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Boudoir (salon)

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Boudoir
Boudoir de l’hôtel de Crillon
Type
Conception
Pays d'origine

Un boudoir est une petite pièce élégante aménagée entre la salle à manger et la chambre à coucher dans un logis.

Étymologie

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Il a été avancé que le terme « boudoir » viendrait du verbe bouder, parce les dames s’y retireraient pour bouder, c’est-à-dire être seules, mais en l’absence de concordance de la bouderie et de la solitude, une origine anglaise avec le mot « bower », désignant un cabinet privé, est peut-être plus plausible surtout en corrélation avec la coïncidence de l’apparition de cette pièce avec les prémices de l’anglomanie en France[1].

Initialement, le boudoir est le nom donné à un petit cabinet, meublé avec délicatesse, où le propriétaire pouvait se retirer en solitaire ou recevoir des intimes. Apparu à l’époque de la Régence, les architectes cachent cette annexe du petit salon[2], entre la chambre et l'escalier dérobé[3]. À une époque où les pièces commencent à se multiplier et leur affectation tend à se différencier, l’usage auquel est destiné le boudoir demeure protéiforme et indéterminé[4].

À l’origine non genré, cet espace est rapidement caractérisé comme l’espace de sociabilité féminine, par excellence. Le Dictionnaire de la langue française, ancienne et moderne de Richelet de 1759 donne comme exemple à son entrée : « Madame est dans son boudoir[5]. » En 1762, la 4e édition du Dictionnaire de l'Académie française donne comme exemple « Elle est dans son boudoir[6]. » Dans sa définition de l’édition de 1832, il est désormais précisé que le boudoir est destiné « à l’usage particulier des dames ».

La littérature s’empare de ce lieu de retraite ou d’intimité pour en faire un espace fantasmé, en associant le mot « boudoir » aux termes « voluptueux », « sofa » et « glaces ». L’architecture n’est pas en reste[7]. En 1780, pour le théoricien de l’architecture Le Camus de Mézières, « Le boudoir est regardé comme le séjour de la volupté ; c’est là qu’elle semble méditer ses projets, ou se livrer à ces penchants[8]. » Le boudoir, « lieu qu'il est inutile de nommer à celle qui y entre, car l'esprit et le cour y devinent de concert[9] », figure en bonne place dans la Petite Maison de Jean-François Bastide. Il apparait également dans les Amours du chevalier de Faublas[10].

Boudoir d’argent de la Reine, château de Fontainebleau.

Sans apparaitre explicitement au théâtre, nombre d’intrigues se développent dans des espaces fermés suggestifs du boudoir. La publication, sous la Révolution, de la Philosophie dans le boudoir par le marquis de Sade, ajoute une dimension sulfureuse à la perception de cette pièce[11], qui se répercute, dans le discours révolutionnaire, avec la caractérisation du boudoir comme le lieu privilégié de la dépravation et du complot aristocratique. Le citoyen Joubert le dénonce avec véhémence dans son Discours prononcé à l’occasion de la prestation du serment de haine à la royauté et à l’anarchie : « les hommes faits […] pour substituer le règne de la philosophie à celui de l’erreur, étaient précipités dans les cachots par des ordres, le plus souvent émanés du boudoir de nos Messalines modernes[12]. »

Au début du XIXe siècle, Balzac va stigmatiser le bavardage mondain, en qualifiant, dans La Fille aux yeux d'or, le boudoir de « milieu, trouvé par le XVIIIe siècle, entre le trop-plein et le vide absolu[13]. » Avec pas moins de deux cent vingt occurrences, le boudoir est omniprésent dans La Comédie humaine[14]. Le terme prend ensuite un sens péjoratif pour désigner un lieu « à l’usage particulier des dames, et dans lequel elles se retirent lorsqu’elles veulent être seules ou s’entretenir avec des personnes intimes[15] » et, par extension, le « lieu, où s'accordent les plaisirs intimes, et, où, le cas échéant, se traitent des affaires secrètes[16] ».

Caractérisations

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Boudoir de l’hôtel de Besenval.

Du fait de la position d'intimité et des propos « légers » qui peuvent y être tenus, le boudoir inspire nombre d’expressions quelque peu dédaigneuses, voire franchement dénigrantes accolant l’épithète « de boudoir » pour suggérer le caractère insignifiant, de peu de valeur ou méprisable de ce qui ainsi caractérisé : « homme de boudoir, philosophe de boudoir, académicien de boudoir, ministre de boudoir, diplomatie de boudoir, intrigues de boudoir, propos de boudoir, succès de boudoir, courir les boudoirs… » La contiguïté du boudoir avec le nom d'une activité réputée nécessiter de la réflexion, telle que la pratique de la philosophie, l’appartenance à une académie, l’exercice de la diplomatie, par exemple suggère serait que la personne, généralement un homme, serait arrivée à sa situation, non par son mérite et ses qualités, mais grâce à ses fréquentations féminines et à leurs influences.

Sous la Restauration, Félicité de Genlis écrit que « La philosophie est d'un très-doux usage au coin de son feu et dans son boudoir[17]. », Pour indiquer que le « philosophe de boudoir » est un homme à sentiment[18], qui ignore la nature humaine et les variétés du caractère et n’a foi que dans l'éducation[19]. L’« académicien de boudoir », quant à lui, désigne une personne « d’une réputation tarée[20] » qui, bien que n’ayant rien à faire à l’Académie française, n’y a été élue que par le biais d’intrigues, comme le comte de Bissy, militaire qui a laissé des traductions de l'anglais, protégé de Mme de Luxembourg, élu, en 1750, par ses protections, ses intrigues, en l'absence de tout titre littéraire sérieux, en surprenant la bonne foi de La Place, qui devait être candidat[21], ou Nicolas Thyrel de Boismont, archétype de l'abbé de ruelles et de cour, élégant, bien fait de sa personne, poli, musqué, pomponné, élu, en 1755, avec le soutien et l'influence de sa maitresse, la duchesse de Chaulnes, qui s’était compromise en Bretagne par son luxe, ses désordres et l’éclat de ses chicanes[22].

Boudoir du comte d'Artois au château de Maisons-Laffitte.

Dans ses Lettres de Paris, Balzac raille les « diplomates en herbe, parleurs de salon, ou ministres de boudoir[23] », qui spéculent sur la réunion de la Belgique à la France. Dans l’esprit de Balzac, qui l’utilise pour décrire des conversations ou des conseils donnés dans un cadre privé et souvent stratégique, les diplomates ou les ministres de boudoir sont des ministres d’emprunt, tandis que la « diplomatie de boudoir », évoquant des discussions secrètes ou des intrigues liées à des plaisirs ou affaires discrètes, est donnée comme influencée par une femme intrigante, qui use d’« intrigues de boudoir », et qui vaut des « succès de boudoir[a] » à ceux qui font profession de « courir les boudoirs », c’est-à-dire de fréquenter assidûment les lieux intimes, notamment ceux associés aux femmes de la haute société, dans un but de séduction ou d'intrigue. De là, le sens péjoratif de l’expression « propos de boudoir » pour désigner des conversations légères, des confidences et surtout des rumeurs qui ne doivent pas être rendues publiques[15].

Les arts sont également atteints par cette contamination, avec l’expression avilissante « peinture de boudoir »[25], pour désigner les tableaux qui dépeignent des scènes intimes et sensuelles de femmes dans leur espace[26]. Au théâtre, la « comédie de boudoir », écrite dans un style de boudoir[19], est manifestement « faite pour les habitués de l'Œil-de-bœuf[27] ». Au XXe siècle, l’association du boudoir avec la perversité finit par dégrader entièrement le statut social du boudoir : « un boudoir d'actrice, de cocotte, de courtisane[16] ».

Prolongement

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Au XIXe siècle, le boudoir va trouver son pendant masculin dans l’invention du fumoir[b]. Comme le boudoir, cette « sorte de petit salon d’hommes[29] » défini comme le complément obligé d’un appartement réputé convenable, est situé à l’écart, autant que possible dans une partie retirée de l'appartement, selon les uns[29], dans le voisinage de la salle à manger et du premier salon, selon les autres, sinon, dans les ménages qui n'ont pas le privilège d'un local à fumer spécial, le fumoir est par toute la maison[30].

Mention dans les arts

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Littérature

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Le boudoir de Madame de Bargeton dans Illusions perdues d'Honoré de Balzac.

Décorateurs de boudoir

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Boudoirs notables

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Notes et références

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  1. Comme l’abbé de Bernis grâce à la Pompadour[24].
  2. « Dans un boudoir d'hommes, c'est-à-dire dans un fumoir attenant à un élégant tripot, quatre hommes fumaient[28] ».

Références

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  1. (en) Alexander Warrack (ill. William Grant), « Bower », dans A Scot's Dialect Dictionary : Comprising the Words in Use from the Latter Part of the Seventeenth Century to the Present Day, Londres, W. & R. Chambers, , xxiii-717 p., 21 cm (OCLC 997604, lire en ligne), p. 48.
  2. Henri-Marcel Magne, Décor du mobilier : meubles et sièges, Paris, Renouard & H. Laurens, , 244 p., 147 fig. in-8º (OCLC 1400473205, lire en ligne), p. 190.
  3. Michel Delon, L’Invention du boudoir, Cadeilhan, Zulma, , 139 p., in-12 (ISBN 978-2-84304-084-9, OCLC 1023964283, lire en ligne), p. 77.
  4. Hugo Forster, « Le boudoir, une pièce bien connue ? », Chroniques chartistes, Paris,‎ (ISSN 2493-1071, OCLC 10936907217, DOI 10.58079/mphl, lire en ligne, consulté le ).
  5. Pierre Richelet, Dictionnaire de la langue française, ancienne et moderne, t. 1, Lyon, Pierre Bruysset-Ponthus, , 805 p. (OCLC 1029204272, lire en ligne), p. 330.
  6. Académie française, Dictionnaire de l’Académie françoise, t. premier (A-K), Paris, Bernard Brunet, , 4e éd., 1012 p. (OCLC 763786563, lire en ligne sur Gallica), p. 198.
  7. (en) Ed Lilley, « The Name of the Boudoir », Journal of the Society of Architectural Historians, Paris, vol. 53, no 2,‎ , p. 193-8 (ISSN 0037-9808, lire en ligne).
  8. Nicolas Le Camus de Mézières, Le Génie de l’architecture : ou l’analogie de cet art avec nos sensations, Paris, B. Morin, , vii-276 p. (OCLC 1437860293, lire en ligne), p. 116.
  9. Jean-François de Bastide (ill. Adolphe Lalauze), La Petite Maison, publiée par le bibliophile Jacob, Paris, Librairie des bibliophiles, , xii-46, planche (frontispice)) : ill. ; in-12 (lire en ligne sur Gallica), p. 14.
  10. Louvet de Couvray, Les Amours du chevalier de Faublas, t. 3, Paris, , 388 p., 4 vol., pl. gravées ; in-8º (OCLC 33835236, lire en ligne sur Gallica), p. 122.
  11. Pierre Hartmann, « Le Boudoir, lieu idoine de la conversation érotique », dans La Forme et le Sens : nouvelles études sur le roman des Lumières, Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg, , 299 p., 24 cm (ISBN 978-2-86820-387-8, OCLC 320799606, lire en ligne), p. 121-133.
  12. Pierre-Mathieu Joubert, Discours prononcé par le citoyen Joubert, président de l'administration centrale du département de la Seine, dans la séance du 2 pluviôse, an VI de la République : à l'occasion de la prestation du serment de haine a la royauté et a l'anarchie, Charenton, J. Ch. Laveaux, , 6 p., in-8º (OCLC 1143067392, lire en ligne sur Gallica), p. 5.
  13. Michel Delon, « Le Boudoir balzacien », L’Année balzacienne, Paris, no 19,‎ , p. 227 (ISSN 1969-6752, lire en ligne).
  14. Jean-François Richer, Un lieu balzacien : le boudoir : topocritique de La Comédie humaine d'Honoré de Balzac, Montréal, Université de Montréal, , 634 p. (OCLC 57441089, lire en ligne sur Gallica).
  15. a et b Académie française, Dictionnaire de l’Académie française, t. premier, A-G, Paris, , 8e éd., 646 p., 2 vol. ; 34 cm (OCLC 1051151, lire en ligne sur Gallica), p. 160.
  16. a et b « Boudoir : péj. », sur Trésor de la langue française.
  17. Félicité de Genlis, « Les mère rivales », dans Œuvres complètes de Madame la Comtesse de Genlis, t. LI, Bruxelles, De Mat,, , 335 p., ill. ; 15 cm (OCLC 64926586, lire en ligne), p. 260.
  18. Honoré de Balzac, Physiologie du mariage : ou Méditations de philosophie éclectique sur le bonheur et le malheur conjugal, t. 1, Paris, Ollivier, , xxvii-324, 344 p., 2 vol. ; in-8º (OCLC 1176632756, lire en ligne sur Gallica), p. 27.
  19. a et b Philarète Chasles, Le Dix-Huitième siècle en Angleterre : études humoristiques, Paris, Amyot, , xix-430, viii-468 p., 2 vol. in-16 (OCLC 1520075, lire en ligne sur Gallica), p. 346.
  20. Albert Rouxel, Chroniques des élections à l'Académie française (1634-1841), Paris, Firmin-Didot, , xvi-295 p., 2 p. pl., in-8º (OCLC 1007296855, lire en ligne), p. 131.
  21. Émile Gassier (préf. Jules Lemaître), Les Cinq Cents Immortels : histoire de l’Académie française, 1634-1906, Paris, H. Jouve, , 491-vii p., in-8º (OCLC 10473526, lire en ligne sur Gallica), p. 291.
  22. Louis Grasset-Morel, Les Bonnier, ou une famille de financiers au XVIIIe siècle : Joseph Bonnier, M. de La Mosson, la duchesse de Chaulnes, le président d’Alco, Paris, Édouard Dentu, , 326 p. (OCLC 1143161529, lire en ligne sur Gallica), p. 186-9.
  23. Honoré de Balzac, « Lettres de Paris », dans Essais historiques et politiques, Paris, Michel Lévy, , 792 p. (OCLC 905785211, lire en ligne), p. 173.
  24. Henri Martin, Histoire de France depuis les temps les plus reculés jusqu'en 1789, t. 15, Paris, Furne, , 612 p., 17 vol. : pl. ; in-8º (OCLC 763859771, lire en ligne sur Gallica), p. 492.
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  29. a et b Jules Deville, Dictionnaire du tapissier : critique et historique de l’ameublement français, depuis les temps anciens jusqu’à nos jours, Paris, C. Claesen, , 543-13 p. 124 p. de pl., in-fº (OCLC 1448232671, lire en ligne sur Gallica), p. 235-6.
  30. H. A. Depierris, Le Tabac, Paris, Édouard Dentu, , 512 p., in-8º (OCLC 1025041737, lire en ligne), p. 230.

Liens externes

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