Domestication du feu

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Production du feu par la technique de friction par rotation d'un foret (ou drille) sur une planchette de bois (diorama du musée national de Mongolie (en)).

La domestication du feu est une étape majeure de l'évolution humaine. Elle a permis aux humains en premier lieu de faire cuire leur nourriture et ainsi d'augmenter la valeur énergétique des aliments, en réduisant la consommation d'énergie nécessaire à la digestion. La cuisson a pour avantages supplémentaires d'éliminer la plupart des parasites et agents pathogènes, et parfois les toxines qu'on trouve dans certains végétaux crus. Les espèces humaines du Pléistocène moyen ont ainsi pu soutenir la dernière étape de la croissance de leur cerveau, l'organe corporel le plus gourmand en énergie.

Origine[modifier | modifier le code]

« Sachez que c'est la foudre qui a apporté le feu sur la terre, qu'elle est le foyer primitif de toutes les flammes dont nous jouissons. »

— Lucrèce, De rerum natura, Livre V.

Les premiers hommes ont peut-être observé que les feux naturels allumés dans la brousse ou la forêt par la foudre ou les volcans faisaient fuir les animaux et qu'ils pouvaient récolter sur le sol des branches mortes enflammées après le passage d’un incendie[1]'[2]. Ils ont également probablement observé des feux issus de la combustion spontanée de méthane (marais) et de phosphine (feu follet) à l'air libre. En ramenant ces brandons sur leurs lieux de vie, ils auraient commencé à apprivoiser le feu.

Fonctions[modifier | modifier le code]

La cuisson augmente la valeur énergétique des aliments, et les rend plus faciles à assimiler (elle augmente la digestibilité de l'amidon de 12 à 35 % ; celle des protéines, de 45 à 78%)[3]. Selon le primatologue Richard Wrangham (en), le traitement des aliments par la chaleur est un élément clé de l'évolution humaine. La cuisson joue en effet un rôle déterminant dans l'accroissement du cerveau (elle assure les besoins accrus de la masse cérébrale qui consomme près de 20 % du métabolisme basal alors qu'elle ne représente que 2 % du poids du corps humain)[4] et la réduction de l'appareil masticateur (dents et maxillaire) et du tube digestif, rendue possible par une amélioration de la digestibilité[5].

La cuisson détoxifie certains aliments et favorise le sevrage précoce des nourrissons, ce qui permet aux mères d'avoir plus d'enfants[6].

Par ailleurs, le feu fournit une protection contre les prédateurs autour des campements au sol[7]. Il éclaire, permettant aux humains de pénétrer dans les cavernes. Il prolonge le jour aux dépens de la nuit, ce qui permet l'extension de l'activité humaine durant le soir. Il est un facteur de convivialité et de socialisation le soir autour du foyer[8].

Sur le plan technique, le feu améliore la qualité des armes au Paléolithique moyen en permettant de durcir au feu la pointe des épieux, puis celle des armes et des outils au Pléistocène supérieur en échauffant les matériaux lithiques (notamment le silex) pour faciliter leur débitage.

Techniques[modifier | modifier le code]

Les deux techniques traditionnelles de production de feu sont la friction de deux morceaux de bois (par sciage, par rainurage, par giration), et la percussion d'une pierre dure contre une autre. L'archéologie expérimentale a démontré que l'usage d'un minerai de fer (sulfure de fer de type pyrite, marcassite) produisait des étincelles efficaces dans la mesure où les minuscules fragments détachés produisaient une réaction exothermique au contact de l'oxygène de l'air (propriété ignifiante par triboluminescence). L’idée qu'il serait possible de produire du feu avec deux silex est probablement erronée. En effet, percuter un silex avec un autre provoque une étincelle lumineuse, mais celle-ci n'est pas éjectée et reste « froide »[9].

La tracéologie sur les objets lithiques et en bois met en évidence les traces de l'utilisation de ces techniques : stries d'usure caractéristiques sur les pierres, usure en « bois tourné » sur les forets[10].

Datation[modifier | modifier le code]

Usage du feu[modifier | modifier le code]

Certaines études font état de traces d'utilisation du feu[Note 1] par le genre Homo remontant à 1,7 million d'années (Ma)[11]. La présence de 270 os brulés dans la grotte de Swartkrans suggère l'utilisation du feu par les humains il y a 1 à 1,5 million d'années, mais l'absence de foyers localisés et aménagés ainsi que l'absence de charbon de bois montre une utilisation temporaire et ponctuelle, probablement à partir de feux naturels, et non d'un feu maitrisé. Des traces de feu sont datées de 1 million d'années dans la grotte de Wonderwerk, en Afrique du Sud. Le feu commencerait à être utilisé dès le Pléistocène inférieur mais pas encore domestiqué[12].

Contrôle du feu[modifier | modifier le code]

La présence d'un foyer entretenu peut être prouvée sur différents sites archéologiques par une accumulation d'os d'animaux brulés et noircis, par les couches de cendres accumulées dans les sédiments, et par la présence d'une concentration de pierres impactées par une forte chaleur.

Le plus ancien site ayant livré des traces de foyers qui fasse l'objet d'un relatif consensus dans la communauté scientifique est le site du Pont des Filles de Jacob, en Israël, daté d'environ 790 000 ans[13]. Les sites de Stranska Skala et de Přezletice, en Tchéquie, présentent des traces d'utilisation du feu estimées à environ 650 000 ans, mais sans preuves assurées que ce feu ait été contrôlé dans des foyers[14]. Les preuves de foyers sont rares dans le monde durant la première moitié du Pléistocène moyen. En Europe, plusieurs sites bien attestés ont été identifiés à partir d'environ 400 000 ans[15]'[16].

Les sites connus à ce jour ayant livré les plus anciens vestiges de foyers sont (non exhaustif)[17] :

Accroissement du cerveau[modifier | modifier le code]

Reconstitution d'une tête d'Homo ergaster. Il n'avait pas encore domestiqué le feu.

Avant le feu[modifier | modifier le code]

En raison des composants indigestes de plantes tels que la cellulose brute et de l'amidon, certaines parties de la plante telles que les tiges, les feuilles matures, les racines élargies, et les tubercules n'auraient pas fait partie du régime alimentaire des humains avant l'avènement du feu. Au lieu de cela, la consommation de plantes aurait été limitée à des parties qui sont faites de sucres simples et de glucides telles que des graines, des fleurs et des fruits charnus. La présence de toxines dans certaines graines et les sources de glucides affectaient également l'alimentation. Cependant, les glucosides cyanogénétiques tels que ceux trouvés dans les graines de lin et le manioc sont rendues non toxiques par la cuisson[19].

Les dents d'Homo ergaster ont montré un rétrécissement progressif au fil du temps (réduction du volume de la cavité orale, réduction de la mâchoire[Note 2] et de la dentition)[20], ce qui indique que les membres de l'espèce auraient pu manger, avant d'accéder à la cuisson, des aliments attendris par découpage ou écrasement, tels que la viande et divers végétaux[21].

Le besoin de muscles masticateurs puissants, des muscles temporaux en particulier, a diminué, ce qui a libéré la pression exercée sur la boite crânienne[22]. L'explication d'un premier développement du cerveau il y a 1,8 million d'années chez Homo ergaster pourrait tenir au fait que ce dernier a appris à préparer la viande et les légumes-racines tubéreuses avant de les consommer.

Après le feu[modifier | modifier le code]

La cuisson de la viande mais surtout des légumes-racines tubéreuses agit comme une forme de « pré-digestion », permettant de consacrer moins d'énergie à la digestion de la viande, des tubercules, ou de protéines telles que le collagène. Le tube digestif a diminué, ce qui a permis d'octroyer plus d'énergie au cerveau humain[23]. Ainsi, par comparaison, si l'humain moderne mangeait seulement des aliments crus et des produits alimentaires non transformés, il aurait besoin de manger 9,3 heures par jour afin d'alimenter son cerveau[24]. Un régime essentiellement crudivore entraine à long terme une baisse de l'indice de masse corporelle, aménorrhée chez les femmes[25].

Comme des neuroscientifiques l'ont montré, le nombre de neurones est directement corrélé à la quantité d'énergie (ou de calories) nécessaire pour alimenter le cerveau[24]. La cuisson des aliments a donc permis de faire sauter un verrou physiologique et métabolique, fournissant plus d'énergie au cerveau qui aujourd'hui ne représente que 2 % de la masse corporelle des hommes modernes mais consomme 20 % de l'énergie basale nécessaire au corps humain.

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Ces hypothèses concernent des traces de foyers non associés à la chauffe du matériel lithique et qui n'ont pas laissé de traces charbonneuses par des méthodes physiques (susceptibilité magnétique des sols soumis à l'action d'une chaleur intense. Cf E. Le Borne, « Susceptibilité magnétique anormale du sol superficiel », Annales Géophysique, 11, 1955, p. 399-419) ou par l'analyse microscopique (micromorphologie des sols). Cf Karkanas, P., Shahack-Gross, R., Ayalon, A., Bar-Matthews, M., Barkai, R., Frumkin, A., Gopher, A., Stiner, M.C. (2007) « Evidence for habitual use of fire at the end of the Lower Paleolithic: Site-formation processes at Qesem Cave, Israel ». Journal of Human Evolution. 53(2):197-212
  2. L'effet de la cuisson des aliments se traduit ainsi par des dents de sagesse qui ne trouvent plus leur place actuellement.

Références[modifier | modifier le code]

  1. T.R Jones, W.G. Chaloner, « Les feux du passé », La Recherche, no 236,‎ , p. 1152
  2. Christian Marbach et Pierre Lindé, L'Innovation au pouvoir, Fayard, , p. 164
  3. (en) Richard W. Wrangham & Rachel Naomi Carmody, « Human adaptation to the control of fire », Evolutionary Anthropology, vol. 19, no 5,‎ , p. 187–199.
  4. (en) Gerhard Roth et Ursula Dicke, « Evolution of the brain and intelligence », Trends in Cognitive Sciences, vol. 9,‎ , p. 250–257 (DOI 10.1016/j.tics.2005.03.005).
  5. (en) Catching Fire. How Cooking Made Us Human, Profile Books, (lire en ligne), p. 309
  6. Daniel Lieberman, L'histoire du corps humain, JC Lattès, , p. 99
  7. (en) Donna Hart et Robert W. Sussman, Man the Hunted. Primates, Predators, and Human Evolution, Avalon Publishing, , p. 11
  8. Henry de Lumley, « Il y a 400 000 ans : la domestication du feu, un formidable moteur d'hominisation », Comptes Rendus Palevol, vol. 5, nos 1-2,‎ , p. 149-154 (DOI 10.1016/j.crpv.2005.11.014)
  9. Jacques Collina-Girard, Le feu avant les allumettes. Expérimentation et mythes techniques, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, (lire en ligne), p. 28.
  10. Jacques Collina-Girard, « opcit », p. 77
  11. Steven R. James, « Hominid Use of Fire in the Lower and Middle Pleistocene: A Review of the Evidence », Current Anthropology, University of Chicago Press, vol. 30, no 1,‎ , p. 1–26 (DOI 10.1086/203705, lire en ligne, consulté le 4 avril 2012).
  12. (en) C. K. Brain & A. Sillent, « Evidence from the Swartkrans cave for the earliest use of fire », Nature, no 336,‎ , p. 464-466 (DOI 10.1038/336464a0).
  13. Nicolas Teyssandier, Nos premières fois, La ville brûle, , p. 121
  14. Karel Valoch, Le paléolithique en Tchéquie et en Slovaquie=, 9782841370467, Éditions Jérôme Millon, (présentation en ligne)
  15. Wil Roebroeks et P. Villa, « On the earliest evidence for the habitual use of fire in Europe », PNAS, vol. 108, n° 13, 2011, p. 5209-5214
  16. Gwenn Rigal, Le temps sacré des cavernes, José Corti, 2016, p.70
  17. « L'homme maitrise le feu », sur Hominidés.com,
  18. a et b Henry de Lumley, La Domestication du feu aux temps paléolithiques, Paris, Éditions Odile Jacob, , p. 47-62
  19. (en) Stahl, Ann Brower (April 1984). « Hominid Dietary Selection Before Fire », Current Anthropology (University of Chicago Press) 25 (2): 151–168. doi:10.1086/203106.
  20. (en) Lucas PW, Ang KY, Sui Z, Agrawal KR, Prinz JF, Dominy NJ, « A brief review of the recent evolution of the human mouth in physiological and nutritional contexts », Physiol Behav, vol. 89, no 1,‎ , p. 36-38.
  21. (en) Viegas, Jennifer (22 novembre 2005). « Homo erectus ate crunchy food », News in Science (abc.net.au).
  22. Henry de Lumley, Sur le chemin de l'humanité, CNRS Editions, , p. 87
  23. (en) Gibbons, Ann (15 juin 2007). « Food for Thought » (pdf). Science 316 (5831): 1558–60. doi:10.1126/science.316.5831.1558. PMID 17569838.
  24. a et b (en) Ann Gibbons, « Raw Food Not Enough to Feed Big Brains », ScienceNow, American Association for the Advancement of Science, 22 octobre 2012.
  25. (en) C. Koebnick, C. Strassner, I. Hoffmann, C. Leitzmann, « Consequences of a long-term 539 raw food diet on body weight and menstruation: results of a questionnaire survey », Ann Nutr Metab., vol. 43, no 2,‎ , p. 69-79 (DOI 10.1159/000012770).

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Henry de Lumley, La domestication du feu aux temps paléolithiques, Paris, Odile Jacob, , 192 p. (ISBN 978-2-7381-3500-1, lire en ligne)
  • Jacques Collina-Girard, Le feu avant les allumettes. Expérimentation et mythes techniques, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, , 146 p. (ISBN 978-2-7351-0765-0, lire en ligne)
  • Pascal Richet, Le feu. Aux sources de la civilisation, Gallimard, , 159 p. (ISBN 978-2-07-030209-3)
  • Louis Boyer, Feu et flammes, Belin, , 189 p. (ISBN 978-2-7011-3973-9)
  • Jacky Parmentier, Faire du feu comme nos ancêtres, Eyrolles, , 120 p. (ISBN 978-2-212-11370-9)
  • Michel Balard (dir.), Jean-Pierre Mohen et Yvette Taborin, Les sociétés préhistoriques, Paris, Hachette Supérieur, coll. « HU Histoire / Histoire de l'Humanité », , 320 p. (ISBN 978-2-01-145984-8)
  • Thierry Tortosa (dir.), Principes de paléontologie, Paris, Dunod, , 336 p. (ISBN 978-2-10-057993-8)
  • Dominique Grimaud-Hervé, Frédéric Serre, Jean-Jacques Bahain et al., Histoire d'ancêtres : La grande aventure de la Préhistoire, Paris IVe, Errance, coll. « Guides de la préhistoire mondiale », , 5e éd., 144 p. (ISBN 978-2-87772-590-3)

Littérature[modifier | modifier le code]

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]