Nouveaux historiens israéliens

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Les Nouveaux Historiens israéliens sont à la base un groupe de 5 chercheurs (essayistes, journalistes et historiens) qui ont réexaminé l’histoire de la naissance de l'État d'Israël : Simha Flapan, Benny Morris, Tom Segev, Ilan Pappé et Avi Shlaïm[1].

Simha Flapan publie son premier livre sur le révisionnisme de l'histoire du sionisme en 1987, suivi par des publications de Benny Morris, Avi Shlaïm et Ilan Pappé, l'année suivante. Ces publications font écho au révisionnisme des Nouveaux historiens, et sont contemporaines de l’ouverture d'archives israéliennes et britanniques portant sur les événements de 1948[2]. D'autres publications suivent à la fin des années 1990 et au début des années 2000. Les « Nouveaux Historiens » ont remis en cause plusieurs éléments centraux de l'historiographie israélienne, concernant les intentions arabes lors de la guerre, les relations entre le mouvement sioniste et la Transjordanie, le rapport de forces entre les protagonistes, les causes de l'exode palestinien de 1948, le rôle joué par les Britanniques qui contrôlaient la Palestine à l'époque et les responsabilités de l'échec des négociations qui suivirent l'armistice[3].

Leurs publications ont suscité une forte opposition dans les milieux académiques israéliens traditionnels et de nombreux débats et controverses[4],[5]. Des désaccords sont également apparus entre eux à partir de 2004[6].

À leur suite, d'autres chercheurs tels que Baruch Kimmerling, Idith Zertal, Shlomo Sand, Uri Ram (he) ont élargi le champ de l'étude à l'ensemble de l'historiographie sioniste et à la société israélienne[7].

Les « Nouveaux Historiens » s'inscrivent dans le courant de pensée post-sioniste qui est apparu au début des années 1970 en Israël[8].

Principales différences avec l’histoire officielle israélienne[modifier | modifier le code]

En ce qui concerne la Guerre israélo-arabe de 1948, les débats portent sur le rapport de forces entre les protagonistes de la guerre (le mythe de « David contre Goliath »), le rôle des autorités britanniques (qui auraient été antisémites et auraient favorisé les Arabes), les relations israélo-jordaniennes, les causes de l'exode palestinien (la « fuite des Palestiniens à l'appel de leurs dirigeants ») ou encore les motivations arabes à intervenir dans la guerre (le mythe de l'intransigeance arabe et de la volonté « de jeter les Juifs à la mer »)[9].

Des historiens israéliens défendant le « discours traditionnel » (parmi lesquels Avraham Sela (en), Yoav Gelber, Anita Shapira, Shabtaï Teveth (en) et Efraïm Karsh) leur répondent sur fond, critiquent leur dénigrement des travaux de leurs prédécesseurs, voire les accusent de « falsification » et de « programme politique caché »[10]. En raison des enjeux, les débats sur ces travaux sont à ce point violents qu'un des protagonistes parle de la « guerre des historiens israéliens »[11].

À l'étranger, des historiens palestiniens (dont Ibrahim Abu-Lughod, Nur Masalha et Walid Khalidi) interviennent dans le débat mais en estimant que les nouveaux historiens ne vont pas assez loin dans leurs conclusions[note 1] et continuent à minimiser la responsabilité israélienne dans les événements[12],[13],[14].

Ces débats sont devenus sujet d'études. Le sociologue israélien postsioniste Uri Ram (he) estime ainsi que « le futur [de l'écriture] du passé en Israël [est devenu une question] politique. Un éventuel retour au processus de paix et un règlement du conflit israélo-palestinien […] [permettrait] un discours historique plus ouvert, pluraliste et critique. [Le contraire donnera lieu] à un discours fermé, consensuel et nationaliste[15] ».

Avi Shlaim présente les différences avec ce qu'il appelle l'histoire officielle comme étant les suivantes[16] :

Principales différences avec l’histoire officielle israélienne selon Avi Shlaim
Version officielle Nouveaux historiens
Rôle du Royaume-Uni Le Royaume-Uni a essayé d'empêcher l’établissement de l’État israélien en soutenant la Transjordanie qui a attaqué Israël. Le Royaume-Uni a surtout empêché l’établissement d'un État palestinien et soutenu son annexion par la Transjordanie à condition que celle-ci n'attaque pas Israël.
Exode palestinien Les Palestiniens ont fui à la suite de l'appel de leurs dirigeants. Les Palestiniens ont été chassés et expulsés de leur ville et village. Un point fait polémique : l'exode des Palestiniens a-t-il été intentionnel et prémédité ou est-ce une conséquence de la guerre ?
Forces en présence L’équilibre des forces était en faveur des Arabes, soutenus par les Britanniques. Grâce à une politique de recrutement et d'armement efficace, les Israéliens avaient l'avantage en termes numériques tout au long de la guerre et en termes d'armement et de matériel après le . En particulier, ils n'ont pas souffert de l'embargo occidental, à la différence des armées arabes.
Voisins arabes Les pays arabes avaient établi un plan coordonné visant à la destruction d'Israël. Les Arabes étaient divisés et se méfiaient les uns des autres. En particulier le roi Abdallah Ier de Jordanie avait conclu avec les Israéliens un accord tacite de non agression qui ne fut cependant pas respecté par Jérusalem (corpus separatum).
Processus de paix L’intransigeance des Arabes a empêché la paix. La responsabilité de l'échec des négociations qui ont suivi la guerre est partagée.

Par ailleurs, Ilan Pappé suggère que le but des dirigeants sionistes était de déplacer la plupart des Arabes palestiniens, alors que Benny Morris croit, en revanche, que le déplacement est arrivé dans le feu de la guerre.

Critiques[modifier | modifier le code]

Pour Paul Giniewski, les nouveaux historiens croient « travailler à l'avènement du Nouveau Moyen-Orient » et leur réécriture de l'histoire du sionisme et du conflit israélo-arabe, sert de terreau d'attitudes politiques parfois pseudo-historique mais surtout idéologique. Il qualifie le mouvement d'auto-dénigrement qui nie certaines réalités du mouvement sionistes, tout en les qualifient de mythes[17].

Pour Derek Penslar (en), les nouveaux historiens dans leur mission, exagèrent leurs arguments au-delà des évidences historiques. Il met en parallèle le révisionnisme israélien à celui américain des années 1960 au cours de la guerre froide, et rapporte un commun radicalisme politique, un objectivisme et de l'hostilité au relativisme. Il décrit leur méthodologie comme de l'historiographie diplomatique et de la « haute politique ». Il note de nombreuses erreurs dans les travaux de certains d'entre eux et une tendance à utiliser un langage moralisateur et péjoratif pour décrire le comportement d'Israël[18].

Leurs thèses sont rejetées au sein du milieu académique israélien. Leur révisionnisme est accusé d'être peu différent de l'approche et des intentions des thèses antisionistes, et ils sont décrits comme des gauchistes hostiles à l'existence d'Israël comme État juif. Aharon Megged (it) décrit les nouveaux historiens comme la manifestation de l'« impulsion suicidaire d'Israël »[18].

Raphael Israeli (en), soutient que les nouveaux historiens tendent à ignorer dans leurs travaux, l'hostilité et la haine du monde arabo-musulman contre Israël et les Juifs, et agissent avec une culpabilité injustifiée qui serait en réaction à celle-ci. Mais précise que ce n'est pas le cas de Benny Morris. Il affirme que l'influence qu'ils ont acquise est liée à l'effort de délégitimation d'Israël par les Palestiniens et leurs soutiens, et ainsi se retrouvent liés aux campagnes de boycott d'Israël, à la guerre juridique et à la guerre asymétrique qui sont menées contre leur pays. Il soutient que les historiens arabes vivant sous des régimes et dans des sociétés oppressives ne peuvent remettre en cause les conventions politiques qui dicte la narration historique arabe. Il dénonce ainsi le soutien des historiens arabes aux thèses des nouveaux historiens, comme le reflet de la propagande et de la campagne de haine contre Israël[19].

Les thèses et les études avancées par les nouveaux historiens sont sujettes à de nombreuses réfutations par d'autres spécialistes israéliens des sujets[20].

Shabtaï Teveth (en) écrit de nombreuses réfutations et accuse Benny Morris de falsification. Du côté des défenseurs du narratif palestinien, Ibrahim Abou Loughod critique Morris, pour ne pas établir des liens entre l'expulsion des Arabes et le sionisme[20].

Itamar Rabinovitch critique leur point de départ politico-moral plutôt qu'universitaire[20].

Ils sont aussi critiqués par Efraïm Karsh, qui notamment les accusent de mauvaises intentions en voulant prouver la thèse qu'« Israël serait le méchant »[20].

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Travaux des Nouveaux Historiens relatifs à la naissance d'Israël[modifier | modifier le code]

Autres travaux principaux de l'école des « Nouveaux Historiens »[modifier | modifier le code]

Voir l'article consacré à chaque auteur pour les publications détaillées.

Présentations des travaux par des intellectuels français[modifier | modifier le code]

Critiques des « Nouveaux Historiens »[modifier | modifier le code]

Voir : Post-sionisme : pour une critique de l'idéologie.
  • (en) Shabtai Teveth (en), « The Palestine Arab refugee problem and its origins », Middle Eastern Studies (en), 1990, 26 (2), p. 214-249.
  • (en) Avraham Sela (en), « Transjordan, Israel and the 1948 war : myth, historiography and reality », Middle Eastern Studies, 1992, 28 (4), p. 623-689.
  • (en) Avraham Sela, « Benny Morris, David Ben-Gurion, and the ‘Transfer’ idea », Israel Affairs, 1997, 4 (2), p. 47-71.
  • (en) «[Quoi ?] Avraham Sela, « The collusion that never was : King Abdallah, the Jewish Agency and the partition of Palestine », Journal of Contemporary History (en), 1999, 34 (4), p. 569-585.
  • (en) « Avraham Sela, « The unbearable lightness of my critics », The Middle East Quarterly, 2002, 9 (3), p. 63-73.
  • (en) « Avraham Sela, « Benny Morris's reign of error : revisited the Post-Zionist critique », The Middle East Quarterly, 2005, 12 (2), p. 31-42.
  • (en) « Avraham Sela, « Resurrecting the myth : Benny Morris, the Zionist movement, and the ‘transfer’ idea », Israel Affairs, 2005 11 (3), p. 469-490.
  • (en) « Avraham Sela, « Zionism and the Palestinians », Israel Affairs, 2008, 14 (3), p. 355-373.

Notes et références[modifier | modifier le code]

Références[modifier | modifier le code]

  1. Sébastien Boussois, Israël confronté à son passé. Essai sur l'influence de la « nouvelle histoire », 2007, L'Harmattan, p. 12.
  2. (en) Avi Shlaim, The Debate About 1948[PDF], International Journal of Middle East Studies (en), 27:3, 1995, p. 112.
  3. (en) Avi Shlaim, The Debate About 1948[PDF], International Journal of Middle East Studies, 27:3, 1995, p. 131-143.
  4. Tuvia Friling (en) (sous la direction de), Critique du post-sionisme. Réponse aux « Nouveaux Historiens » israéliens, In Press, 2004.
  5. (en) Efraïm Karsh, Fabricating Israeli History: The « New Historians », Cass, 1997.
  6. (en) Benny Morris, Politics by Other Means[PDF], The New Republic, .
  7. Shlomo Sand, « Post-sionisme : un bilan provisoire. À propos des historiens « agréés » et « non agréés » en Israël », Annales. Histoire, Sciences Sociales 2004/1, 59e année, p. 143-160.
  8. (en) Steve Chan, Anita Shapira, Derek Jonathan, Israeli Historical Revisionism: from left to right, Routledge, 2002, p. 9.
  9. Avi Shlaim, Le débat sur 1948, traduction de The Debate about 1948, International Journal of Middle East Studies, vol. 27, no 3, , p. 287–304.
  10. (en) Anita Shapira, The Past Is Not a Foreign Country, The New Republic, .
  11. Avi Shlaim, La guerre des historiens israéliens, Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2004/1, pp. 161-169.
    (en) Avi Shlaim, The War of the Israeli Historians, Annales, 59:1, Janvier-, p. 161-167.
  12. (en) Ibrahim Abu-Lughod, « Review of Morris, Benny: The Birth of the Palestinian Refugee Problem », Journal of Palestine Studies, Institute for Palestine Studies, vol. XVIII, no 2,‎ , p. 118-127 (présentation en ligne).
  13. (en) Nur Masalha, A critique of Benny Morris[PDF], Institute for Palestine Studies, 1991, XXI, no 1, p. 90–97.
  14. (en) Walid Khalidi, Benny Morris and Before their Diaspora[PDF], Institute for Palestine Studies, 1993, XXII, no 3, p. 106-119.
  15. Morris 2007, p. 225-226.
  16. Avi Shlaim, The war of the Israeli historians, Oxford University - Annales, janvier–février 2004 (présentation en ligne), p. 161-167.
  17. Paul Giniewski, Antisionisme, le nouvel antisémitisme, , p. 232-236.
  18. a et b (en) Derek Penslar, Israel in History : The Jewish State in Comparative Perspective, Routledge, .
  19. (en) Raphael Israeli, Old Historians, New Historians, No Historians: The Derailed Debate on the Genesis of Israel, Wipf and Stock Publishers (en), .
  20. a b c et d Dominique Vidal et Joseph Algazy, Le péché originel d'Israël : l'expulsion des Palestiniens revisitée par les "nouveaux historiens" israéliens, .

Notes[modifier | modifier le code]

  1. À l'exception d'Ilan Pappé, qui est devenu une référence dans les milieux académiques palestiniens et parmi les pro-palestiniens.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]