Assassinat de Jean Ier de Bourgogne

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Assassinat de Jean sans Peur au pont de Montereau. Enguerrand de Monstrelet, Chroniques (abrégé). Maître de la Chronique d’Angleterre, vers 1470-1480. Paris, BNF, Mss, fr. 2680, fo 288.

Le , Jean Ier de Bourgogne, dit « Jean sans Peur », est assassiné lors d’une entrevue avec le dauphin, le futur Charles VII, sur le pont de Montereau.

Cet acte fait suite à l’assassinat de son cousin, le duc Louis Ier d’Orléans, frère du roi Charles VI, dont Jean sans Peur s’était rendu coupable douze ans plus tôt. Si les chroniqueurs bourguignons désignent les auteurs de l’attentat, ni le lit de Justice du 23 décembre 1419, ni le traité d’Arras du 21 septembre 1435, ne désignent nommément, comme auteurs du crime, les conseillers du roi Charles VII ayant participé à la rencontre[1].

Le contexte historique[modifier | modifier le code]

L’événement prend place pendant la guerre de Cent Ans (1337-1453). Le roi de France, Charles VI étant atteint de démence, la reine Isabeau de Bavière est chargée d’assumer la présidence du Conseil de Régence par intermittence. En 1407, elle est assistée de deux antagonistes qui revendiquent chacun le pouvoir : d’une part, le duc Louis Ier d’Orléans, frère cadet du roi, et d’autre part, le duc Jean Ier de Bourgogne, dit « Jean sans Peur », son cousin apanagé du duché de Bourgogne.

Meurtre du duc Louis d’Orléans, enluminure du Maître de la Chronique d’Angleterre, vers 1475, BnF.

Profitant d’une absence momentanée de son cousin, le duc d’Orléans fait éliminer les conseillers bourguignons du Conseil de Régence[2]. À son retour à Paris, Jean sans Peur, sentant le pouvoir lui échapper, décide de le faire assassiner. L’assassinat du duc d’Orléans a lieu le à Paris[3].

Charles d’Orléans, fils du duc assassiné fait appel à son beau-père, le comte d’Armagnac pour venger son père à la tête de partisans français qui seront désormais connus sous le nom d’« Armagnacs ». Cet événement entraîne dès 1410, la guerre civile entre Armagnacs et Bourguignons.

Les Anglais ayant repris les hostilités, Jean sans Peur louvoie pour les ménager, car les Flandres (qui lui appartiennent) sont dépendantes de l’approvisionnement en laine anglaise pour fournir les draperies. Il n’envoie donc que peu de troupes pour les combattre. Au contraire, il profite des désordres pour prendre le pouvoir à Paris, soutenu par les universitaires et les artisans.

Cependant, les Anglais écrasent la chevalerie française à Azincourt en 1415.

Le , le dauphin de France, futur Charles VII, âgé de quinze ans, résidant à l’hôtel Saint-Pol à Paris, est menacé dans sa vie par les tueurs bourguignons de Jean sans Peur, aux ordres de Capeluche, qui viennent d’envahir Paris. Ils massacrent le comte d’Armagnac et un grand nombre de partisans armagnacs du jeune dauphin de France. Entouré par des conseillers fidèles à la couronne de France, il va se réfugier à Bourges, capitale de son duché de Berry, pour y organiser la résistance face aux Anglais et aux Bourguignons.

Jean sans Peur et le dauphin Charles se rencontrent une première fois le à Pouilly-le-Fort, puis à nouveau le 11 juillet, pour signer le traité de Pouilly-le-Fort dit « la paix du ponceau ». Le 19, un Te Deum célèbre à Paris leur prochaine réconciliation. Mais celle-ci est différée par une attaque des Anglais qui, progressant le long de la Seine, s’emparent de Poissy le 31 juillet et menacent Paris. Le duc de Bourgogne fait évacuer la famille royale à Troyes.

Enfin, Jean et Charles conviennent de sceller leur alliance sur le pont qui traverse l’Yonne à Montereau, le .

Le drame de Montereau[modifier | modifier le code]

Les mobiles[modifier | modifier le code]

Les conseillers armagnacs du dauphin estiment que les négociations entamées par Jean sans Peur ont principalement pour objet de persister dans ses intrigues antérieures et sa fourberie[4] en vue d’assumer le futur pouvoir du royaume de France, en réduisant le dauphin a quia. De plus, ils souhaitaient venger l’assassinat de Louis d’Orléans (1407), frère cadet du roi de France Charles VI, par les séides du duc de Bourgogne. En effet, Jean sans Peur avait commandité ce meurtre afin d’éliminer son concurrent du conseil du roi Charles VI. Il avait d’ailleurs proclamé haut et fort qu’il était l’instigateur de ce crime, qu’il justifiait par l’entremise du théologien Jean Petit, en le qualifiant d’un « tyrannicide (en) » organisé pour le plus grand bien du Royaume de France[5].

Les faits[modifier | modifier le code]

Assassinat de Jean sans Peur, illustré dans le manuscrit de la Chronique d’Enguerrand de Monstrelet, vers 1500.

Le , les deux armées arrivent vers 15 h sur les deux berges de l’Yonne[6], de part et d’autre du pont de Montereau. Jean sans Peur est informé que l’on veut attenter à sa vie, son entourage accentue sa surveillance afin de protéger le duc. Il en est de même pour le régent. Au milieu du pont, des charpentiers ont élevé un enclos avec une porte de chaque côté. Il est convenu que les deux rivaux entreront dans l’enclos avec chacun une escorte de dix personnes et que les portes seront fermées pendant toute la durée de l’entrevue. Chacun des dix hommes prête serment. Malgré les dispositions prises, le duc de Bourgogne réfléchit encore sur le bien-fondé de cette dangereuse rencontre. De chaque côté de l’Yonne, les deux princes s’épient.

Enfin, à 17 h, le duc de Bourgogne se décide : il s’avance vers le pont de Montereau. Lorsque les conseillers du régent dauphin, dont Jean de Maissy, dit Jean Cadard, son médecin, voient apparaître sur le pont le duc de Bourgogne, ils s’avancent vers le duc et lui disent : « Venez devers, Monseigneur, il vous attend ». D’un geste, Tanneguy III du Chastel encourage le dauphin à pénétrer dans le sas destiné à la rencontre entre les deux cousins et il y accompagne Jean sans Peur. Ce dernier, rassuré, s’écrie : « Voilà en qui je me fie »[7].

Jean sans Peur, armé de son épée, se présente au rendez-vous du pont, accompagné d’une escorte de dix hommes armés, à laquelle se joint un onzième homme non prévu en la personne du secrétaire du duc. L’atmosphère est tendue. Le duc s’agenouille avec respect devant le dauphin, qui lui reproche d’avoir préservé sa neutralité, sinon son alliance avec les Anglais, malgré la convention du Ponceau[8]. Le duc lui répond « qu’il avait fait ce qu’il devait ».

Le ton monte, et, suivant l’historien Auguste Vallet de Viriville[9], deux versions contradictoires s’opposent entre les partisans du dauphin et ceux du duc de Bourgogne.

Les chroniqueurs bourguignons prétendent que Jean sans Peur s’est fait agresser immédiatement, sans avoir entamé de discussion. Les partisans du dauphin prétendent de leur côté que ce dernier se serait montré arrogant et qu’il aurait signifié au dauphin qu’il restait tributaire du roi son père et donc dans l’incapacité de traiter en son nom. Il lui aurait donc demandé de rentrer à Paris et de faire acte de soumission. Le sire de Navaille aurait appuyé cet argument en insistant sur la subordination du jeune dauphin au roi Charles VI. Il aurait fait le geste de tirer son épée du fourreau, ce qui aurait déclenché la réaction immédiate de la garde armée du dauphin. Il devait périr lui aussi en défendant Jean sans Peur.

Plaque installée sur le pont de Montereau et rappelant l’assassinat de Jean sans Peur.

Suivant la version bourguignonne, Tanneguy du Châtel porte un coup de hache au visage du duc en criant « Tuez, tuez ! ». Cependant que le dauphin est écarté de la scène, les hommes d’arme de chaque parti brandissent leur épée et c’est alors la curée. Tel est le récit qu’en fera plus tard Jean Séguinat, secrétaire du duc, à la commission d’enquête nommée par les Bourguignons[10].

Le cadavre du duc de Bourgogne a la main droite sectionnée, à l’instar de ce qu’avaient fait les séides de Jean sans Peur quelques années auparavant, après l’assassinat de Louis Ier d’Orléans[11].

Pour les Bourguignons, le dauphin est considéré comme le principal instigateur de l’assassinat du duc de Bourgogne, malgré ses dénégations[12].

Il est aujourd’hui difficile de trancher entre ces deux versions qui restent historiquement contradictoires.

Les conséquences[modifier | modifier le code]

Cet acte aurait pu entraîner des conséquences « catastrophiques » pour la dynastie française de Valois et pour la France, déjà très affaiblies par les luttes de pouvoir et la défaite française d’Azincourt. Philippe le Bon, fils de Jean sans Peur et nouveau duc de Bourgogne, fait alliance avec les Anglais, ce que son père avait toujours semblé éviter, bien qu’il ait observé une neutralité bienveillante à leur égard et ponctuellement bénéficié de leur aide.

Cette alliance aboutit au traité de Troyes, ratifié le , qui, à l’instigation du nouveau duc de Bourgogne avec la complicité de la reine Isabeau de Bavière, a pour objet de déshériter le dauphin de France, en confiant, en ses lieu et place, la succession du roi de France, Charles VI, au roi d’Angleterre Henri V. Celui-ci aurait ainsi été paré de la double couronne de France et d’Angleterre.

Or, à la mort d’Henri V d’Angleterre, survenue le , puis celle de Charles VI de France, le , le dauphin, réfugié à Bourges - fief de son duché de Berry - se proclame roi de France à l’âge de dix-sept ans, sous le nom de Charles VII, face à un bébé de neuf mois que les Anglais proclament à la fois roi de France et d’Angleterre sous le nom de Henri VI d’Angleterre. Ce dernier, parvenu à l’âge adulte, est atteint de démence et, n’ayant jamais régné sur la France, est dépossédé de son trône en Angleterre[13].

Allié des Écossais et des grands seigneurs de la cour de France, le roi Charles VII va « bouter les Anglais hors de France » en 1453 et démontrer ainsi que les conséquences du drame de Montereau, contrairement aux prévisions pessimistes émanant principalement des chroniqueurs bourguignons, n’ont été « catastrophiques » ni pour la dynastie de Valois, ni pour le royaume de France.

Article détaillé : Traité de Troyes.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Enguerrand de Monstrelet, chroniqueur bourguignon, attribue la responsabilité de l'assassinat de Jean sans Peur à deux conseillers du roi Charles VII, Tanneguy du Chastel et Jean Louvet, président de Provence. Cependant, le président Hénau, dans son Abrégé Historique de l'Histoire de France, (1821, vol. I), indique que « le Lit de Justice constitué le 23 décembre 1419 mentionne que les coupables de l'assassinat de Jean sans Peur, duc de Bourgogne, sont déclarés criminels de lèse-majesté. Dans cette déclaration, aucun des complices du meurtre n'y est nommé. » Enfin, dans la Chronique de Douet d'Arcq, tome 5, p. 151-182, il est mentionné que les clauses du traité d'Arras du 21 septembre 1435, mettant fin à la guerre civile entre les Armagnacs et les Bourguignons, font obligation au roi Charles VII « de faire toutes les diligences possibles pour faire appréhender ses anciens conseillers qui étaient présents à Montereau en 1419, pour être punis en corps et en biens et de les bannir, sans grâce ni rappel, avec confiscation de leurs biens ». Cette clause visant des auteurs non mentionnés ne fut jamais appliquée. Bertrand Scherb, Jean sans Peur, le prince meurtrier, Payot, Paris, 2005.
  2. L'ordonnance royale, inspirée par Louis Ier d'Orléans, date du 28 avril 1407. L'ancien Conseil est remplacé par un « Grand Conseil » composé des grands seigneurs de la cour, dont les anciens conseillers bourguignon ne font pas partie, à deux exceptions près.
  3. Paul Raymond, Enquête du Prévôt de Paris sur l'Assassinat de Louis, duc d'Orléans (1407), École des Chartes,1865, vol. 26, p. 215-249 : « Samedi , XXVI° jour de novembre 1407 - Ce jour a esté dit et publié de plusieurs que le duc de Bourgogne, comte de Flandre et de Bourgogne et d'Artois, disoit et maintenoit qu'il avait fait occire le duc d'Orléans, son cousin germain, par Raulet d'Auquetonville et autres, et sur ce n'est aujourdh'ui parti de Paris ».
  4. Jean Jouvenel des Ursins, dans son Histoire de Charles VI (page 437), donne un exemple précis de sa fourberie : Étant rassemblés pour faire la paix, « Le duc Louis Ier d'Orléans et son cousin, le duc Jean Ier de Bourgogne ouïrent toute la messe ensemble et reçurent le corps de Notre Seigneur. Et préalablement jurèrent bon amour et fraternité par ensemble »… Trois jours après, le duc Louis Ier d'Orléans était assassiné par les hommes de main que son cousin avait mandatés…
  5. Alfred Coville, Le véritable texte de la justification du duc de Bourgogne par Jean Petit, Alf. Picard, Paris, 1911, T. 72.
  6. Histoire de France, Larousse, édition 2005.
  7. Valet de Viriville, Histoire de Charles VII, Éd.Jules Renouard. Paris, 1862.
  8. Le traité de Pouilly, connu sous le nom de « paix du Ponceau », passé entre le dauphin Charles et le duc de Bourgogne, Jean sans Peur, fut ratifié par la reine et par le Conseil du roi le 19 juillet 1419. Ce traité portait entre autres clauses , amnistie générale, promesse de gouverner ensemble, et engagement de réunir leurs forces pour chasser les Anglais. (Galerie Historique de Versailles, Histoire de France, par Fain et Thunot, Gavard, Paris, 1811, vol. 1 à 2.
  9. Varlet de Viriville, Histoire de Charles VII, ibid.
  10. Enguerrand de Monstrelet, Chroniques, Paris, Renouard, réédition New-York, 1966.
  11. Constat du prévôt de Paris, archives de l'Empire, rég. du Parlement. Année 1407. novembre. fol.13.
  12. Dans une lettre adressée à la cour du roi Charles VI, le dauphin écrit : « Nous lui remontrâmes amiablement comment , nonobstant la paix et ses promesses, il n'avait fait ni ne faisait aucune guerre aux Anglais, et aussi comment il n'avait pas retiré ses garnisons, comme il l'avait juré, et nous le requîmes de le faire. Alors ledit duc de Bourgogne nous répondit plusieurs fortes paroles et chercha son épée pour nous attaquer et nous faire violence en notre personne: laquelle, comme après nous l'avons su, il prétendait mettre en sujétion, de quoi, par la divine pitié et bonne aide de nos loyaux serviteurs, nous avons été préservé: et lui, par sa folie, mourût sur place, lesquelles choses nous signifions, comme à ceux qui auront, nous en sommes certains, une très grande joie que nous ayons été de tele manière préservé de tel péril ». (Histoire des ducs de Bourgogne, Barante ; vol..4, p. 443-444).
  13. Georges Minois, Charles VII : un roi shakespearien, Perrin, Paris, 2000.

Sources imprimées[modifier | modifier le code]

Document utilisé pour la rédaction de l’article : document utilisé comme source pour la rédaction de cet article.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Pierre Cockshaw, « L'assassinat du duc Jean de Bourgogne à Montereau : étude des sources », dans Jean-Marie Duvosquel, Jacques Nazet et André Vanrie (dir.), Les Pays-Bas bourguignons, histoire et institutions : mélanges André Uyttebrouck, Bruxelles, Archives et bibliothèques de Belgique, , p. 145-162
  • Pierre Courroux, « Enguerrand de Monstrelet et les assassinats de Louis d'Orléans et Jean sans Peur », Medium Aevum, vol. 84, no 1,‎ , p. 89-108 (lire en ligne)
  • Bernard Guenée, « Les campagnes de lettres qui ont suivi le meurtre de Jean sans Peur, duc de Bourgogne (septembre 1419 - février 1420) », Annuaire-bulletin de la Société de l’histoire de France, année 1993, Paris, Honoré Champion, 1994, p. 45-65. JSTOR:23407659
  • Albert Mirot, Charles VII et ses conseillers, assassins présumés de Jean sans Peur, Dijon, imprimerie de Bernigaud et Privat, 1942, paginé 197-210, extrait des Annales de Bourgogne, t. XIV, fascicule 3, 1942, [lire en ligne].
  • Georges Peyronnet, « L’assassinat du duc de Bourgogne Jean sans Peur sur le pont de Montereau (10 septembre 1419) », Bulletin de l’association des amis du Centre Jeanne d’Arc, no 29, 2005, p. 7-73.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]