Queimada (film)

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Queimada

Réalisation Gillo Pontecorvo
Scénario Franco Solinas
Giorgio Arlorio
Musique Ennio Morricone
Acteurs principaux
Sociétés de production Produzioni Europee Associate
Les Productions Artistes Associés
Pays de production Drapeau de l'Italie Italie
Drapeau de la France France
Genre Aventure
Drame
Durée 132 minutes
Sortie 1969

Pour plus de détails, voir Fiche technique et Distribution

Queimada est un film franco-italien réalisé par Gillo Pontecorvo, sorti en 1969.

Film dramatique à caractère politique, il se veut une critique de toutes les formes de colonialisme, et met en scène une distribution composée de Marlon Brando ainsi que de nombreux acteurs non-professionnels locaux repérés sur le lieu initial de tournage à Carthagène des Indes, en Colombie.

Le titre Queimada, qui désigne l'île imaginaire des Antilles où se déroule le film, est un mot portugais qui signifie « brûlé ». Le titre d'origine du film était « Quemada », le même mot en espagnol, qui est aussi le nom d'une boisson alcoolisée forte de Galice que l'on boit après l'avoir enflammée.

Synopsis[modifier | modifier le code]

Dans la mer des Caraïbes, la petite île de Queimada est une colonie portugaise fondée sur l'esclavage et les plantations de canne à sucre[1]. L'agent secret britannique William Walker (joué par Marlon Brando) incite l'esclave noir José Dolores (joué par Evaristo Márquez) à lancer une révolte. Parallèlement, Walker incite de riches propriétaires terriens à se soulever contre la domination portugaise[2]. L'indépendance est proclamée et l'esclavage aboli. Une période de tension s'ouvre entre le gouvernement provisoire blanc et l'armée rebelle de José Dolores. Walker obtient que les partisans de Dolores déposent les armes et que le nouveau régime, dominé par les propriétaires, se soumette aux intérêts britanniques.

Une dizaine d'années plus tard, William Walker est rappelé à Queimada par une grande compagnie sucrière, dont les intérêts sont menacés par une nouvelle révolte menée par José Dolores.

Fiche technique[modifier | modifier le code]

Icône signalant une information Sauf indication contraire ou complémentaire, les informations mentionnées dans cette section peuvent être confirmées par la base de données d'Unifrance.

Distribution[modifier | modifier le code]

Production[modifier | modifier le code]

Tournage[modifier | modifier le code]

Queimada devait à l'origine être entièrement tourné à Carthagène des Indes, en Colombie. Des conditions de travail difficiles ont entraîné un dépassement du calendrier et du budget de production, ce qui a presque conduit Les Artistes Associés à licencier Pontecorvo. Marlon Brando insiste pour que le film soit terminé et donne de sa poche pour que le lieu de tournage soit déplacé au Maroc, où le film pourra être achevé à moindre coût. D'autres scènes ont été tournées à Saint-Malo, en France, dans les îles Vierges américaines et dans les studios Cinecittà[6].

Attribution des rôles[modifier | modifier le code]

L'acteur non professionnel colombien Evaristo Márquez (es) a été expressément voulu par le réalisateur pour le rôle de José Dolores.

Dans une approche d'inspiration néoréaliste que Pontecorvo avait déjà utilisée pour La Bataille d'Alger, la distribution est composée en grande partie d'indigènes locaux illettrés dont la plupart ne savaient pas ce qu'était le cinéma. Pontecorvo cherchait spécifiquement des acteurs qui vivaient dans une condition semblable à celle des habitants des colonies exploitées par les Blancs et méfiants envers les étrangers. D'ailleurs, comme l'a raconté Pontecorvo lui-même, lorsque l'équipe de production a aperçu le gardien de troupeaux Evaristo Márquez (es) lors d'un repérage[7] et a tenté de l'approcher pour lui proposer le rôle de l'antagoniste dans le film, il a fui, craignant on ne sait quoi. Il a fallu une heure de poursuite pour lui faire comprendre les intentions pacifiques du réalisateur, et une heure pour le convaincre de travailler dans le film. Alberto Grimaldi avait initialement suggéré Sidney Poitier pour le rôle de José Dolores, mais Gillo Pontecorvo a insisté pour faire jouer Márquez à la place.

Marlon Brando avait la possibilité de décrocher un rôle dans Butch Cassidy et le Kid et L'Arrangement d'Elia Kazan, mais il a préféré travailler sur ce film. Il a également dû refuser un rôle majeur dans La Fille de Ryan en raison des retards de production de ce film. Dans son autobiographie Brando : les Chansons que m'apprenait ma mère, il affirme que « C'est dans Queimada que j'ai fait une de mes meilleures prestations d'acteur » ; « Il a dit de Pontecorvo qu'il était l'un des trois meilleurs réalisateurs avec lesquels il avait travaillé, avec Elia Kazan et Bernardo Bertolucci »[8].

La version exportée en anglais du film dure 112 minutes, soit 17 minutes de moins que la version originale italienne. Brando a été doublé par Giuseppe Rinaldi pour la version italienne. La voix de Brando ne peut être entendue que dans la version courte en langue anglaise[9].

Scénario[modifier | modifier le code]

Dans le scénario original, l'île (fictive) de Queimada était un protectorat espagnol, comme l'étaient de nombreuses colonies historiques des Antilles. Le gouvernement franquiste a fait pression sur les réalisateurs pour qu'ils modifient le scénario, et comme le Portugal représentait une part considérablement plus faible des recettes potentielles du film que l'Espagne, les producteurs ont fait ce qui était économiquement opportun en faisant des Portugais les méchants[6]. Le concept original se reflète toujours dans le fait que les personnages portent des noms espagnols et parlent la langue espagnole.

À la même époque où se déroule l'histoire fictive du film, un cas réel d'impérialisme a eu lieu : un soldat mercenaire, portant le même nom que le personnage de Queimada, William Walker (1824-1860), a réussi, avec un groupe d'aventuriers, à conquérir le Nicaragua et à le gouverner par le biais du gouvernement fantoche du président Patricio Rivas, qui a ensuite été remplacé par Walker lui-même, qui est devenu le 6e président de l'État du Nicaragua. Le président américain Franklin Pierce reconnaît le régime illégal de William Walker le . Avec le soutien de l'Amérique du Nord, Walker organise ensuite une expédition d'environ mille mercenaires pour tenter de conquérir quatre autres États : Guatemala, Honduras, Costa Rica et El Salvador. L'entreprise est soutenue financièrement par des hommes d'affaires américains qui contrôlent le transport commercial de l'Atlantique au Pacifique. Walker sera fusillé au Honduras en 1860.

D'après l'analyse de Biagio Giordano dans 30 Film da riscoprire, le protagoniste dépeint dans le film est dépassé par son absence d'idéal :

« William Walker, dans chaque action, est guidé exclusivement par le calcul froid et rationnel des conséquences que l'on peut prévoir et des avantages que l'on peut en tirer ; les considérations sur ce qui est bon ou mauvais sont pour lui une faiblesse inutile et hypocrite.

Sa méthode est efficace et semble vouée à une victoire inexorable, mais le chemin qu'il emprunte devient de plus en plus étroit et tortueux, il reconnaît de plus en plus clairement que les idées maîtresses de sa civilisation sont la couverture d'intérêts mesquins et inhumains.

L'agent de Sa Majesté britannique se sent de plus en plus dépassé par l'absence d'un idéal qui justifierait d'une manière ou d'une autre les immenses souffrances imposées par la guerre. José Dolores, son antagoniste, poursuit au contraire avec la ténacité de l'instinct une valeur primordiale récemment redécouverte, au-delà de laquelle il entrevoit le sang et la douleur, mais qu'il ne veut plus perdre, le rêve de la liberté. »

— Biagio Giordano[10]

Accueil critique[modifier | modifier le code]

La critique a fait en grande partie l'éloge du film. C'est « un film engagé, tant par son spectacle que par son contenu »[11] et pour ses thèmes que l'on pourrait qualifier de didactiques, traçant également les derniers signes de cette saison de cinéma engagé qui a eu lieu dans l'Italie des années 1960. D'après S Borelli : « C'est indéniablement un grand film, mais plus encore l'incarnation d'une saison pleine de passions civiles vibrantes et d'élans libertaires généreux »[12].

« Queimada est un film dur. La violence de l'armée et des troupes britanniques est épouvantable : on y voit l'incendie de villages, l'utilisation de chiens contre les rebelles et le déracinement de la population. D'autre part, les rebelles montrent également un esprit ouvert à la lutte violente. Les anciens esclaves ne sont pas tous frères ; au contraire, les troupes de l'État indépendant établi qui traquent les rebelles sont majoritairement noires et certaines d'entre elles se moquent cruellement de Dolores prisonnier. La réussite historique du film réside dans le fait qu'il raconte des histoires à la fois spécifiques et générales, et qu'il offre une vue d'ensemble des changements de classe et de pouvoir et du rythme des transformations historiques »

— Natalie Zemon Davis[13]

.

Le film, dont l'action se déroule au XIXe siècle, fait de nombreuses références politiques à l'actualité des années 1960. Les références allusives à la guerre du Viêt Nam, à la révolution cubaine et au marxisme en font un film ouvertement de gauche, raison pour laquelle il a été considéré par certains critiques comme excessivement propagandiste et populiste. D'après Tullio Kezich, « Leur film est décidément laid, en ce sens que, comparé à l'attention pointilleuse d'un Elio Petri, par exemple, le style de Pontecorvo n'a jamais été aussi bâclé et médiocre, banal et générique... Dans Queimada, le colonialiste Brando, personnification de l'impérialisme et donc du mal, parle avec la voix de Karl Marx, Frantz Fanon, Che Guevara et ainsi de suite. Toutes les phrases "historiques" de la révolution sont là, dans un défilé interminable qui finit par faire sourire ou rire franchement »[14].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Aucune île des Antilles n'a jamais été portugaise ; l'histoire est une sorte de synthèse entre la révolution haïtienne à Saint-Domingue contre la France et celle de l'Amérique espagnole plus tard.
  2. Ce qui fut effectivement le cas dans l'Amérique anglaise puis dans l'Amérique espagnole, et très brièvement dans la Saint-Domingue française.
  3. « Queimada », sur encyclocine.com (consulté le )
  4. (it) « Queimada », sur archiviodelcinemaitaliano.it (consulté le )
  5. De nombreuses versions amputées de 10 à 20 minutes existent dans certaines version allemandes, anglaises, américaines ou espagnoles
  6. a et b (en) « Burn! (1970): Pontecorvo’s Indictment of Colonialism, Starring Brando », sur emanuellevy.com, (consulté le )
  7. (en) Alan A. Stone, « Last Battle » (version du 27 octobre 2010 sur l'Internet Archive), sur bostonreview.net
  8. (en) Marlon Brando (trad. Brando : les Chansons que m'apprenait ma mère), Brando: Songs My Mother Taught Me, Random House (ISBN 0-679-41013-9, lire en ligne), p. 364
  9. (en) Burn! (1969) : Trivia - IMDb
  10. (it) Biagio Giordano, 30 Film da riscoprire, Londres, Edizioni Lulùcom, (ISBN 978-1445265414), p. 70-71-72
  11. Segnalazioni cinematografiche, no 69, 1970
  12. (it) AA. VV., Gillo Pontecorvo : La dittatura della verità. XVII Rassegna del Cinema Italiano, ANCCI, (ASIN B075JLTB19)
  13. (it) Natalie Zemon Davis, La storia al cinema, la schiavitù sullo schermo da Kubrick a Spielberg, Viella, Rome, Viella, , p. 62
  14. Tullio Kezich, Quaderni piacentini, no 40, 1970

Liens externes[modifier | modifier le code]