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Livre des Rois (Ferdowsi)

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Le Livre des Rois
Image illustrative de l’article Livre des Rois (Ferdowsi)
Page d'un Livre des Rois relatant la bataille de Cadésie contre les Arabes.

Auteur Ferdowsi
Genre Épopée
Version originale
Langue Persan

Le Livre des Rois ou Shâhnâmeh (en persan : شاهنامه / Šâhnâme /ʃɒːhnɒːˈme/ Écouter ; romanisation ALA-LC : Shāhnāmah) est une épopée retraçant l'histoire de l'Iran (Grand Iran) depuis la création du monde jusqu'à l'arrivée de l'Islam, en plus de 50 000 distiques[a] écrits aux alentours de l'an mille par Ferdowsi.

Contexte de rédaction

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Feuillet issu d'un manuscrit du « Premier Petit Shahnama », plus ancien exemplaire connu du Livre des Rois (Shahnama). Chester Beatty Library Per 104.60.

On ne connaît que très mal la vie de Ferdowsi[1]. Les principales sources à ce sujet sont le Livre des Rois lui-même[2] et Les Quatre Discours de Nizami Aruzi (en)[3].

Le Livre des Rois est rédigé pendant une période de troubles politiques : la Perse, conquise en 637, se trouve sous la coupe du calife de Damas, puis de Bagdad. Mais, depuis le IXe siècle, le pouvoir du calife abbasside est remis en cause[4]. Les régions orientales de l'empire échappent au contrôle du calife, et des dynasties prennent leur autonomie[4]. C'est ainsi que la dynastie des Samanides a pris le pouvoir au Khorasan[5]. Depuis leur capitale principale de Boukhara, ils patronnent une importante activité intellectuelle, protégeant des hommes de lettres, comme les poètes Roudaki et Daqiqi, l'historien Bal'ami ou encore les philosophes Rhazès et Avicenne. Ils favorisent la renaissance d'une littérature en langue persane, menacée de disparition au profit de l'arabe[6],[4]. Cependant, sous la pression des Turcs d'Asie centrale, l'émir Nuh II est contraint de nommer Mahmoud Ghaznavi gouverneur du Khorassan[2]. Celui-ci, grâce à une alliance avec les Turcs qarakhanides de Transoxiane renverse l'émirat samanide en 1005.

Bien que deghan (propriétaire terrien), Ferdowsi doit chercher un protecteur pour accomplir ce qu'il juge comme l'œuvre de sa vie : la compilation des légendes persanes. Daqiqi avait entrepris de mettre en vers l'histoire des anciens rois de Perse, mais il meurt assassiné vers 980. Reprenant les mille vers de Daqiqi[7], Ferdowsi commence immédiatement à écrire pour différents mécènes[1]. Mais il ne trouve un protecteur réellement puissant qu'avec l'arrivée de Mahmoud au pouvoir. Il a alors 65 ans, et subit déjà des problèmes d'argent[1]. Pour des raisons financières, mais peut-être également religieuses (Ferdowsi était chiite, selon Nizami Aruzi (en)[8], ou peut-être zoroastrien)[9], pourtant, le poète se sépare relativement rapidement de son dédicataire, qui visiblement faisait peu de cas d'une œuvre qui ne pouvait le servir politiquement[10]. « Si Mahmoud n'avait pas eu l'esprit aussi borné / Il m'aurait placé dans un rang élevé », écrit Ferdowsi dans son Livre des Rois. Après la publication d'une satire sur son ancien protecteur, largement diffusée, Ferdowsi aurait été contraint de fuir vers des cours provinciales (Herat, puis Tabarestan)[11]. Il meurt aux alentours de 1020 dans la gêne[2].

Une légende raconte qu'au même moment où on transférait la dépouille de Ferdowsi, on croisait les chameaux de Sultan Mahmoud arrivant avec des quantités d'or et d'argent en guise de pardon[12].

Le contenu et la forme

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La culture persane est riche d'une histoire qui remonte au IIe millénaire. De nombreux récits, transmis oralement, rapportent cette histoire ancienne. À partir de la période sassanide[13], des auteurs entreprennent de préserver par écrit ce patrimoine. L'ambition de Daqiqi, puis de Ferdowsi, est de mettre en vers ces récits épars pour constituer une somme de la culture de l'Iran ancien en langue persane[14].

Texte antérieur de Daqiqi

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Lorsque Ferdowsi entama l'écriture du Livre des Rois, il ne partait pas de rien. En effet, c'est le poète Daqiqi qui eut le premier l'idée d'écrire cette grande épopée, et qui en commença la rédaction. Malheureusement, il mourut assassiné par un esclave vers 980, ne laissant qu'un millier de distiques[15].

Ferdowsi, malgré les critiques acides dont il les accompagne, les incorpora dans son œuvre, et développa considérablement l’idée de son prédécesseur[7].

Selon ses propres dires, il lui fallut trente-cinq ans pour terminer la rédaction de l'épopée (« pendant 35 ans, dans ce monde éphémère, j'ai composé mon œuvre... »), qui dut donc être achevée vers 1010, soit dix ans avant son décès[16],[17].

« Tout ce que je dirai, tous l'ont déjà conté / Tous ont déjà parcouru les jardins du savoir », écrit l'auteur dans son prologue[18]. En effet, le Livre des Rois puise ses sources dans l'importante tradition mythologique iranienne[19]. Les thèmes ne sont pas nouveaux : les exploits du héros Rostam, par exemple, étaient déjà peints à Takht-i Sulayman plusieurs siècles auparavant[réf. nécessaire].

Selon Gilbert Lazard, les sources les plus anciennes sont des mythes indo-iraniens, comme l'Avesta, des mythes scythes (pour le cycle de Rostam et de sa famille) et des mythes parthes[20].

Pour les parties plus historiques, Ferdowsi aurait repris en partie l’Iskandar Nâmeh du pseudo-Callistène, les chroniques royales sassanides, la littérature romanesque en moyen perse et des recueils de maximes et de conseils, cités textuellement dans le Livre des Rois[21].

Il ne faut pas non plus oublier les sources orales, innombrables, dont Ferdowsi s'est indubitablement servi. À l'origine, ces traditions anciennes sont transmises oralement avant d'être conservées par écrit. La question de savoir si Ferdowsi s'est appuyé principalement sur des sources orales ou écrites a fait débat. Kumiko Yamamoto pense que les sources orales représentent un quart du livre. Ferdowsi a interrogé des notables qui avaient en mémoire ces traditions. Elles étaient chantées à la cour par des ménestrels[22].

À l'époque sassanide, des compilations de ces sources diverses sont publiées. Certaines constituent des embryons de Livre des Rois dont Ferdowsi a repris une partie de ses informations.

De la fin de l'époque sassanide, on connaît une compilation du Khwadayènamag, traduit par Ibn al-Muqaffa en arabe au VIIIe siècle[13],[21].

On connaît un Livre des Rois entrepris sous l'influence du gouverneur de Tous, Abou Mansour, par un collège de quatre zoroastriens[23]. Ceux-ci s'inspiraient d'ailleurs du Khwaday-Namag déjà cité. Ce texte en prose est une source attestée de celui de Ferdowsi[16],[13]. Il s'est probablement servi du Mémorial de Zarer (en) pour écrire la partie sur les origines du zoroastrisme[13],[21].

Le premier Shahnameh en persan et en vers, est un poème de Massudi de Merv composé au début du Xe siècle, dont ne subsistent actuellement que trois distiques. On ne sait pas si Ferdowsi en eut réellement connaissance[24].

Enfin, le poème de Daqiqi de 975-980 fut une source certaine de l'épopée.

« Je désirais avoir ce livre [l'ébauche de Daqiqi] pour le faire passer dans mes vers. Je le demandais à d'innombrables personnes. Je tremblais de voir le temps passer, craignant de ne pas vivre assez et de devoir laisser cet ouvrage à un autre. […] Or, j'avais dans la ville un ami dévoué : tu aurais dit qu'il était dans la même peau que moi. Il me dit : "C'est un beau plan, et ton pied te conduira au bonheur. Je t'apporterai ce livre magnifique. Ne t'endors pas ! Tu as le don de la parole, tu as de la jeunesse, tu sais l'ancien langage. Rédige ce Livre de Rois, et cherche par lui la gloire auprès des grands." Il m'apporta donc le livre, et la tristesse de mon âme fut convertie en joie. »

— Ferdowsi, Le livre des rois - Shâhnâmè, Actes Sud, extraits choisis par G. Lazard, p. 32-33

Charles Barbier de Meynard participa à la première traduction en langue européenne du Livre des Rois.

Avec la conquête arabe, le moyen perse, parlé au temps des Sassanides, disparut des documents écrits au profit de l'arabe. Ce n'est qu'au IXe siècle que réapparut cet idiome, sous un nouveau visage : le persan. Ce langage résulte en fait de la transformation orale du moyen perse, qui resta couramment parlé dans le monde bien qu'il ne fût pas écrit, et s’enrichit de mots arabes[23].

Ferdowsi évite l'usage de ces mots empruntés à l'arabe[25]. En utilisant le persan dans un texte aussi considérable que le Livre des Rois, le poète signe véritablement l'acte de naissance de cette langue, même si elle était déjà parfois utilisée par certains écrivains iraniens[26],[27].

Il ne faut toutefois pas croire que le Livre des Rois du Xe siècle se conserva tel quel au fil du temps. Le texte fut repris, remanié, pour adapter la langue au contexte notamment. Les fautes des copistes se perpétuèrent. Le texte fut révisé principalement en 1334-35 par le vizir de Rashid al-Din, puis en 1425-26 pour le sultan Baysunghur. C'est cette dernière version que l'on utilise le plus souvent[28].

Versification et genre

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Le texte comporte, selon les versions, de 48 000 à 60 000 distiques[16],[5] de deux vers de onze syllabes chacun rimant entre eux.

Tous les vers ont le même rythme : C L L C L L C L L C L (C=courte/L=longue). Ce mètre est appelé motaqâreb en persan[29],[30]. Il est caractéristique du genre masnavi. En effet, la littérature persane classique distingue les genres selon des critères liés à leur forme. D'un point de vue thématique, le poème de Ferdowsi appartient au genre héroïque de l'épopée[29].

Les phrases (figures de styles) et les rimes sont généralement stéréotypées[29]. Cela en facilite la mémorisation par le récitant[15].

Les commentateurs soulignent la simplicité et la sobriété du style de Ferdowsi[29],[16]. Il n'abuse pas des figures de style[16]. Il a cependant recours à l'hyperbole ou exagération, typique du style épique[4],[1]. La paronomase (qui consiste à rapprocher des mots de sonorités voisines), les allitérations et les répétitions, auxquelles le persan n'est pas réfractaire[31], donnent du rythme au récit[1]. Il se plaît à décrire la nature, notamment les levers et couchers de soleil[1],[29]. S'il excelle dans le style épique et les descriptions de batailles, il n'est pas moins bon dans le lyrisme et la description des sentiments, qui donnent une épaisseur à ses personnages, de sorte que leurs dialogues sont réalistes[1].

Gilbert Lazard et la plupart des commentateurs divisent le texte en trois grandes parties (augmentées d'une introduction), organisées en cinquante chapitres, qui couvrent cinquante règnes[32],[33].

  • L'introduction est le moment où Ferdowsi explique, entre autres, pourquoi et comment il a écrit ce texte.
  • L'histoire des « civilisateurs » est une partie relativement brève, la plus mythologique, qui comprend[34] :
    • La création du monde, sa sortie « hors du néant ».
    • La dynastie des Pichdadiens, « les premiers créés », qui enseignent aux hommes tous les arts (maîtrise du feu, travail des métaux, construction des maisons, médecine, irrigation, justice, etc.), parmi lesquels règne Djamchid.
    • La chute de cette dynastie due au Mal, incarné par Zahhak, dont la tyrannie dure mille ans, et qui finalement sera renversé par le justicier Fereydoun. À la mort de celui-ci, son royaume est partagé entre ses trois fils, mais les deux plus âgés, à qui ont échu les pays de Touran et de Rum, assassinent leur cadet, qui a reçu l'Iran, ce qui marque le début de la longue guerre entre Iran et Touran.
  • L'histoire des rois légendaires constitue la partie la plus longue, et la plus caractéristique du genre épique[35]. Une grande partie est consacrée à la guerre entre Iran et Touran, et c'est dans ce contexte que sont développés les cycles des rois comme Key Kavus et Key Khosrow, et des grands héros comme Rostam, Goudarz (en), Tous (en), Bijan… Le récit central, la guerre contre le souverain du Touran, Afrassiab, est entrecoupé d'histoire secondaires, qui lui sont plus ou moins rattachées, telles que celle de Bijan et Manijeh. La religion zoroastrienne prend une place plus visible que dans les autres passages.
  • La troisième partie, la plus « historique »[36], est composée de récits de batailles et d'anecdotes ponctués souvent par une morale. Les personnages présentés sont plus humains (notamment sur le plan de la durée de vie). On peut identifier plusieurs périodes qui correspondent à des moments historiques :
    • Les Achéménides, qui sont assez peu développés. Darius II prend le nom de Darab et son fils Darius III, celui de Dara, qui est vaincu par Iskandar.
    • Le cycle d'Iskandar, c’est-à-dire Alexandre le Grand, est une reprise de l’Iskandar Nâmeh du pseudo-Callisthène. C'est un passage très développé, qui présente peu de points communs avec l'histoire réelle. Alexandre est présenté comme un sage, qui a notamment dépassé le bout du monde, conversé avec l'arbre waq-waq
    • Les rois ashkanian sont mentionnées rapidement. Ils correspondent aux Parthes arsacides, mais l'auteur a dû ici se trouver confronté à la quasi-absence de sources.
    • La dynastie sassanide, enfin, occupe un tiers du récit entier. On y trouve à la fois des récits de bataille, des anecdotes ponctuées par des morales et des discussions philosophiques.

Anna Krasnowolska décèle dans le Livre des rois un schéma narratif récurrent, fondé sur trois personnages-types : un roi qui commet une faute ; un fils qui meurt par la faute du père ; un petit-fils qui venge son propre père. C'est ainsi que s'enchaînent les cycles, dans la première partie du récit[37].

Personnages

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Gordafarid, héroïne du Livre des Rois, se battant contre Sohrab. Miniature d'un ouvrage du XVIe siècle.
La cinquième épreuve de Esfandiar dans le livre des rois. Une miniature réalisée entre 1520 et 1535.

On le voit, les personnages féminins ont une place réduite dans l'épopée. Cependant, certaines d'entre elles se distinguent par leur personnalité. Par exemple, Gordafarid n'hésite pas à affronter Sohrab au combat. Elles occupent davantage de place dans les passages lyriques, où elles se montrent déterminées et prennent l'initiative, comme Tahmineh et Manizhe, qui ont recours à la ruse pour séduire leur amant, voire l'enlever[38].

Valeurs morales et théorie politique

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On attribue à Ferdowsi une vision pessimiste et fataliste de l'histoire. Le livre des rois se déroule en effet comme une tragédie, dont l'acte final est l'effondrement de la dynastie sassanide sous les coups des troupes arabo-musulmanes[39],[16].

Les valeurs mises en avant par le poète sont celles propres au genre héroïque : la bravoure et le patriotisme. Mais il exprime aussi l'amour de l'effort, fait l'éloge de l'intelligence et du savoir, recommande la prudence, la modération et le souci de la justice[1],[40]. Il exprime aussi son respect pour la nature et pour toute forme de vie, dans la tradition zoroastrienne[4]. Patrick Riggenberg souligne la dimension spirituelle de cette sagesse : ce n'est pas seulement de la raison réflexive que parle Ferdowsi, mais de la raison qui guide l'âme vers Dieu[41]. C'est pourquoi son livre est apprécié dans les milieux soufis[42]. Il est vrai que cette sagesse est issue de ses sources. Mais il a opéré un travail de sélection parmi elles, et probablement retenu celles qui correspondaient le plus à sa vision du monde[1].

La livre des rois contient une théorie du pouvoir politique. Il explique en effet la chute des rois par le fait qu'un souverain, pour gouverner, doit posséder deux qualités. La première est un don qui vient de Dieu et lui assure sa légitimité, c'est son ascendance (gowhar), qui lui confère le charisme. Mais cette légitimité ne peut se maintenir si le chef n'a pas aussi une qualité appelée honar, qui est l'art de gouverner. Les deux sont indispensables : l'héritier légitime du trône, s'il ne fait pas preuve des qualités nécessaires, sera renversé ; mais la compétence ne suffit pas à justifier le pouvoir[43].

Diffusion et postérité

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Le Livre des Rois et la culture persane

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Le Livre des Rois est sans doute l'œuvre littéraire la plus connue en Iran et en Afghanistan, avec le Khamsa de Nizami, qui d'ailleurs s'en inspire[44]. La langue a peu vieilli (selon G. Lazard, lire le Livre des Rois pour un iranien correspond un peu à lire Montaigne dans le texte en France[25]) bien qu’il constitue un monument incontournable pour les récitants et les poètes encore de nos jours[25].

Le Livre des Rois et l'art persan

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Le texte du Livre des Rois a bien entendu donné lieu à de nombreuses représentations, dans la miniature persane comme sur des objets en céramique, des tapis, les murs de palais, par exemple à Takht-e Soleiman[45], voire de simples maisons, comme à Penjikent (en), au Tadjikistan[46]. Avec le Khamseh de Nizami, il est l'une des œuvres les plus illustrées de la littérature persane[47].

Les premiers manuscrits illustrés du Livre des Rois datent de la période il-khanide. Le Shâh Nâmeh Demotte (du nom du libraire parisien, Georges Demotte qui le dépeça au début du XXe siècle[48]) est l'un des manuscrits les plus connus et les plus étudiés des arts de l'Islam. Réalisé vers 1335 à Tabriz[48], riche de plus de 180 illustrations à l'origine[49], ce grand codex (58 cm de haut) fut dépecé au début du XXe siècle, et vit ses pages dispersées dans différents musées occidentaux. Le musée du Louvre en conserve trois, le Metropolitan Museum of Art de New York et le Freer Gallery de Washington quelques autres. Ce manuscrit pose de nombreux problèmes de datation, car il ne comporte pas de colophon conservé[50].

Page d'un Livre des Rois (Grand Livre des Rois de Chah Tahmasp ?), Iran, première moitié du XVIe siècle.

Les Timourides poursuivirent et magnifièrent le mécénat de livres illustrés, portant cet art à son apogée. Le Livre des Rois fut encore l'un des textes privilégiés par les commanditaires, et toutes les écoles de peintures en produisirent, tant Hérat que Chiraz et Tabriz. Les dirigeants politiques se faisaient tous faire au moins un Livre des Rois. On en connaît ainsi un fait pour Ibrahim Sultan, un pour Muhammad Juki, un pour Baysunghur (1430). Ce dernier, le Bayasanghori Shâhnâmeh, est inscrit au patrimoine mondial de l'UNESCO[51].

Sous les Séfévides, au XVIe siècle, il en fut fait un pour Chah Ismaïl Ier, qui fut achevé sous le règne de Chah Tahmasp[45]. Le Shah Nameh de Shah Tahmasp est l'un des plus beaux manuscrits persans connus, aujourd'hui conservé en plusieurs parties au Metropolitan Museum of Art, au musée d'art contemporain de Téhéran et dans des collections privées. C'est le plus grand Livre des Rois jamais peint. Comportant 759 folios dont 258 peintures, il a nécessité le travail d'au moins une douzaine d'artistes de l'école safavide, parmi lesquels Behzad, Soltan Mohammad Nur, Mir Mossavver, Agha Mirek, etc[48]. C'est le dernier grand manuscrit du Livre des Rois peint, étant donné que la mode ensuite se dirigea vers les albums. Cependant, des ateliers provinciaux comme celui de Boukhara sortirent encore des douzaines de manuscrits plus mineurs.

La commande, par des princes, de ces manuscrits, illustre une volonté de récupérer l'épopée de Ferdowsi à une fin politique, celle d'asseoir leur pouvoir[45],[48].

Le Livre des Rois dans le reste du monde islamique

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Le texte du Livre des Rois fut rapidement traduit en arabe et en turc, et beaucoup copié dans ces langues. Il est intéressant de voir qu'à la cour ottomane, au XVIe siècle, il existait un poste officiel de « shahnamedji » : le poète l'occupant devait composer des œuvres dans le style du Livre des Rois, ce qu'il faisait généralement en langue turque et non en vers persans. Ce poste, qui concrétisait une coutume née au milieu du XVe siècle, fut supprimé en 1600, bien que des commandes de ce type fussent encore passées, par Osman II (1618-1622) et Mourad IV (1623-1640), par exemple. Il montre combien le Livre des Rois reste populaire dans les pays influencés par la culture persane, même plusieurs siècles après sa création[52],[53].

Influence sur la littérature persane

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Le Livre des rois sera imité dans un grand nombre de récits épiques. L'histoire de Key Khosrow devient au XIIe siècle, chez Sohravardi, une épopée à caractère mystique. Le Khâvarân-nâme d’Ibn Hossam (fa), au XVe siècle, est une épopée dont le héros est Ali, le gendre du prophète Mahomet[54].

Mais le Livre des rois, essentiellement épique, comporte aussi des histoires d'amour, qui vont inspirer une littérature romanesque qui culmine avec Nezami (Khosrow et Shirin et les Sept Portraits), où l'influence de Ferdowsi est omniprésente[55],[16].

Diffusion en France

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Le Shahnameh est mentionné pour la première fois par Jean Chardin dans son Voyage en Perse, en 1711[56],[57]. Colbert en possédait un manuscrit, conservé à la Bibliothèque Nationale sous la cote BnF Persan 278. Antoine Galland fait acquérir par la BNF un autre manuscrit (Suppl. pers. 493, consulter). Plusieurs autres viennent enrichir le fonds au cours du XVIIIe siècle, qui se caractérise par un engouement français pour la littérature persane[57]. La BNF possède encore d'autres exemplaires, comme le manuscrit écrit en 1567 à Chiraz (Suppl. persan 2113, lire sur Gallica), don du roi d'Afghanistan à André Godard puis acquis par la BNF après la mort de ce dernier[58].

C'est Jules Mohl qui fait découvrir au public français le Livre des rois, dont il publie une édition bilingue, qui se veut complète, de 1838 à 1878[47]. À partir de 1870 on commence à s'intéresser aux miniatures. L’exposition de la BNF de 1938 sur les « Arts de l’Iran, l’ancienne Perse et Bagdad » met en honneur l’œuvre de Ferdowsi. En 1934, à l'occasion du millénaire, Henri Massé fait paraître son étude : Ferdowsi et l’épopée nationale[57].

Nombreux sont les auteurs qui rendent hommage au Livre des rois. Ainsi, Jean Chardin le décrit comme une « excellente pièce de poésie estimée dans tout l’Orient, comme Homère ou Virgile chez nous[59]. » William Jones compare Firdousi à Homère[60]. De même, Lamartine, en 1855, dans sa Vie des grands hommes, qualifie Rostam d'« Hercule de l'Orient »[4]. Le directeur de l'UNESCO fait valoir que « Ferdowsi réconcilie l'histoire et le mythe, comparable tantôt à Hérodote tantôt à Homère »[4]. On le rapproche aussi parfois du cycle arthurien[61].

Bibliographie

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Shahnahmeh de Demotte, page de manuscrit conservée au musée d'art de Cleveland, Noushirwan donne un banquet en l'honneur de son ministre Bozorg Mihr (XIVe siècle).

Traductions françaises

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Études sur le Livre des Rois

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  • Yves Bomati, chap. 7 « Ferdowsi (930-1020), le poète de la mémoire iranienne », dans Les grandes figures de l'Iran, Paris, Perrin, (ISBN 978-2-262-04732-0, lire en ligne)
  • Eve Feuillebois, « L'épopée iranienne: le Livre des Rois de Ferdowsi », dans Épopées du monde: contribution à un panorama (presque) complet, (lire en ligne)
  • Gilbert Lazard, « Introduction », dans Le Livre des Rois : Shâhnâmè, Arles, Actes Sud, (lire en ligne)
  • Patrick Ringgenberg, Une introduction au Livre des Rois (Shâhnâmeh) de Ferdowsi. La Gloire des Rois et la Sagesse de l'Épopée, Paris, L'Harmattan, 2009.

Études sur la littérature et le contexte historique

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Études sur les manuscrits et la peinture

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  • Articles "Bihzad", "Timourides", "Safavides" dans Encyclopédie de l'Islam, Brill, 1960 (2e édition)
  • (en) S. Canby et J. Thompson, Hunt for Paradise, courts arts of Safavid Iran 1501-1576, Skira, 2004
  • (en) O. Grabar, S. Blair, Epic images and contemporary history. The illustrations of the great mongol Shah Nama, University of Chicago Press, 1980
  • O. Grabar, La Peinture persane, une introduction, PUF, 1999
  • B. Gray, La Peinture persane, Skira, 1961
  • (en) E. Sims, Peerless Images, persian painting and its sources, Yale University Press, 2002.

Articles connexes

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Liens externes

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Notes et références

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  1. Un distique est une strophe de deux vers. Le Livre des Rois comporte donc 50 000 × 2 = 100 000 vers.

Références

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  1. a b c d e f g h et i (en-US) Djalal Khaleghi-Motlagh, « FERDOWSI, ABU'L-QĀSEM i. Life », sur Encyclopaedia Iranica, (consulté le )
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  3. Ève FEUILLEBOIS-PIERUNEK, « L'épopée iranienne: le Livre des Rois de Ferdowsi », dans Épopées du monde, (lire en ligne)
  4. a b c d e f et g Yves Bomati et Houchang Nahavandi, chap. 7 « Ferdowsi (930-1020), le poète de la mémoire iranienne », dans Les grandes figures de l'Iran, Perrin, (lire en ligne)
  5. a et b Feuillebois 2010, p. 4.
  6. Feuillebois 2010, p. 4 et 23.
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  8. Arefeh Hedjazi, « Le Livre des Rois, le Maître de Touss : un livre à la mesure de son auteur », sur La Revue de Téhéran, (consulté le )
  9. Feuillebois 2010, p. 6-7.
  10. Lazard 1996, p. 18-19.
  11. Feuillebois 2010, p. 5 et 7.
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  13. a b c et d Encyclopædia Universalis, « Biographie de FIRDOUSI (940 env.-env. 1020) : Le passé recueilli », sur Encyclopædia Universalis (consulté le )
  14. Riggenberg 2009, p. 10-11.
  15. a et b Lazard 1996, p. 17.
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  28. (en) Oleg Grabar, Epic images and contemporary history : the illustrations of the great Mongol Shahnama, Chicago, University of Chicago Press, (ISBN 978-0-226-30585-1, lire en ligne), « The state of the manuscript », p. 1
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