Sextus Empiricus

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Sextus Empiricus

Sextus Empiricus est un philosophe sceptique et médecin de l'école de médecine antique dite « empirique »[Note 1], qui fut actif vers 190. Il était Grec, mais nous ne savons ni où il naquit (peut-être à Mytilène) ni où il fut professeur, et ignorons donc pratiquement tout de sa vie ; paradoxalement, nous avons de lui une importante quantité de texte philosophique bien conservé (dont le contenu biographique est quasi-nul), ce qui fait de lui sans équivoque le principal auteur sceptique de l'antiquité. Selon Diogène Laërce, il fut chef de l'école sceptique en succédant à Ménodote de Nicomédie et son successeur fut Saturninus (mais ce dernier n'est mentionné par aucune autre source).

Philosophie[modifier | modifier le code]

De façon générale, Sextus Empiricus s'oppose à tous les dogmatismes (stoïcien, épicurien, aristotélicien...) mais aussi au « scepticisme » faillibiliste de la Nouvelle Académie, qu'il ne considère pas comme un réel scepticisme (contrairement au sien propre). Alors que les premiers affirment avoir trouvé la vérité et que les seconds affirment qu'elle est insaisissable, le sceptique pyrrhonien est celui qui "continue la recherche"[1], au lieu de s'arrêter à l'une de ces conclusions ou à n'importe quelle autre.

Sextus Empiricus expose la philosophie sceptique héritée de Pyrrhon[Note 2], se plaçant en cela dans la même école qu'Énésidème et Agrippa, dont il complète amplement les travaux, tout en se référant parfois à eux. Il veut atteindre la suspension du jugement (épochè) et la tranquillité de l'âme[Note 3] (ataraxia)[2] en acceptant les phénomènes comme ils se présentent à lui. En effet, il ne s'agit pas de rejeter les phénomènes mais de rejeter « ce qui est dit des phénomènes »[3], c'est-à-dire l'interprétation qu'on donne d'eux et le jugement ainsi porté sur la réalité. Ce choix de suivre les phénomènes empêche le scepticisme de Sextus d'être vulnérable à l'argument de l'apraxie (dont la formulation la plus connue est celle du stoïcien Chrysippe). Le phénomène constitue un critère d'action suffisant pour mener sa vie. Cela lui permet de proposer un conventionnalisme que l'on peut trouver déjà chez Pyrrhon (qui était prêtre alors qu'il doutait de l'existence des dieux) et dont s'inspireront Montaigne et à travers lui Pascal ; c'est d'une façon très similaire que le scepticisme de philosophes contemporains comme Wittgenstein et Willard Van Orman Quine mène à une forme de pragmatisme.

Sextus Empiricus propose donc un scepticisme à l'opposé de celui que l'on peut trouver chez les néo-académiciens, notamment Arcésilas de Pitane et Carnéade. Il condamne aussi bien que le dogmatisme leur méta-dogmatisme négatif (résultant de l'affirmation de l'impossibilité de connaître et d'affirmer, contradictoire parce qu'elle est une affirmation). Au contraire, Sextus Empiricus n'affirme rien, si ce n'est les phénomènes, c'est-à-dire les impressions, sans que celles-ci impliquent quoi que ce soit sur les qualités ou même l'existence d'un éventuel objet réel les ayant causées ; mais postuler l'existence d'un objet réel ou la vérité d'un système métaphysique n'est pas nécessaire pour agir : les impressions suffisent.

Œuvres[modifier | modifier le code]

Il nous reste trois œuvres de Sextus :

  • Esquisses pyrrhoniennes, parfois intitulé Hypotyposes pyrrhoniennes (Πυῤῥώνειοι ὑποτυπώσεις ou Pyrrhōneioi hypotypōseis) (3 Livres) [1]
  • Contre les professeurs (Pros mathêmatikous / Adversus Mathematicos : contre les savants) :
    • Contre les grammairiens (Livre I)
    • Contre les rhéteurs (Livre II)
    • Contre les géomètres (Livre III)
    • Contre les arithméticiens (Livre IV)
    • Contre les astrologues (Livre V)
    • Contre les musiciens (Livre VI) [2]
  • Contre les dogmatiques :
    • Contre les logiciens (Livres I-II ou Contre les professeurs livres VII-VIII)
    • Contre les physiciens (aussi intitulé Livres III-IV ou Contre les professeurs livres IX-X)
    • Contre les moralistes (aussi intitulé Livre V ou Contre les professeurs livre XI)

D'après Pierre Pellegrin, « Ce sont ces six écrits[Note 4] qui sont proprement regroupés sous le nom de Contre les professeurs (Pros mathêmatikous, ou, selon le calque latin souvent utilisé, Adversus Mathematicos), et il faut sans doute regretter que la mauvaise habitude ait été prise de citer sous le titre de Adversus Mathematicos ces six traités suivis de cinq livres : Contre les logiciens (en deux livres), Contre les physiciens (en deux livres) et Contre les moralistes (en un livre). Ces trois derniers ont aussi reçu l'appellation plus propre de Contre les dogmatiques. »[4]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Texte grec et traduction anglaise[modifier | modifier le code]

  • Sextus Empiricus, éd. R. G. Bury, Loeb Classical Library, Harvard University Press, 1933-1949
    • Outlines of Pyrrhonism, 1933, 560 p.
    • Against the Logicians, 1935, 496 p.
    • Against the Physicists, Against the Ethicists, 1936, 560 p.
    • Against the Professors, 1949, 416 p.

Traductions en français[modifier | modifier le code]

Sources[modifier | modifier le code]

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Études[modifier | modifier le code]

  • Victor Brochard, Les sceptiques grecs, (1887), réédition Paris, Librairie générale française, 2002.
  • Lorenzo Corti, Scepticisme et langage, Paris, Vrin, 2009.
  • Karel Janacek, Sexti Empirici indices Firenze : Olschki, 2000.
  • Brigitte Pérez-Jean, « L’analogie technique dans la critériologie de Sextus Empiricus », dans Ars et Ratio, sciences, arts et métiers dans la philosophie hellénistique et romaine, Latomus, n°273, 2003, pp. 259-273.
  • Werner Heintz, Studien Zu Sextus Empiricus, Halle : M. Niemeyer, 1932 ; réédition Hildesheim : Gerstenberg Verlag, 1972.

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Ce fait est étonnant et suscite des débats chez les spécialistes, pour la simple raison que Sextus Empiricus lui-même affirme une école concurrente, l'école dite « méthodiste », plus proche de la façon de penser du scepticisme.
  2. La philosophie réelle de Pyrrhon est sujette à débat chez les spécialistes, en grande partie parce qu'il n'a jamais rien écrit et que les informations que nous avons sur elle sont ambiguës. Sextus Empiricus considère Pyrrhon comme le fondateur de son scepticisme et s'en inspire souvent (jusque dans le titre de son œuvre principale), mais cela ne suffit pas pour dire que ses idées proviennent réellement de Pyrrhon.
  3. Plus exactement, il affirme que la tranquillité de l'âme est une conséquence accidentelle (mais sans doute bienvenue) de la pratique sceptique, et non l'un des objectifs conscients de celle-ci.
  4. Contre les grammairiens, Contre les rhéteurs, Contre les géomètres, Contre les arithméticiens, Contre les astrologues, Contre les musiciens.

Références[modifier | modifier le code]

  1. Esquisses Pyrrhonienne, Livre I, 1.
  2. Esquisses Pyrrhoniennes, Livre I, 4.
  3. Esquisses Pyrrhoniennes, Livre I, 10.
  4. Pierre Pellegrin, Contre les professeurs, Éditions du Seuil, 2002, p. 9.