Shivaïsme du Cachemire

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Le shivaïsme du Cachemire (ou tradition Trika[1]) est un courant non-dualiste du shivaïsme, dont il est, avec l'école dualiste Shaiva Siddhanta, un des deux courants principaux.

Apparu au VIIIe siècle au Cachemire par l'intermédiaire de Vasugupta[2], ses fidèles sont à la recherche de l'extase[3], en méditant sur Shiva, Shakti[4] et le spanda (« vibration »).Le Shivaïsme du Cachemire enseigne que le monde est une expansion de Dieu et qu'en conséquence la réalisation doit s'obtenir au sein de la vie quotidienne[5]. Abhinavagupta est l'un des principaux représentants de ce courant qui, loin d'être en opposition avec les textes āgama, en est le prolongement[6]. Plusieurs écoles de ce courant pratiquent des rites tantriques[7].

Différentes écoles[modifier | modifier le code]

Du VIIIe au XIIe siècle[modifier | modifier le code]

Les origines de ce courant sont obscures. Après une phase de tradition orale supposée, le premier penseur à exposer par écrit les principes de la doctrine fut Vasugupta (VIIIe/début IXe), « grand mystique qui recherche Shiva par l'extase plus que par la voie métaphysique[7] ». Il est à l'origine de l'école Spanda, et il a laissé deux ouvrages majeurs: les "Shiva Sutras" et les "Spanda Karikas".

L'école Krama est née au VIIIe siècle, basée sur un système très ritualiste[7].

Au IXe siècle, Somananda donne un fondement philosophique à la mystique de Vasugupta. Il décrit aussi « une nouvelle voie vers l'Absolu, qu'il nomme la « Reconnaissance » (Pratyabhijñā)[7] », qui permet de saisir de manière intuitive et spontanée la Réalité ultime. Son disciple Utpaladeva développera cette doctrine dans son ouvrage Ishvara-pratyabhijna-karika (Versets sur la Reconnaissance du Seigneur).

L'école Kula (Kaula (en)), originaire d'Assam, fut introduite au Cachemire au IXe siècle. Elle est tantrique, tant par ses spéculations que par ses rituels et insiste sur « l'infinité et la liberté de la Conscience suprême »[7].

Abhinavagupta (Xe siècle) représente l'apogée de ce courant, il opère dans ses écrits une synthèse des différentes écoles précédentes. Il est considéré comme « l'un des sommets de l'expérience spirituelle et de la spéculation intellectuelle en Inde et même dans le monde[7]. » Il reprend et décrit les pratiques érotico-mystiques tantriques de l'école Kula, notamment dans le chapitre 29 de son Tantraloka[7]. Kshemaraja (Xe/XIe siècle), disciple de Abhinavagupta, sera un grand commentateur. Après lui, le courant déclinera de manière significative.

Au XIIe siècle, le shivaïsme du Cachemire connaît néanmoins une certaine diffusion dans l'Inde du Sud qui marquera la vie spirituelle et les rituels des grands temples[7].

Ces différentes écoles ont produit une littérature en langue sanskrite abondante.

Au XXe siècle[modifier | modifier le code]

La tradition d'Abhinavagupta s'est maintenue au Cachemire jusqu'au XXe siècle dans de petits cercles d'érudits et de mystiques, notamment Gopinath Kaviraja ou Swami Lakshman Joo (en) décédé en 1991, auprès de qui sont venus étudier les grands spécialistes français du shivaïsme du Cachemire Lilian Silburn et André Padoux, ainsi que l'Anglais Alexis Sanderson (en)[7].

L'école du Siddha Yoga créée par Swami Muktananda (décédé en 1982) se réclame de la tradition du shivaïsme du Cachemire[7]. Swami Muktananda connaissait et appréciait beaucoup Swami Lakshmanjoo, il recommandait très souvent la lecture du Pratyabhijna Hrdayam, ouvrage majeur de Kshemaraja, il a notamment déclaré à ce sujet : "Une personne qui comprend ces 20 aphorismes n'a pas besoin d'en connaitre un vingt et unième. Il n'a besoin de rien savoir d'autre dans ce monde" [8]. Bien que cette école puise aussi dans les textes classiques de l'hindouisme (comme la Bhagavad Gita et certaines Upanishad), selon Gurumayi, sa disciple et successeur à la tête de la lignée du Siddha Yoga, c'était sa philosophie préférée.

Doctrine[modifier | modifier le code]

Le monde manifesté émerge de l'Être suprême, par l’intermédiaire d'une vibration, sous la forme d'une transformation (vivarta) qui génère la manifestation de 36 « réalités fondamentales » (tattva). Le premier tattva est purement spirituel (cinmātra), parfois défini comme un « vide au-delà du vide »[n 1] (śūnyātiśūnya)[9].

Les 36 tattva[modifier | modifier le code]

Les 36 tattva (principes) sont communs à toutes les écoles du shivaïsme (voir agamas) et la plupart se retrouvent dans d'autres écoles hindoues. Nous donnons ici les définitions particulières de cette école[réf. souhaitée], comme suit :

Au-delà de la manifestation[modifier | modifier le code]

La manifestation supra-mondaine (shuddha adhva)[modifier | modifier le code]

  • 3 : Sada Shiva
  • 4 : Ishvara, le Seigneur
  • 5 : Vidya, la connaissance pure

La manifestation mondaine[modifier | modifier le code]

  • 6 à 11 : Maya
  • 12 : Purusha
  • 13 : Prakriti
  • 14 : Buddhi
  • 15 : Ahamkara, l'ego
  • 16 : Manas, le mental
  • 17 à 21 : les cinq organes de perception (les cinq sens)
  • 22 à 26 : les cinq organes d'action
  • 27 à 31 : les cinq tanmātra
  • 32 à 36 : l'éther (akasha) et les quatre éléments grossiers (eau, feu, terre, air).

La reconnaissance de sa véritable nature[modifier | modifier le code]

La libération de l'âme signifie la « reconnaissance » (pratyabhijñā) de sa vraie nature innée et pure recouverte par le voile de l'illusion de Māyā. Cette prise de conscience se fait par le yoga[9].

Les textes majeurs du Shivaïsme du Cachemire[modifier | modifier le code]

  1. Les Shiva Sutras (Vasugupta, IXème siècle)
  2. Les Spandas Karikas (Vasugupta, IXème siècle)
  3. Le Pratyabijna Hrdayam (Kshemaraja, XIème siècle)

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Lilian Silburn, indianiste, a consacré l'essentiel de son œuvre à cette école. Avec André Padoux, ils ont traduit et commenté une dizaine de textes dans les Publications de l'Institut de Civilisation Indienne du Collège de France.
  • Lilian Silburn, Le Paramārthasāra de Abhinavagupta, De Boccard, coll. « Publications de l'Institut de civilisation indienne », (1re éd. 1957)
  • David Dubois, Abhinavagupta et la liberté de conscience, Almora, Paris, 2010
  • Swami Muktananda "Je Suis Cela", Editions Saraswati 1996. Commentaire du verset 24 du Vijnanabhaïrava Tantra, texte shivaïte majeur.
  • (en) Swami Shantananda, The Splendor of recognition, Siddha Yoga Publication, 2003
  • (en) Swami Lakshmanjoo, "Shiva Sutras, the Supreme awakening", Editions Lakshmanjoo Academy, 2001, 2007, 2015. Un recueil d'enseignements oraux sur le sujet, mis en forme par John Hugues.
  • (en) Swami Lakshmanjoo, "Hymns to Shiva, Utpaladeva's Shivastotravali", Editions Lakshmanjoo Academy, 2014.Un recueil d'enseignements oraux sur le sujet, mis en forme par John Hugues.
  • (en) Alexis Anderson, « Saivism and the Tantric Tradition », dans The World's Religions, Routledge, , p. 660-704.
  • (en) Jagadish Chandra Chatterjee, Kashmir Shaivaism, State University of New York (réimpr. 1986) (1re éd. 1914) (lire en ligne).
  • (en) Jaideva Singh "Shiva Sutras", Motilal Banarsidass Publishers, 1998.
  • (en) Mark S.G. Dyczkowski "The Aphorisms of Shiva", qui traduit le commentaire de Bhaskara et le compare à celui de Kshemaraja.
  • (en) Deba Brata SenSharma, Paramārthasāra of Abhinavagupta, Muktabodha Indologival research institute, 2007

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Cette notion du vide peut être rapprochée de celle des bouddhistes de l'école de Nagarjuna. Selon Jean Filliozat dans Les philosophies de l'Inde : « la vacuité dont traite Nāgārjuna est la vacuité d'être propre (svabhāva) de toutes choses phénoménales et le vide qui caractérise l’Être suprême des shivaïtes du Cachemire est un vide de tout ce qui est phénoménal, non un vide d'être propre de l'entité qu'il caractérise. »

Références[modifier | modifier le code]

  1. The Sanskrit Heritage Dictionary de Gérard Huet
  2. Louis Frédéric, Dictionnaire de la civilisation indienne, Robert Laffont, (ISBN 2-221-01258-5).
  3. The A to Z of Hinduism, par B.M. Sullivan publié par Vision Books, pages 109 et 110, (ISBN 8170945216)
  4. Encyclopedia of Hinduism par C.A. Jones et J.D. Ryan publié par Checkmark Books, pages 229 et 230, (ISBN 0816073368)
  5. Sami Muktananda, Je suis Cela, Saraswati Editions, , 68 p., Préface
  6. L'hindouisme. Louis Renou. Éd. Que sais-je ?, Paris, 1951, page 96. (ISBN 978-2-13-052170-9)
  7. a, b, c, d, e, f, g, h, i et j Alexandre Astier, Les Maîtres spirituels de l'hindouisme, Eyrolles (ISBN 978-2-212-54194-6, lire en ligne), p. 70-85.
  8. (en) Swami Shantananda, The splendor of recognition, SYDA Foundation, , 422 p., p. 6
  9. a et b Jean Filliozat, Les philosophies de l'Inde, PUF, , p. 110-111.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]