent toutes les vertus sociales qu’il veut disputer aux hommes. En effet, qu’est-ce que la générosité, la clémence, l’humanité, sinon la pitié appliquée aux faibles, aux coupables, ou à l’espèce humaine en général ? » Mandeville considère l'avidité comme « bénéfique au public » et il dénie aux hommes toute vertu sociale. C'est sur ce dernier point que Rousseau réplique à Mandeville. Malgré certains recoupements entre les travaux de Rousseau sur l'autonomie et les idées de Mandeville, Rousseau identifie les vertus comme des applications de la pitié naturelle : « car désirer que quelqu’un ne souffre point, qu’est-ce autre chose que désirer qu’il soit heureux ? » [51]

Rousseau attaque Mandeville dans son Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, principalement parce que Mandeville nie à l'homme les vertus sociales. Rousseau contre-attaque Mandeville en s'appuyant sur un aveu de Mandeville. Mandeville admet que la nature a doté l'homme de pitié[51]. Rousseau utilise cet aveu pour souligner comment la clémence, la générosité et l'humanité sont des applications de la pitié humaine. Ainsi, puisque Mandeville admet l'existence de la pitié au sein de l'humanité, il doit admettre l'existence, au minimum, de ces vertus de clémence, de générosité et d'humanité. Rousseau conclut en affirmant[51] :

« La bienveillance et l’amitié même sont, à le bien prendre, des productions d’une pitié constante, fixée sur un objet particulier : car désirer que quelqu’un ne souffre point, qu’est-ce autre chose que désirer qu’il soit heureux ? »

Rousseau identifie que l'admission de la pitié au sein de l'humanité par Mandeville doit également être une admission de l'homme possédant de l'altruisme[51].

Chez Adam Smith

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Adam Smith a exprimé sa désapprobation de La Fable des Abeilles dans la partie VII, section II de sa Théorie des sentiments moraux de 1759. La raison pour laquelle Smith critique vivement Mandeville est que ce dernier confond la cupidité avec l'intérêt personnel. Smith affirme qu'en réalité, la cupidité et l'intérêt personnel qu'il commente dans La Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations de 1776 sont des concepts distincts qui affectent le marché de manière très différente.

Chez Stephen

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Au XIXe siècle, Leslie Stephen, écrivant pour le Dictionary of National Biography, rapportait que Mandeville provoquer des offenses par ce livre, « in which a cynical system of morality was made attractive by ingenious paradoxes » (« dans lequel un système moral cynique était rendu attrayant par d'ingénieux paradoxes. »)... « His doctrine that prosperity was increased by expenditure rather than by saving fell in with many current economical fallacies not yet extinct. » (« Sa doctrine selon laquelle la prospérité était accrue par la dépense plutôt que par l'épargne rejoignait de nombreuses erreurs économiques actuelles qui n'ont pas encore disparu. ») « Assuming with the ascetics that human desires were essentially evil and therefore produced 'private vices,' and assuming with the common view that wealth was a 'public benefit,' he easily showed that all civilisation implied the development of vicious propensities. » (« Supposant avec les ascètes que les désirs humains étaient essentiellement mauvais et produisaient donc des « vices privés » et supposant avec l'opinion commune que la richesse était un « bien public », il a facilement démontré que toute civilisation impliquait le développement de propensions vicieuses. »)[52].

En tant que satire, le poème et son commentaire soulignent l'hypocrisie des hommes qui propagent des idées sur la vertu alors que leurs actes privés sont des vices[53]. La mesure dans laquelle les définitions « rigoristes » [54] de la vertu et du vice de Mandeville rejoignaient celles de la société anglaise dans son ensemble a été débattue par les spécialistes. Kaye suggère que deux concepts connexes du vice entrent en jeu dans la formulation de Mandeville. Le christianisme enseignait qu'un acte vertueux était désintéressé, et la philosophie du déisme suggérait que l'usage de la raison était vertueux car il révélait naturellement la vérité théologique. Mandeville cherchait des actes de vertu publique et ne pouvait les trouver, mais observait que certaines actions (qui devaient alors être des vices) conduisaient à des résultats bénéfiques pour la société, comme un État prospère. Tel était le paradoxe de Mandeville, tel qu'il est intégré dans le sous-titre du livre « Private Vices, Publick Benefits ».

Mandeville s'intéressait à la nature humaine, et ses conclusions à ce sujet étaient extrêmes et scandaleuses pour les Européens du XVIIIe siècle. Il considérait les humains et les animaux comme fondamentalement identiques : à l'état de nature, tous deux se comportent selon leurs passions ou leurs désirs fondamentaux. L'homme était cependant différent, car il pouvait apprendre à se voir à travers le regard des autres et ainsi modifier son comportement s'il y avait une récompense sociale à cela. Dans cette optique, Mandeville a décrit la méthode par laquelle les instincts égoïstes de « l'homme sauvage » avaient été maîtrisés par l'organisation politique de la société. Il était dans l'intérêt de ceux qui nourrissaient des motivations égoïstes, affirmait-il, de prêcher aux autres un comportement vertueux :

« It being the Interest then of the very worst of them, more than any, to preach up Publick-spiritedness, that they might reap the Fruits of the Labour and Self-denial of others, and at the same time indulge their own Appetites with less disturbance, they agreed with the rest, to call every thing, which, without Regard to the Publick, Man should commit to gratify any of his Appetites, VICE; if in that Action there cou'd be observed the least prospect, that it might either be injurious to any of the Society, or ever render himself less serviceable to others: And to give the Name of VIRTUE to every Performance, by which Man, contrary to the impulse of Nature, should endeavour the Benefit of others, or the Conquest of his own Passions out of a Rational Ambition of being good. »

— Kaye, Kaye 1924 I, p. 47–48, cité dans Harth 1969, p. 324

« Comme l'intérêt des pires d'entre eux, plus que de tous, était de prêcher l'esprit public, afin de récolter les fruits du travail et de l'abnégation des autres, et en même temps de satisfaire leurs propres appétits avec moins de perturbations, ils convinrent avec les autres d'appeler VICE tout ce que, sans égard pour le public, l'homme pourrait commettre pour satisfaire l'un de ses appétits ; si dans cette action on pouvait observer la moindre perspective qu'elle puisse être préjudiciable à l'un des membres de la Société, ou qu'elle puisse se rendre moins utile aux autres : et de donner le nom de VERTU à toute action par laquelle l'homme, contrairement à l'impulsion de la nature, s'efforcerait de faire du bien aux autres ou de vaincre ses propres passions par ambition rationnelle d'être bon. »

— traduction littérale

Pour les critiques, il semblait que Mandeville encourageait le vice, mais telle n'était pas son intention[55]. Il disait vouloir « pull off the disguises of artful men » (« démasquer les hommes rusés ») et exposer — the hidden strings —« les ficelles cachées » qui guidaient le comportement humain[56]. Néanmoins, il était considéré comme un « défenseur moderne de la licence » (modern defender of licentiousness), et les discussions sur les « vices privés » et les « avantages publics » étaient courantes parmi le public instruit en Angleterre.[57].

En tant que littérature

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On a moins prêté attention aux qualités littéraires du livre de Mandeville qu'à son argumentation. Kaye a qualifié le livre de « possessed of such extraordinary literary merit » (« d'extraordinaire mérite littéraire » ») [58], mais a concentré son commentaire sur ses implications pour la philosophie morale, l'économie et l'utilitarisme. Harry L. Jones, quant à lui, écrivait en 1960 que la Fable « est une œuvre ayant peu, voire aucun mérite littéraire ; c'est un pur et simple poème de mirliton (doggerel), et il ne mérite aucune discussion sur les aspects formels qui permettent de qualifier l'art d'art »[59].

Mandeville parle à propos de son ouvrage parle de « Rhapsodie de Réflexions » (Essai sur la charité et les écoles de charité, t. 2, p. 137) ; et dans sa Préface (t. 1, p. XI) ne fait pas grand cas de son style:

« I do not dignify these few loose Lines with the Name of Poem, that I would have the Reader expect any Poetry in them, but barely because they are Rhime, and I am in reality puzzled what Name to give them; for they are neither Heroick nor Pastoral, Satyr, Burlesque nor Heroi-comick; to be a Tale they want Probability, and the whole is rather too long for a Fable. All I can say of them is, that they are a Story told in Dogrel, which without the least design of being Witty, I have endeavour’d to do in as easy and familiar a manner as I was able: The Reader shall be welcome to call them what he pleases. »

« On ne doit point s’attendre d’y trouver du Poétique, quoique je l’annonce sous le nom de Poème. Les pensées sont mises en rimes, voilà la seule raison qui m’a engagé à lui donner ce Titre. Ce n’est ni de l’Héroïque, ni du Pastoral, ni de la Satyre, ni du Burlesque, ni de l’Héroï-Comique. La vraisemblance, qui doit se rencontrer dans un Conte, ne s’y trouve point. La Pièce est même trop longue pour avoir le nom de Fable. On peut cependant dire que c’est une espèce de Conte mis en mauvaises rimes. Sans chercher à faire le Bel-Esprit, j’ai tâché de m’exprimer de la manière la plus aisée & la plus familière. Permis au Lecteur de lui donner tel nom qu’il jugera à propos. »

Points de vue économiques

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Mandeville est aujourd'hui généralement considéré comme un économiste et un philosophe sérieux[55]. Son deuxième volume, The Fable of the Bees, paru en 1729, était un recueil de six dialogues qui développaient ses vues socio-économiques. Ses idées sur la division du travail s'inspirent de celles de William Petty et sont similaires à celles d'Adam Smith. Mandeville déclare :

« When once Men come to be govern’d by written Laws, all the rest comes on a-pace. Now Property, and Safety of Life and Limb, may be secured: This naturally will forward the Love of Peace, and make it spread. No number of Men, when once they enjoy Quiet, and no Man needs to fear his Neighbour, will be long without learning to divide and subdivide their Labour...

Man, as I have hinted before, naturally loves to imitate what he sees others do, which is the reason that savage People all do the same thing: This hinders them from meliorating their Condition, though they are always wishing for it: But if one will wholly apply himself to the making of Bows and Arrows, whilst another provides Food, a third builds Huts, a fourth makes Garments, and a fifth Utensils, they not only become useful to one another, but the Callings and Employments themselves will in the same Number of Years receive much greater Improvements, than if all had been promiscuously follow’d by every one of the Five...

The truth of what you say is in nothing so conspicuous, as it is in Watch-making, which is come to a higher degree of Perfection, than it would have been arrived at yet, if the whole had always remain'd the Employment of one Person; and I am persuaded, that even the Plenty we have of Clocks and Watches, as well as the Exactness and Beauty they may be made of, are chiefly owing to the Division that has been made of that Art into many Branches »

— Kaye, .[60]

« Une fois que les hommes seront gouvernés par des lois écrites, tout le reste suivra. La propriété, la sécurité de la vie et des membres seront désormais assurées : cela favorisera naturellement l'amour de la paix et le propagera. Aucun homme, une fois qu'il jouit du calme et qu'il n'a plus à craindre son prochain, ne restera longtemps sans apprendre à diviser et subdiviser son travail...

Comme je l'ai déjà suggéré, l'homme aime naturellement imiter ce qu'il voit faire aux autres, ce qui explique pourquoi les peuples sauvages font tous la même chose : cela les empêche d'améliorer leur condition, bien qu'ils le souhaitent toujours. Mais si l'un se consacre entièrement à la fabrication d'arcs et de flèches, tandis qu'un autre fournit la nourriture, un troisième construit des huttes, un quatrième confectionne des vêtements et un cinquième des ustensiles, non seulement ils deviennent utiles les uns aux autres, mais leurs professions et leurs emplois eux-mêmes connaîtront, au cours du même nombre d'années, des améliorations bien plus importantes que si tous avaient été suivis sans distinction par chacun des cinq...

La vérité de ce que vous dites n'est nulle part aussi évidente que dans l'horlogerie, qui a atteint un degré de perfection plus élevé qu'il ne l'aurait été si l'ensemble était toujours resté le même. Emploi d'une seule personne ; et je suis persuadé que même l'abondance que nous avons d'horloges et de montres, ainsi que l'exactitude et la beauté dont elles peuvent être faites, sont principalement dues à la division qui a été faite de cet art en plusieurs branches. »

— traduction littérale

Le poème suggère de nombreux principes clés de la pensée économique, y compris la division du travail et la « main invisible », 70 ans avant que ces concepts ne soient plus complètement élucidés par Adam Smith[f]. Deux siècles plus tard, John Maynard Keynes a cité Mandeville pour montrer que ce n'était « pas une nouveauté... d'attribuer les maux du chômage à... l'insuffisance de la propension à consommer » (no new thing... to ascribe the evils of unemployment to... the insufficiency of the propensity to consume, [61] une condition également connue sous le nom de paradoxe de l'épargne, qui était au cœur de sa propre théorie de la demande effective.

Rapprochements avec la pensée de La Rochefoucauld

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Mandeville est redevable à La Rochefoucauld, qu'il cite à plusieurs reprises et dont il partage étroitement la pensée. Tous deux insistent sur le fait que les hommes sont des créatures de passion et non de raison, et que les motivations humaines sont fondamentalement l'amour-propre. D'après F. B. Kaye (en), une grande partie de la philosophie de Mandeville pourrait d'ailleurs se résumer à une élaboration de la maxime-épigraphe, de La Rochefoucauld:

« Nos vertus ne sont le plus souvent que des vices déguisées »

dans laquelle il faudrait changer « plus souvent » en « toujours » [62] (Cette maxime-épigraphe, résumé de tout Réflexions ou sentences et maximes morales, date de la 4e édition de 1675[63]). Néanmoins, comme les doctrines en question n'étaient pas rares, il est impossible de dire dans quelle mesure Mandeville les a puisées chez La Rochefoucauld ou chez d'autres sources, comme Pierre Bayle ou Jacques Esprit, empruntant éventuellement des phrases pour les adapter à des croyances déjà formées[62].

Thomas Babington Macaulay (1800-1859), dans son essai sur John Milton (Works, éd. 1866, v. 5) dira : « I like Mandeville better [than La Rochefoucauld]. He goes more into his subject » (« Je préfère Mandeville [à La Rochefoucauld]. Il approfondit davantage son sujet. »)[62].

Une Pensée de La Rochefoucauld prend la direction opposée de celle prise par Mandeville[64], notamment autour du thème central du luxe , pour Mandeville essentiel à la prospérité des sociétés[63]:

« Le luxe et la trop grande politesse dans les États sont le présage assuré de leur décadence, parce que tous les particuliers s’attachant à leurs intérêts propres, ils se détournent du bien public »

Pour Mandeville : « ces terribles conséquences qu’on met sur le compte du Luxe, doivent être attribuées à l’administration, à la mauvaise politique de ceux qui gouvernent. » (Remarque L[65]). Gabriel Brotier, commentateur de La Rochefoucauld fait remarquer que la Pensée 97 n'a pas été conservée par La Rochefoucauld au nombre des Maximes, empêché probablement par le succès de Colbert qui avait voulu que l'Etat ait un luxe public et un grand ton de politesse, etc.[66]. La vie de salon et de cour dont La Rochefoucauld est le témoins, et l'analyste, fait la démonstration d'un libéralisme psychologique, étape importante « entre deux grandes époques historiques », l'une théocratique et féodale, et l'autre le libérale. En plein absolutisme, il ne saurait être d'autre part question de libéralisme politique ; et pour qu'on parle de libéralisme économique, il aurait fallu que la France ait dépassé le dirigisme de Colbert et de l'État — Contrairement à Mandeville, La Rochefoucauld ne comprend pas « les avantages des comportements intéressés dans l'organisation politique des sociétés et dans l'économie » — ; il aurait fallu aussi que la France cesse de considérer avec dédain les motivations intéressées des Provinces-Unies[67]. Enfin pour que La Rochefoucauld, puisse être considéré comme un homme des Lumières, il lui aurait fallu entendre la voix d'un Pierre Nicole (1625-1695) (« pour réformer tous les vices et tous les désordres grossiers, et pour rendre les hommes heureux dès cette vie même, il ne faudrait au défaut de la charité, que leur donner à tous un amour-propre éclairé, qui sût discerner ses vrais intérêts »)[67]. Le « Contre l'opinion de Mandeville » de Charles-Irénée Castel de Saint-Pierre semble faire suite à opuscule Sur les pensées de M. de La Rochefoucauld. Ce qui lui permet de conclure[47] :

« De là il ſuit que deux celébres Ecrivains Franſois de nos jours pouroient bien n'avoir pas eu aſſez de pénétrafion dans la Morale & dans la Politique pour voir qu'en blamant tout amour de gloire, de dixinxion, tout dézir du plézir d'être loűé & eſtimé, toute pasfion de ſurpaſſer ſes pareils, ils afoiblisſent ſans y panſer, le plus grand resſort du Créateur pour porter les hommes & les Grans Hommes aux travaux & aux ouvrajes les plus inportans à l'augmantation du bonheur de leur patrie. »

La Fable des abeilles et le De Rerum Natura

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Pour défendre une vision d'une nature humaine égoïste, Mandeville a proposé des histoires conjecturales de l'origine de la vertu morale, inversant la description de l'humanité primitive décrite par Lucrèce dans son De Rerum Natura[18].

« For the main design of the Fable (as it is briefly explained in the Moral), is to shew the impossibility of enjoying all the most elegant comforts of life, that are to be met with in an industrious, wealthy and powerful nation, and at the same time, be blessed with all the virtue and innocence that can be wished for in a golden age; from thence to expose the unreasonableness and folly of those, that desirous of being an opulent and flourishing people, and wonderfully greedy after all the benefits they can receive as such, are yet always murmuring at and exclaiming against those vices and inconveniences, that from the beginning of the world to this present day, have been inseparable from all kingdoms and states, that ever were famed, for strength, riches, and politeness, at the same time. »

« Le but principal de la FABLE est exposé dans la Moralité qui la suit. On a eu dessein de faire voir qu’il est impossible de jouir des plaisirs les plus délicats de la vie, qui se trouvent nécessairement dans une Nation industrieuse, opulente et puissante, et d’y voir en même tems fleurir l’innocence & les vertus qu’on pourrait souhaiter dans le Siècle d’Or. Je me propose de faire sentir qu’il y a de l’absurdité, et même de l’extravagance de la part de ceux qui souhaitant que leur Patrie soit dans un état d’opulence et de grandeur, et qui empressés à se procurer tous les avantages qu’ils peuvent tirer de cette prospérité publique, ne cessent de murmurer, et de déclamer contre ces vices et ces inconvénients, qui depuis le commencement du Monde jusques à présent ont été inséparables de tous les Royaumes & de tous les Etats célèbres par leurs forces, par leurs richesses, et par leur politesse. »

— Bertrand, t.1, 1740, p.

Alors que chez Mandeville, l'existence d'un âge d'or semble aller de soi, il est très probablement fictif dans la de version de du Châtelet . Émilie du Châtelet atténue les attaques contre la civilisation de Mandeville et minimise en même temps toute valeur positive d'un prétendu État de Nature ou d'une société primitive ; En remettant en question l'existence d'une époque de pureté et de vertu, du Châtelet rend également l'existence dans l'État moderne moins sujette à la critique[68] :

« Mon principal but a esté de faire voir combien l'innocence et les vertus du pretendu age d'or, sont incompatibles avec les richesses et la puissance d'un grand etat, et de montrer l'inconsequence de ceux qui iouissant avec un plaisir extreme, des commodités de la vie, et de tous les autres avantages dont on ne peut ioüir que dans un état puissant, ne cessent cependant de declamer contre les inconvenients qui en sont inseparables. »

— Duchâtelet, p. 139

Le rapport de Voltaire à la mythologie est complexe ; celle-ci semble « être avant tout un ensemble de préceptes moraux et philosophiques que la narration et l'affabulation rendent agréables à l'esprit. » ; il oppose les croyances antiques au christianisme ; il abuse de la fable de Pandore (la boîte de Pandore), l'Ève grecque, pour représenter le péché originel et la chute[69]. Dans Le Mondain, il replace l'âge d'or dans la Genèse, décrivant Adam et Eve aux « ongles longs, un peu noirs et crasseux ». Le but de la fable dit Mandeville est décrit immédiatement dans ce qui précède :

« What country soever in the universe is to be understood by the Bee-Hive represented here, it is evident, from what is said of the laws and constitution of it, the glory, wealth, power, and industry of its inhabitants, that it must be a large, rich and warlike nation, that is happily governed by a limited monarchy. The satire, therefore, to be met with in the following lines, upon the several professions and callings, and almost every degree and station of people, was not made to injure and point to particular persons, but only to show the vileness of the ingredients that altogether compose the wholesome mixture of a well-ordered society; in order to extol the wonderful power of political wisdom, by the help of which so beautiful a machine is raised from the most contemptible branches. »

« Il est évident que ce qui est dit dans le Poème, des lois, de la constitution, de la gloire, des richesses, de la puissance & de l’industrie des habitants de la Ruche, ne peut s’appliquer qu’à une Nation grande, opulente, belliqueuse, et heureusement gouvernée par un Monarque dont l’autorité est limitées. Ce qu’il peut donc y avoir de satyrique sur les différentes Professions et Vocations, et presque sur chaque Condition des Hommes, n’a point été destiné à offenser personne, ni à désigner qui que ce soit en particulier. Mon dessein a été uniquement de faire sentir la bassesse de tous les ingrédients qui composent le véritable mélange d’une Société bien réglée ; et cela dans le but d’exalter le pouvoir étonnant de la Sagesse Politique, qui a su élever une si belle Machine sur les plus méprisables fondements. »

— Bertrand, t.1, 1740, p.

Dans la conclusion de la Fable de 1717 (« A Golden Age, must be as free, For Acorns, as for Honesty »), le « gland » est un rappel de la balanophagie antique, indissociable de l'oeuvre de Hésiode, de l'âge d'or, et par la suite de Lucrèce, et des auteurs augustéens Virgile, Ovide, Tibulle et Properce. Cette thématique est reprise par Voltaire dans Le Mondain et par Rousseau dans son Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes.

Critique de la consommation de viande

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Dans The Ethics of Diet (en) (L'Éthique de l'alimentation) (1883), Howard Williams (en) consacre un chapitre à Mandeville, affirmant que La Fable des abeilles contient une critique sincère de la consommation de viande. Williams souligne les préoccupations éthiques de Mandeville concernant l'abattage d'animaux pour se nourrir, citant[70]:

« I have often thought, if it was not for this tyranny which custom usurps over us, that men of any tolerable good-nature could never be reconciled to the killing of so many animals for their daily food, as long as the bountiful earth so plentifully provides them with varieties of vegetable dainties. »

« J'ai souvent pensé, si ce n'était pas à cause de cette tyrannie que la coutume exerce sur nous, que les hommes d'une nature un peu bonne ne pourraient jamais se résigner à tuer autant d'animaux pour leur nourriture quotidienne, tant que la terre généreuse leur fournira si abondamment une variété de délices végétaux. »

Williams a présenté Mandeville comme l'une des premières voix de l'opposition morale à la consommation de viande. Henry Stephens Salt a plus tard reconnu cet aspect de l'œuvre de Mandeville dans son traité de 1892, Animals' Rights: Considered in Relation to Social Progress (en), où La Fable des Abeilles apparaît dans la « Bibliography of the Rights of Animals »[71]. Les remarques de Mandeville ont également incité Joseph Ritson (en) premier écrivain végétarien, à adopter un régime végétarien.

Mandeville avait initialement adhéré à l'hypothèse cartésienne de l'Animal-machine ; comme quoi ceux-ci seraient dépourvus de sensibilité. Sa dissertation universitaire, Disputatio Philosophica De Brutorum Operationibus (1689), reposait sur cette idée, et sa Disputatio Medica de Chylosi Vitiata (1691) soutenait une thèse identique. Dans la Fable (Remarque P), cependant, il adopte la position de Gassendi, que les animaux ressentent des émotions[62].

En France la Fable va susciter un débat sur le Luxe, la querelle du luxe, dans lequel vont notamment se mesurer deux pointures à l'éthos bien tranchés, Voltaire et Rousseau. Mandeville est cependant infréquentable : en 1756, Adam Smith examinant le Discours sur l'inégalité de Rousseau affirme qu'il est redevable au deuxième volume de La Fable des abeilles de Bernard Mandeville (les Dialogues).[72] ; Adam Smith à repris des passages entiers de Mandeville dit Karl Marx ; enfin Marx lui-même aurait copié Mandeville sans sourcer son travail : en abordant la division du travail dans l'Economic Manuscript of 1861-63, Marx notes que « [t]he whole of this passage [from Smith] as well as this way of viewing the matter [sc. division of labor] is copied from de Mandeville, The Fable of the Bees ». De plus, il cite Mandeville directement, affirmant que Mandeville souligne l'importance positive des « vices privés » pour la société moderne. Marx fait aussi remarquer que « Seul Mandeville était, bien sûr, infiniment plus audacieux et honnête que les apologistes philistins de la société bourgeoise  ». Enfin Lixin Han, Directeur du Centre de recherche sur la littérature Marx-Engels de l'Université Tsinghua, a relevé des emprunts entiers de Mandeville chez Marx (Le Capital, chapitre XIV, Division du travail et manufacture)[73].

L’idée selon laquelle les « vices privés font le bien public » a inspiré nombre d’auteurs dont Adam Smith[a] (qui pourtant critique âprement Mandeville par ailleurs[g]) ou — au XXe siècle — Ayn Rand dans La Vertu d'égoïsme[h]. Adam Smith répète le principe du projet mandevillien en le débarrassant de sa dimension sulfureuse et provocatrice. Dans La Richesse des nations, il remplace le mot « vice » par l'« amour de soi » (self-love).

Jean-Jacques Rousseau a commenté La Fable des abeilles dans la Première Partie de son Discours sur l'origine de l'inégalité parmi les hommes (1754)[74].

Néanmoins, la théorie de Mandeville est bien plus forte : il soutient qu'une société ne peut avoir en même temps morale et prospérité et que le vice, entendu en tant que recherche de son intérêt propre, est la condition de la prospérité[75].

En 2007, dans Le Divin Marché, la révolution culturelle libérale[76], Dany-Robert Dufour tente de montrer que, bien loin d'être sortis de la religion, nous sommes tombés sous l'emprise d'une nouvelle religion conquérante, le Marché, fonctionnant sur un principe simple, mais redoutablement efficace, mis au jour par Bernard de Mandeville : « Les vices privés font la vertu publique ». Ce miracle est permis par l'intervention d'une Providence divine (cf. la fameuse « main invisible » postulée par Adam Smith).

  1. a et b Ainsi, il écrit que « Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du brasseur ou du boulanger qu’il faut espérer notre dîner, mais de leur propre intérêt ».
  2. Le doggerel est une poésie au rythme et aux rimes irréguliers, souvent délibérément conçue pour un effet burlesque ou comique. Il peut également désigner des vers au rythme monotone, aux rimes faciles et au sens vulgaire ou trivial, des vers de mirliton.
  3. La mise en prose traduite par Bertrand est assez fidèle :

    « Un nombreux essaim d’abeilles habitait une ruche spacieuse. Là, dans une heureuse abondance, elles vivaient tranquilles. Ces mouches, célèbres par leurs lois, ne l’étaient pas moins par le succès de leurs armes, et par la manière dont elles se multipliaient. Leur domicile était un séminaire parfait de science et d’industrie. Jamais abeilles ne vécurent sous un plus sage gouvernement : cependant, jamais il n’y en eut de plus inconstantes et de moins satisfaites. Elles n’étaient, ni les malheureuses esclaves d’une dure tyrannie, ni exposées aux cruels désordres de la féroce démocratie. Elles étaient conduites par des rois qui ne pouvaient errer, parce que leur pouvoir était sagement borné par les lois. »

  4. Ce qui donne dans la mise en prose traduite par Bertrand :

    « Il est impossible que la vertu seule rende jamais une Nation célèbre et glorieuse. Pour y faire revivre l’heureux siècle d’or, il faut absolument outre l’honnêteté reprendre le gland qui servait de nourriture à nos premiers Pères »

  5. On trouve un exemple de cette tradition « douce  » dans Don Quichotte de Cervantes. Don Quichotte dans ses pérégrinations, et Sancho Panza, mangent en compagnie de chevrier (1re partie, Chap. XI, 1605) et finissent par des glands doux, ce qui chez Don Quichotte remet en mémoire l'âge d'or des Grecs ; il se lance alors dans un long laudator temporis acti, dans lequel peuvent être faits des rapprochements avec Virgile, dans le premier livre des Géorgiques, Ovide, dans le premier livre des Métamorphoses, mais aussi le Tasse, dans le chœur de bergers qui termine le premier acte de l’Aminta, l'Idylle :

    « Heureux âge, dit-il, et siècles heureux, ceux auxquels les anciens donnèrent le nom d’âge d’or, non point parce que ce métal, qui s’estime tant dans notre âge de fer, se recueillit sans aucune peine à cette époque fortunée, mais parce qu’alors ceux qui vivaient ignoraient ces deux mots, tien et mien. […] En ce saint âge, toutes choses étaient communes. Pour se procurer l’ordinaire soutien de la vie, personne, parmi les hommes, n’avait d’autre peine à prendre que celle d’étendre la main, et de cueillir sa nourriture aux branches des robustes chênes […] Dans les fentes des rochers, et dans le creux des arbres, les diligentes abeilles établissaient leurs républiques, offrant sans nul intérêt, à la main du premier venu, la fertile moisson de leur doux labeur. »

    — Miguel de Cervantes Saavedra, L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche. Première partie, Chapitre XI. Traduction par Louis Viardot.

    Cet extrait est cité indirectement par Mandeville (t.1.p.249, Remarque R). En effet Dom Quichotte évoque dans la même scène sa condition de chevalier errant :

    « C’est pour remédier à ce mal que, dans la suite des temps, et la corruption croissant avec eux, on institua l’ordre des chevaliers errants, pour défendre les filles, protéger les veuves, favoriser les orphelins et secourir les malheureux. »

    — ibid.

    Ce qui donne chez Mandeville, à propos de l'Honneur :

    « Les Anciens Chevaliers, ſectateurs de ce ſacré principe, dont je compte que Don Quichotte a été le dernier dans l’Hiſtoire, obſervoient très ſcrupuleuſement toutes ces loix, & un beaucoup plus grand nombre encore. Les Modernes paroiſſent être plus relâchés. Ils ont à la vérité une profonde vénération pour les articles dont je viens de parler, mais ils négligent les autres. »

    — t.1.p.249, Remarque R

  6. Smith ne cite pas Mandeville dans « La Richesse des Nations », mais Edwin Cannan, éditeur de l'édition de 1904, note à plusieurs reprises que Smith semble avoir été influencé par Mandeville. Voir les notes dans Smith 1904 at pp. 3, 10, 12, 14, and 102. Adam Smith connaissait très tôt l'œuvre de Mandeville, puisqu'il en parle dans sa « Théorie des sentiments moraux »: Part VII, Section II, Chapitre 4 ('Of licentious systems'); dans Adam Smith et Dugald Stewart, The theory of moral sentiments;, London, H. G. Bohn, (lire en ligne)
  7. Dans sa Théorie des sentiments moraux, Adam Smith juge le système moral de Mandeville comme « entièrement pernicieux » dans sa tendance : « Quoique les opinions de cet auteur soient sur presque tous les points erronées, continue Smith, il existe toutefois quelques apparences dans la nature humaine qui, lorsqu'elles sont considérées d'une certaine manière, paraissent à première vue les conforter. Décrites et exagérées par l'éloquence vive et piquante, quoique grossière et fruste, du Dr Mandeville, elles ont donné à sa doctrine un air de vérité et de probabilité très susceptible d'en imposer aux esprits inexpérimentés. » (Adam Smith, Théorie des sentiments moraux, trad. M. Biziou, C. Gautier et J.-F. Pradeau, Paris, P.U.F., 2011, p. 411.)
  8. En 1964, Ayn Rand, dans La Vertu d'égoïsme, avance la thèse selon laquelle l'égoïsme rationnel des individus est le seul fondement possible d'une société.

Références

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    • Bernard Mandeville, La Fable des abeilles, ou les Fripons devenus honnêtes gens, avec le commentaire où l'on prouve que les vices des particuliers tendent à l'avantage du public [par Mandeville], t. 2, Jean Nourse, (lire en ligne).
    • Bernard Mandeville, La Fable des abeilles, ou les Fripons devenus honnêtes gens, avec le commentaire où l'on prouve que les vices des particuliers tendent à l'avantage du public [par Mandeville], t. 3, Jean Nourse, (lire en ligne)
    • Bernard Mandeville, La Fable des abeilles, ou les Fripons devenus honnêtes gens, avec le commentaire où l'on prouve que les vices des particuliers tendent à l'avantage du public [par Mandeville], t. 4, Jean Nourse, (lire en ligne)
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    • F. B. Kaye et Bernard Mandeville, The Fable of the Bees or Private Vices, Publick Benefits, Vol. 1 : with a commentary critical, historical, and explanatory, Online Library of Liberty (lire en ligne)
    • F. B. Kaye et Bernard Mandeville, The Fable of the Bees or Private Vices, Publick Benefits, Vol. 2 : with a commentary critical, historical, and explanatory, Online Library of Liberty (lire en ligne)
  • Édition récente :
    • (en) Bernard de Mandeville, The Fable of the Bees Or, Private Vices, Publick Benefits, Georg Olms Verlag, (lire en ligne)
    • La ruche bourdonnante ou Les crapules virées honnêtes, mise en vers français de Daniel Bartoli, préface et postface de François Dagognet, traduction de : The Grumbling Hive or Knaves Turn’d Honest, Paris, Éd. la Bibliothèque, 2006 (ISBN 978-2-909688-41-1)
      Cette édition contient aussi la traduction en prose de Jean Bertain (1740) et le texte anglais (1714).

Bibliographie

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